Chapitre 9
Les jours suivants s'écoulèrent paisiblement pour Asteyle. Ne sortant presque jamais de la maison, il en profita pour expérimenter des activités auxquelles il n'avait plus eu accès dans la Bibliothèque Infinie : la musique, les échecs, le sport... ces passe-temps banals de la vie qui la rendent pourtant si profonde et appréciable.
Les redécouvrir entièrement, après en avoir oublié la plupart, était comme une véritable bénédiction.
Ses journées de repos passèrent rapidement, mais furent revigorantes pour son corps et son esprit.
Malheureusement, sa relation avec Aliénor se détériora après leur étrange interaction dans la cuisine.
Chacun semblait réticent à engager la conversation, ne voulant pas brusquer ou blesser l'autre. Tous deux savaient pertinemment qu'ils se cachaient mutuellement des secrets, impossibles à divulguer pour le moment.
Cette situation tendue les fatiguait mentalement. Le premier qui oserait rompre la glace pourrait se voir exposé à une vague d'indignation et de critiques.
De plus, Asteyle ne put se tourner vers ses souvenirs pour l'aider, eux qui restaient informes et courts. Bien moins effrayants que le premier, les suivants lui apportèrent peu d'informations ou de pistes de recherche.
La véritable nature du stylo, l'identité de l'homme encapuchonné et le sens de ses paroles...
Cela restait très vague, comme caché derrière une brume épaisse au fond de son âme.
Par avarice ou par orgueil, il s'entêta à conserver secrète l'existence de l'énigmatique stylo, restant convaincu qu'une telle énigme ne pouvait être résolue que par lui-même.
Cependant, plus les jours passaient, plus le manque d'informations qu'il espérait pourtant acquérir via ses souvenirs le frustrait.
À contrecœur, il admit son incapacité à résoudre ses problèmes seul, et dut faire face à l'amère vérité.
Je suis un incapable...
Bien qu'Asteyle prévît de ne penser à rien pendant quelques jours, le temps fila si vite que cette période oisive arriva à son terme.
Déterrant alors ses inquiétudes de leur tombeau, il prépara ses maigres épaules à subir de nouveau ce poids titanesque. Asteyle se sentit à cet instant comme le légendaire Atlas.
Un titan d'une mythologie fictive, contraint de soutenir son propre fardeau pour l'éternité. Asteyle prit un grand plaisir à dévorer chaque ouvrage de cette immense mythologie, provenant entièrement de l'imagination d'un Homo Idæ.
J'aimerais un jour pouvoir inventer une histoire aussi riche et complexe...
À travers ce genre de lectures et la réalisation d'activités inventées par ses semblables, Asteyle se convainquit que son ignorance de la cité et de ses habitants l'empêchait de saisir la source même de ses tourments...
Que vais-je devenir ? Quelle est ma place dans ce monde ? Suis-je utile à cette société ? Est-ce que je mérite l'amour d'autrui ?
Existe-t-il une démarche plus enrichissante, pour répondre à ces introspections, que d'apprendre directement de ceux qui les ont déjà traversées ?
Leur ingéniosité l'émerveillait. Peu importe le véritable âge d'Asteyle, il se sentait comme un enfant entouré de figures grandioses. Il avait l'impression qu'apprendre d'eux le ferait avancer à bien des égards.
Peut-être cela pourrait même, éventuellement, le préparer à son entrée au Château de Papier.
Il trouva alors du soutien chez une personne assez distante depuis son retour de la Bibliothèque Infinie.
Son frère, Éralde.
Celui-ci, très occupé par son devoir au Château de Papier justement, lui promit une visite guidée de la mégalopole, notamment ses lieux importants. En tout cas, lorsque du temps libre se présenterait dans son emploi du temps chargé.
Il jura également que cela l'aiderait grandement à réintégrer la société sereinement, insistant sur le fait que cela avait été son cas.
Asteyle, ayant maintenant deux bonnes raisons de quitter la maison, attendit donc avec impatience le moment où son frère serait enfin disponible.
Et puis, un jour, ce moment tant attendu arriva enfin...
———
Un matin banal en apparence, à un horaire où la cité se réveillait lentement d'un sommeil profond et réparateur, Asteyle écoutait attentivement les conseils de sa sœur concernant une immense peinture qu'elle réalisait.
Ce rituel matinal leur plaisait beaucoup. Ils y trouvaient une manière de passer un moment ensemble sans penser à rien d'autre que la beauté de l'art.
Asteyle était émerveillé par la toile. Il s'agissait d'une œuvre représentant un magnifique cerf. Cet animal majestueux prenait fièrement la pose au centre d'une forêt boisée, sa peau faite d'écorce se fondant parfaitement dans le paysage. Au-dessus de lui, accrochée à des lianes et des branches, une relique semblable à un bouclier antique donnait l'illusion de se balancer.
Aliénor utilisait avec précision une multitude de pinceaux et de nuances de vert pour apporter de la profondeur. Malgré l'omniprésence de cette couleur, la toile possédait un nombre riche de détails et de jeux de lumière.
Trempant l'un des pinceaux dans de l'eau claire, elle s'arrêta un instant comme incapable de réaliser que cette œuvre était bien la sienne.
« Mon imagination n'aurait jamais la prétention de s'approprier le mérite d'une telle peinture. Je ne fais que transposer ici l'une des scènes de mon ouvrage favori. »
Asteyle, désireux de renouer un lien fort avec sa sœur, demanda :
« Pourrais-tu me faire un résumé ? De quoi parlait cette histoire qui t'a tant marqué ? Qui sait, peut-être l'ai-je moi-même lu ! »
Sa sœur retira le pinceau du verre d'eau, la peinture ayant totalement disparu de ses poils humides.
« Il est très peu probable que tu aies découvert exactement le même ouvrage dans la Bibliothèque Infinie. La coïncidence dans le cas contraire serait tout bonnement miraculeuse. En réalité, ce récit t'attend au Château de Papier, il n'a jamais quitté ses immenses murs à vrai dire. Je pourrais bien sûr te faire un résumé, mais cela te gâcherait forcément le plaisir de le découvrir pour la première fois... »
La curiosité d'Asteyle ne pouvait se contenter de cette réponse. Il se déplaça alors furtivement entre sa sœur et le tableau, puis écarta ses bras complètement pour le couvrir.
Aliénor, devant la détermination de son frère, soupira longuement.
« Bon d'accord... tant pis pour toi ! Vois-tu, ce récit... ce récit possédait quelque chose de différent, un détail subtil impossible à nommer ni à expliquer, mais bel et bien là. À l'intérieur, deux amis de longue date ne se reconnurent pas, ils s'entretuèrent au milieu d'un monde en proie aux flammes et à la désolation. Après leur bataille vint la réconciliation et la rédemption, les menant devant le gardien d'une forêt perdue... Il leur posa alors une énigme simple en apparence, dont la réponse l'était bien plus encore : il s'agissait de... »
Coupant court à son explication, deux coups forts résonnèrent dans la maison, empêchant Aliénor d'apporter davantage de détails à sa description déjà riche.
Asteyle, visiblement agacé par l'arrivée d'un intrus, dévala les escaliers pour reprendre le plus vite possible les explications captivantes de sa sœur.
Qui que ce soit... j'espère qu'il a une bonne raison de nous déranger si tôt...
Quelqu'un attendait devant la lourde porte en bois de l'entrée, sa silhouette pouvant être aperçue à travers la petite vitre juste au-dessus.
Il ne pouvait s'agir de son frère, qui travaillait au Château de Papier, même si ce qu'il y faisait demeurait inconnu pour Asteyle.
Enfin, il y avait son père, le plus mystérieux des deux. Celui-ci ne parlait jamais de l'objectif derrière ses excursions, rentrant et sortant à des horaires chaotiques et pendant des durées parfois très longues.
Sachant qu'ils venaient de partir, les voir rentrer aussi tôt serait très surprenant.
En ouvrant la porte, Asteyle faillit bondir lorsqu'il reconnut Éralde. Son frère se tenait devant l'entrée, coiffé et présentable comme à son habitude. Ses cheveux légèrement plaqués sur le côté et son regard toujours aussi saisissant faisaient de lui un homme laissant une forte impression.
Qui plus est, sa grande taille et sa façon de se tenir le rendaient naturellement charismatique et envoûtant, une impression renforcée par la tenue élégante que portaient les habitants de la cité. Elle lui allait évidemment mieux qu'à quiconque.
Lorsqu'il s'exprima, sa voix angélique résonna longtemps dans la maison. Les murs semblaient même tendre l'oreille.
« Asteyle ! Nous avons une cité à explorer ! Et ce n'est pas tous les jours que ton vieux frère peut se permettre une journée de repos, profitons-en ! »
Cela faisait si longtemps qu'Asteyle attendait d'entendre ça ! Mais, face à un dilemme aussi difficile, sa joie se retrouva quelque peu amoindrie.
Devait-il rester auprès de sa sœur ou explorer la cité avec son frère ?
Aliénor passe bien plus de temps avec moi qu'Éralde... nous pourrons reprendre notre discussion demain normalement...
Sa décision étant prise, un sourire radieux illumina le visage d'Asteyle, dont l'excitation à l'idée de sortir atteignait des sommets. Il rétorqua alors d'un ton rempli d'enthousiasme.
« Je suis déjà prêt à partir ! »
Pour une raison qu'il ne connaissait pas, toute sortie lui fut formellement interdite jusque-là. Peut-être n'avait-il pas encore assez de souvenirs et d'expériences sociales concrètes pour interagir « correctement » avec ses semblables.
Ce n'est plus important maintenant, à moi la liberté !
En un clin d'œil, les deux frères se retrouvèrent dehors. La vie de la cité, toujours aussi organique et animée, manquait terriblement à Asteyle, lui qui ne pouvait qu'entendre l'agitation extérieure depuis la maison.
Comme un oiseau en cage depuis sa naissance, découvrant les joies du vol en plein air pour la première fois, Asteyle comprit immédiatement que sa véritable nature se trouvait ici.
Dehors, entouré de mille visages, mille possibilités de rencontre, mille personnalités.
Mille histoires différentes.
Les rues, semblables à des veines humaines, et les passants, au sang qui les traversait, le déboussolèrent presque.
Heureusement, son frère à ses côtés le guidait dans la masse comme un phare en mer. Sa lueur, bien plus forte que les autres, le rendait visible de loin.
Des bâtiments aux formes variées défilèrent devant lui, de somptueuses basiliques ornées de gravures aux plus sobres minka traditionnelles. L'ensemble des styles architecturaux semblait exister en un tout harmonieux dans cette cité.
Cela ressemblait étrangement à une version miniature de la planète Terre et de ses différentes populations, le tout condensé en un seul et même lieu.
Éralde pointa parfois du doigt des bâtiments, lui expliquant dans le même temps leur origine.
Évidemment, ces différents styles architecturaux n'étaient pas issus de cultures différentes ; il s'agissait plutôt d'une expression de l'imagination des habitants.
La plupart d'entre eux revenaient avec des souvenirs liés aux récits qu'ils avaient lus dans la Bibliothèque Infinie. Ainsi, chacun apportait de nouvelles découvertes et de nouvelles technologies acquises à l'intérieur de ces livres.
C'est en grande partie de cette manière que la cité évoluait et progressait dans tous les domaines.
C'est extraordinaire ! Voilà donc de quoi sont capables les hommes lorsqu'ils partagent leurs connaissances !
Asteyle ne savait pas où son frère voulait l'emmener, mais cela ne le dérangeait pas. Le chemin en lui-même pouvait déjà être considéré comme une sortie suffisante, alors il ne se plaignit pas.
Au détour d'un croisement, son frère s'immobilisa subitement devant lui. N'y prêtant pas attention, il faillit le bousculer.
Qu'est-ce qui lui prend de s'arrêter comme ça ?
Éralde ne détourna pas le regard du bâtiment devant lequel il s'était figé, insensible au bouchon humain grandissant qui commençait à se former derrière lui.
La rue où ils se trouvaient actuellement, pourtant bien plus large que les autres, était tellement remplie de monde que s'y faufiler devenait fastidieux. Si la plupart des autres rues pouvaient être qualifiées de petites veines, celle-ci serait très probablement une large artère, menant directement au cœur de la cité.
Le Château de Papier.
Mais ce n'était pas le bâtiment devant lequel Éralde avait stoppé net leur randonnée.
Asteyle suivit le regard de son frère vers l'immense bâtiment, qui, par sa taille démesurée, éclipsait aisément tout ce qui n'avait pas l'audace d'être un château.
Un immense temple aux hautes colonnes projetait sa vaste ombre sur la rue. Des pans de tissu noir d'encre flottaient un peu partout, comme si l'édifice s'était retrouvé sous un grand drap sombre désormais en lambeaux.
Plongés et entièrement englobés par l'ombre de ce tombeau géant, les passants semblaient courber légèrement leur buste.
Ils témoignaient du respect devant l'édifice... de la vénération à certains égards.
Au sommet des colonnes, taillées à même la pierre blanche utilisée pour le bâtir, des lettres géantes pouvaient se lire aisément.
Éralde les fixait avec intensité, une intensité qu'il ne montrait que très rarement. Asteyle, quant à lui, mit quelques instants à les lire.
Une fois terminé, il resta immobile un instant, incapable de bouger.
Non pas par peur, non pas par incompréhension, mais devant la grandeur des mots employés.
Leur nature le figea.
Gloire à Héru, l'Érudit Élu. Toi qui nous as apporté la salvation. Tu es le héraut du Flæ Idæ, et grâce à ton savoir notre chair illumine désormais l'existence tout entière.