Chapitre 10
Héru...
Asteyle ne connaissait pas ce mystérieux nom, mais une sensation profonde et particulièrement étrange émergea de son être à sa vue.
Sa chair tremblait, son âme pulsait frénétiquement et des souvenirs inconnus resurgissaient de l'oubli.
Submergé par la multitude de signaux contradictoires, Asteyle satura. Puis il crut apercevoir une direction... un semblant de sens dans ce chaos insupportable.
Ils utilisent les moyens à leur disposition pour me transmettre un message.
Asteyle laissa son frère en arrière, lui qui s'était changé en statue comme tant d'autres passants. Leur immobilité trahissait une profonde vénération, ne subsistant que par le savoir et la dévotion quotidienne, évidemment.
Un vent paisible supportait le poids des longs draps sombres habillant le temple. Cette brise n'apportait pas de cris enfantins ou les lointains échos de discussions animées.
Elle apportait un faible murmure... une idée florissante répandant ses nombreuses graines dans l'esprit de chaque passant.
Celle d'Héru, l'Érudit Élu.
Asteyle sentait lui aussi cette douce bourrasque caresser sa peau. Il ne s'y attarda pas davantage, car le message transmis par son être entier lui parut enfin compréhensible.
Il était clair, limpide comme de l'eau ruisselante, dénué du langage humain qui aurait entravé et transformé ces paroles sacrées.
Elles se traduisaient ainsi :
Au cœur de ce lieu, tu trouveras les vérités...
Les réponses aux raisons pour lesquelles tu souffres et nous dissèques inlassablement, recherchant avidement un trésor que nous ne possédons pas.
Il faut t'y rendre immédiatement car, enfin, nous pourrons trouver la paix et cesserons d'endurer les tourments que tu nous imposes depuis si longtemps.
Répondant à ce cri de détresse, Asteyle avança. L'ombre du temple se fit plus profonde, plus vaste. Peut-être était-ce même sa lourde présence qui courbait le dos des passants osant s'approcher trop près, et non une quelconque vénération.
Sa présence... le fardeau de sa présence.
Lorsqu'Asteyle atteignit l'entrée principale, dissimulée derrière un morceau de tissu plus vaste encore que les autres, celui-ci se souleva.
À ce moment-là, Asteyle s'attendait à voir, même brièvement, l'intérieur de l'édifice.
Mais un paysage plus funeste s'offrit à lui, si terrible qu'il pensa perdre le reste de raison en sa possession.
Une longue procession d'ombres traversa le drap, comme si elle venait de leur donner naissance. Elles atteignirent d'abord la hauteur d'Asteyle, ne le considérant pas un seul instant. Puis elles entreprirent une longue marche en direction du Château de Papier, sans que quiconque ose perturber ce rituel.
Ces gens, l'homme dans mon premier souvenir faisait partie de ce groupe... Pourquoi... pourquoi était-il seul au milieu de cette allée ce jour-là ? Dans quel but m'a-t-il donné ce stylo ?
Asteyle pensait recevoir des réponses ici, mais il n'avait même pas encore posé un pied à l'intérieur du temple qu'un flot infini de nouveaux mystères s'immisçait déjà dans son esprit.
Il s'avança encore. Le drap sombre, maintenant retombé complètement, dissimulait à nouveau l'entrée. Asteyle s'apprêtait à le soulever quand une voix aussi vieille que le monde l'arrêta brusquement.
"Tu es bien trop jeune pour rentrer ici, mon garçon. Qui donc laisse traîner ses enfants dans des lieux inappropriés ?"
Asteyle se retourna vers la voix, persuadé qu'elle appartenait à l'un des moines, probablement laissé en retrait pour empêcher des gens comme lui de pénétrer dans le temple. À sa grande surprise, il n'en fut rien.
Une vieille femme peinant à conserver une posture droite le fixait. Sa canne tremblait sous l'effort, mais pas une trace de fissure ne venait l'affaiblir dans sa tâche.
"Connais-tu au moins le nom d'Héru, petit ? Toi qui viens le vénérer par mimétisme et malgré ton ignorance ?"
Ne sachant que dire, Asteyle se couvrit le visage d'une main.
"Je ne suis pas venu par mimétisme, à vrai dire, personne ne m'a influencé à venir ici. J'en avais simplement... envie."
La vieille femme se serait sûrement mise à rire si cela n'avait pas mis en danger sa santé, tant elle paraissait fragile et faible. Elle se contenta alors de soupirer.
"Oh... l'envie. Comme ce mot me paraît dénué de sens à présent. Mais je te comprends, jeune homme. Qui ne désire pas acquérir les savoirs cachés derrière ces murs ? Les habitants ne viennent pas seulement ici pour vénérer Héru, ils cherchent également des réponses... Mon enfant, ces réponses que tu cherches... peu importe les questions qui en découlent, tu ne les trouveras pas ici."
Levant la tête pour voir plus haut encore que son cou ne pouvait le supporter, elle sembla un moment contempler les caractères gravés à même la pierre.
"Tu ne les trouveras pas ici, car elles ne te seront pas accessibles, pas encore... Seule une vie passée au savoir peut les contempler et les appréhender entièrement. Ces gens que tu vois passer derrière ce drap n'en saisissent que des bribes, mais ils s'en contentent amplement. Laisse-moi t'apporter au moins cette première brique de savoir. Elle t'aidera, je l'espère, à bâtir des fondations solides pour voir s'ériger un jour une forteresse de connaissance. Laisse-moi te parler du mythe d'Héru... mon enfant."
Ne voulant pas expliquer les vraies raisons de sa venue, mais surtout les réponses qu'il cherchait, Asteyle acquiesça simplement.
Appuyée sur sa canne usée, la vieille femme s'assit sur les marches blanches du temple, une profonde fatigue physique affaissant son corps. Sa mémoire, elle, restait riche et intacte, résistant à l'érosion du temps comme une falaise au bord d'une mer agitée.
"On dit qu'entre les étagères sans fin de la Bibliothèque Infinie, caché dans l'immensité de cette dimension hors du temps et de l'espace, sommeillerait le premier livre écrit de la main d'un homme. S'agit-il d'un récit ? D'un savoir divin ? Une infinité de possibilités se cache derrière ses pages. Bon nombre de curieux ont tenté leur chance en s'y rendant. Bien qu'il ne s'agisse que d'un objectif secondaire, un rêve que l'on sait irréalisable, peut-être comptes-tu y aller pour les mêmes raisons. N'oublie pas, cependant, que la Bibliothèque Infinie ne te dépossède pas uniquement du temps et de l'espace... mais aussi de toi-même. Il est vain de vouloir s'y rendre avec un but voué à disparaître une fois là-bas. Voilà pourquoi certains citoyens se rendent dans ce temple, à la recherche d'un héritage accessible laissé par le fondateur de notre cité."
Le fondateur de la cité... J'ai du mal à imaginer un seul homme la bâtir...
Bien que la vieille femme eût une connaissance historique riche de la Cité des Récits, elle semblait ignorer qu'Asteyle avait déjà visité la Bibliothèque Infinie. Peut-être ne l'avait-elle pas remarqué à cause de son absence de lueur et de son ignorance encore intacte de nombreux sujets importants, due à son absence de souvenirs. Néanmoins, ce qu'elle lui avait enseigné n'en restait pas moins un cadeau inestimable à ses yeux.
La vieille femme ferma alors paisiblement les yeux, sa tâche d'enseignement maintenant effectuée. Elle s'accorda alors une sieste bien méritée sous l'ombre du gigantesque temple, adossée à l'une de ses hautes colonnes.
Insatiable comme toujours, la curiosité d'Asteyle prit le relais, ignorant toute forme de respect devant la vieille femme somnolente.
"Ce Héru, comment était-il ? Quels étaient ses objectifs et comment a-t-il pu bâtir seul une cité aussi immense ! Il devait posséder des pouvoirs spectaculaires, une force herculéenne et des connaissances infinies !"
La vieille femme, immobile, rassembla ses dernières forces pour lui offrir un sourire.
"Mon enfant... ta curiosité ravive en moi un désir que je chérissais tant. Je t'en remercie profondément. Personne n'a connu Héru, son existence ne se transmettant qu'à travers les contes et les récits. Déformés par le temps et l'imagination humaine, qui sait à quel point nous sommes éloignés de la réalité désormais ?"
"ASTEYLE ! DESCENDS MAINTENANT !"
Un homme grand et beau, les cheveux ni trop coiffés ni trop ébouriffés, hurlait au centre de la place. Lorsque sa voix puissante parvint aux oreilles d'Asteyle, il faillit tomber à la renverse par choc.
C'est pas vrai !
Éralde, visiblement impatient, lui faisait signe de revenir.
Asteyle n'eut d'autre choix que d'abandonner la vieille femme. Comme une misérable petite chose recroquevillée au bord des escaliers, avec comme unique compagnie sa canne en bois, celle-ci paraissait heureuse dans l'étreinte du sommeil.
Asteyle eut un léger pincement au cœur, il l'avait senti après tout.
Il ne s'agissait pas d'un sommeil comme les autres. Celui-ci était long, très long.
Il était infini.
Je hais tellement l'infini... Adieu, vieille dame, merci encore, reposez-vous bien maintenant.
Les deux frères reprirent leur balade. Éralde se retint de réprimander trop sévèrement Asteyle. Par honnêteté, il admit que son inaction soudaine causa l'égarement d'Asteyle.
La prochaine escale se fit bien plus loin, si loin que le Château de Papier n'était plus qu'une vague silhouette à l'horizon. La journée arrivait lentement à son terme, les différents magasins rangeaient leurs étalages pendant que les divers bars et restaurants se préparaient à accueillir un flot incessant de clients.
Les gens vaquaient à leurs occupations, la cité entière vibrait de mouvement et de vitalité. Certains enfants, les plus espiègles, couraient encore dans les rues, échappant à leurs parents qui les sermonnaient pour qu'ils rentrent.
Durant cette deuxième partie du voyage, Asteyle prêta moins d'attention à ce qui l'entourait. Il se contentait de suivre machinalement son frère, le regard vide.
Après une marche relativement longue, Éralde s'arrêta à nouveau.
"Nous voilà au terme de notre voyage, Asteyle. Je t'ai réservé une dernière surprise."
Asteyle leva le menton, presque par réflexe. Pour la première fois depuis longtemps, il n'entendit pas sa curiosité s'agiter dans son esprit.
Ils se trouvaient devant un camp d'entraînement, entouré de hauts murs et dont l'entrée se faisait par une large arche de pierre rudimentaire. À travers celle-ci, on apercevait une vaste cour archaïque en béton, dont l'austérité contrastait grandement avec le reste de la rue.
Pas d'ornements en tout genre, pas de végétation luxuriante, mais simplement des équipements sportifs divers éparpillés un peu partout de manière désordonnée.
Des jeunes hommes s'entraînaient au combat et à diverses activités physiques. La tenue habituelle délaissée pour un ensemble adapté : un simple tissu fin collant au corps et absorbant la sueur.
Une ambiance stricte et froide émanait du portail comme une brume épaisse, dérobant la chaleur environnante. Il s'agissait d'un lieu non pas à but esthétique, mais purement pratique ; l'apparence de ce lieu laissait à désirer en comparaison du reste des bâtiments devant lesquels ils étaient passés.
Asteyle, interloqué par l'objectif de leur arrêt ici, demanda à son frère :
"Que faisons-nous ici au juste ?"
Éralde lui attrapa gentiment la main et le tira sous la grande arche de pierre. Visiblement, sa remarque importait peu.
Une intensité s'alluma dans ses yeux que seule la vue du temple d'Héru pouvait égaler. Sans même se retourner vers lui, il répondit :
"Il est temps que tu rencontres ton premier Relié."