Chapitre 8
Descendant aussi vite qu'il le put, attiré par une odeur alléchante, Asteyle se retrouva très vite entouré d'une multitude d'assiettes remplies de mets délicieux.
Son père et Éralde étaient introuvables, mais pas d'inquiétude ! Il allait s'occuper personnellement de ces alléchants plats.
D'un ton aussi jovial que possible, il s'exprima solennellement :
"Cela fait si longtemps que je n'ai pas mangé ! Je ne me rappelle même plus de la sensation que cela procure !"
Aliénor, tout aussi ravie de voir son frère apprécier son travail, rétorqua :
"Eh bien, régale-toi ! Chez nous, les Homo Idæ, réside un désir sincère de consommer, dormir, s'amuser, malgré l'absence de besoin vital. Cela n'enlève en rien les plaisirs qu'ils procurent !"
La bouche déjà pleine, Asteyle marmonna :
"Évidemment !"
———
Une fois rassasié, Asteyle aida sa sœur à nettoyer les assiettes et à ranger la cuisine.
L'air, encore embaumé d'une odeur agréable, circulait librement à travers la petite fenêtre de la pièce.
Aliénor profita de ce moment pour le questionner sur le bon déroulement de sa première nuit.
"Alors, Asteyle, raconte-moi un peu : quel a été le premier souvenir que tu as récupéré durant ton sommeil ?"
Celui-ci, tenant une pile d'assiettes propres qu'il s'apprêtait à ranger, dut se retenir farouchement de ne pas tout lâcher et provoquer un carnage.
Un souvenir ? Je pense qu'elle n'a pas assez dormi cette nuit...
Reprenant son calme, il haussa un sourcil.
"Si par souvenir tu veux dire un rêve incompréhensible qui ne ressemble en rien à quelque chose que j'aurais pu vivre, alors oui, je peux te raconter."
Ce fut au tour d'Aliénor de manquer de casser quelque chose devant l'incongruité de sa réponse.
"Un rêve ? Voyons, c'est impossible. Les rêves sont par nature des transformations de nos souvenirs par notre subconscient, un assemblage de traces bien réelles, puisées dans ce que nous avons vécu, vu, entendu ou ressenti, et recomposées sans rien inventer de totalement nouveau... Il est donc impossible que tu rêves déjà, sachant que tu n'as aucun souvenir de ta vie ici."
L'atmosphère de la pièce, jusqu'ici chaleureuse, se refroidit subitement.
Un bruit d'assiettes brisées résonna dans la maison.
Asteyle, sous le choc, regarda le sol jonché de débris de céramique tranchants.
Il n'arrivait pas à croire ce qu'il venait d'entendre.
Ce... ce que j'ai vécu m'est vraiment arrivé ?
———
Dans la cuisine d'une maison quelconque, au fond de l'une des nombreuses rues de l'immense Cité des Récits, une scène étrange se déroulait.
Un homme et une femme se tenaient l'un en face de l'autre, entourés d'assiettes brisées en mille morceaux sur le sol carrelé.
Le premier arborait un visage livide ; on aurait pu le prendre pour un cadavre si de la sueur ne coulait pas sur son front blême.
La deuxième semblait dans un état moins préoccupant, mais son esprit en surchauffe la faisait ressembler à une bouilloire.
Le silence qui accompagnait ce spectacle ne faisait que rendre la situation plus invraisemblable.
Aliénor décida alors de la rompre en premier.
"Asteyle, est-ce que ça va ?"
La récente révélation l'avait quelque peu ébranlé mais, essayant de reprendre son calme, Asteyle s'exprima.
"Oui, ça va... c'est juste que... mon premier souvenir n'était pas particulièrement agréable, et je préfère ne pas en parler pour le moment."
Se voulant rassurante, Aliénor adopta une voix qu'elle espérait la plus légère possible.
"Oh... bien sûr, je comprends. Tu sais, j'ai écouté hier soir ta discussion avec notre père.
Bien que je sois d'accord avec lui sur l'idée que les souvenirs peuvent être un fardeau et nous faire ressasser des moments que nous voulions oublier, la plupart sont aussi ce pour quoi nous chérissons autant la vie."
À ces paroles, elle alla chercher au fond de la cuisine de quoi ranger. Ce court laps de temps permit à Asteyle de prendre en considération ce que venait de dire sa sœur.
Il n'avait pas voulu contrarier son père la veille, mais il est vrai que sa pensée rejoignait celle d'Aliénor. Certes, vivre sans souvenirs peut être plaisant, mais seulement pour un certain temps.
Actuellement, il se sentait sans rêve ni objectif concret. Il espérait alors que, peut-être, ses souvenirs l'aideraient d'une part à trouver la voie qu'il devrait emprunter, mais également à s'occuper du fardeau qu'il préférait ignorer pour le moment.
Son premier souvenir le troubla plus qu'autre chose cela dit, il ne voulait simplement pas se l'admettre. Apprendre que cette étrange scène était vraiment arrivée dans un passé lointain lui glaça le sang.
Peut-être que les prochaines bribes de mémoires m'aideront davantage... je l'espère.
Aliénor réapparut de l'arrière de la cuisine, les deux bras remplis d'ustensiles de rangement.
Il semblerait que les assiettes cassées soient un bon prétexte pour s'occuper de l'ensemble de la maison, et elle ne rata pas cette occasion pour l'empêcher de se morfondre plus longtemps.
"Allez, on a du boulot ! Et ça va te faire du bien de penser à autre chose. Il n'y a rien de mieux pour ça que d'occuper son esprit aux tâches ménagères !"
Asteyle hésita entre pleurer et s'enfuir le plus loin possible.
"Je ne pense pas que ça nécessite autant de moyens..."
Sa sœur le fixa silencieusement avant de répondre fermement.
"Oh que si ! Mais avant, occupons-nous de ces assiettes."
Elle se pencha pour nettoyer... mais récupéra à la place un morceau d'assiette.
Sa surface lisse semblait l'intriguer. Cherchant probablement quelque chose dessus, elle se leva et l'examina longuement.
Celui-ci semblait tranchant, bien plus que tous les autres débris éparpillés sur le sol. Sa pointe sûrement capable de couper n'importe quoi.
Un léger frisson parcourut le corps d'Asteyle.
"Quelque chose ne va pas ?"
Aliénor soupira et saisit fermement le fragment aiguisé, le pointant alors vers lui.
"Regarde ce que je tiens dans la main, cela ne te fait pas penser à quelque chose ?"
L'image du mystérieux stylo apparut alors soudainement dans son esprit, le faisant presque sursauter.
Impossible qu'elle fasse référence à cela, je ne lui ai jamais montré cette chose.
Il essaya d'écarter une telle hypothèse de sa tête.
"Non... je ne vois pas de quoi tu parles, peux-tu m'éclairer ?"
Aliénor sembla déçue de sa réponse et rétorqua alors sèchement.
"À première vue, cet éclat est aiguisé. Le manier sans faire attention peut causer des blessures. Mais si je le place au bon endroit avec les autres..."
Aliénor commença à chercher et trier les morceaux, à la manière d'un puzzle.
Cela prit un peu de temps et d'effort, mais la silhouette d'une assiette finit peu à peu par apparaître sur le sol.
Après cela, il ne fallut pas attendre bien longtemps pour qu'une seule pièce manque à l'appel, reformant presque entièrement l'assiette.
Ce morceau, Aliénor le tenait dans sa main depuis le début.
Elle le déposa délicatement au centre de sa création.
Ses yeux brillèrent d'une faible lueur et son corps, constamment lumineux, rayonna de manière plus intense.
"Et voilà le résultat !"
Complètement perdu, Asteyle rétorqua.
"Je ne comprends pas pourquoi tu t'es embêtée à faire ça... Qu'est-ce que cette assiette vient faire là-dedans ?"
Regardant sa création attentivement, Aliénor murmura.
"Cette assiette... c'est toi, Asteyle."
M-moi ? Mais ça n'a aucun sens ! Éralde me comparant à une pièce était déjà une métaphore forcée, lui-même l'a avoué. Mais une assiette, une assiette cassée...
Une assiette cassée ?
C'est alors qu'il comprit où sa sœur voulait en venir.
"Ce fragment que tu me montrais tout à l'heure, est-ce que ce serait... mon souvenir ?"
La fierté qui se lisait dans les yeux d'Aliénor fut indescriptible.
"Je savais que tu allais le déduire par toi-même. Ton premier souvenir n'est pas le premier que tu aurais aimé voir, certes, mais il n'en reste pas moins nécessaire. Regarde cette assiette : elle est composée de morceaux aussi bien lisses que tranchants, mais une fois positionnés correctement, ils forment une structure cohérente. Ce que je veux dire: ne t'attarde pas sur cette partie sombre de ton passé. Accepte-la simplement et tu trouveras naturellement sa place lorsque tu auras récupéré les autres souvenirs."
Asteyle se gratta la tête.
"Un peu comme un puzzle ?"
Un rire se fit entendre dans la cuisine, c'était celui d'Aliénor.
"Exactement ! Et quand tu auras réussi ce puzzle et qu'il sera suffisamment stable, alors tu pourras avancer."
Un semblant de compréhension et d'apaisement apparut dans l'esprit d'Asteyle.
"Merci, je... je crois comprendre."
Écartant les pièces de céramique éparpillées sur le sol, Aliénor s'approcha et lui saisit la main.
Elle ne put s'empêcher de penser :
Sa main est si froide... c'est anormal. Sans parler de son étrange souvenir qu'il ne veut pas raconter. Mais ce qui me dérange le plus...
Ses yeux lilas se posèrent alors sur ceux de son frère. Ils essayaient tant bien que mal d'afficher de la gaité. Son sourire se promettait sincère, son regard se voulait rassurant. Elle aimerait croire qu'il ne cache rien.
...pourquoi n'a-t-il toujours pas de lueur dorée ?