Chapitre 7
Asteyle se tenait au centre de l'une des nombreuses rues bondées de la cité. La ville, qui à cette heure-ci grouillait de mouvement et de vacarme, ressemblait à une fourmilière géante.
Les habitants, vaquant à leurs occupations respectives, ne lui prêtaient aucune attention particulière.
Que ce soit les bâtiments aux murs dorés, les rires enfantins ou encore l'immense château brillant au loin : tout semblait identique à l'allée qu'il avait empruntée avec Aliénor lors de son retour.
Alors pourquoi Asteyle se sentait-il aussi perdu ?
Le monde lui semblait étrangement grand, bien plus grand que dans ses maigres souvenirs. Même debout, son regard ne dépassait pas la hauteur du bassin d'un passant.
Il avait vraisemblablement rétréci.
Son incompréhension s'accentua quand l'un d'entre eux le bouscula. Visiblement pressé, il ne le considéra qu'à peine et partit sans s'excuser.
Cette étrange attitude révéla un paradoxe clair: il y a peu, le peuple s'extasiait du retour d'Asteyle avec une vive émotion, certains pleurant même d'une joie véritable. Désormais, cette gaieté cédait visiblement sa place à une ignorance brutale.
Asteyle tenta désespérément de s'accrocher au moindre signe lui permettant de s'assurer que sa présence ici comptait. Mais rien, pas même un regard n'atténua son anxiété grandissante.
Devenir transparent après avoir brillé de mille feux ne rendait l'expérience que plus insupportable.
Qu'est-ce qu'il se passe... comment ai-je bien pu me retrouver ici ? Ne suis-je qu'un fantôme à leurs yeux désormais ?
Fouillant dans sa mémoire afin de comprendre sa situation, il aperçut avec un peu de retard l'un des passants s'arrêter juste devant lui, la main tendue pour l'aider à se relever.
Merci... enfin une personne me remarque.
Reportant son attention sur les gens autour, il attrapa machinalement la main de l'homme. Celui-ci le tira doucement vers l'avant pour le remettre sur ses deux jambes.
À mi-chemin, Asteyle lâcha brutalement la poigne de l'habitant, retombant maladroitement sur son dos courbé.
Si quelqu'un les avait regardés attentivement, il aurait pensé qu'Asteyle venait de se brûler, tant sa réaction fut disproportionnée et incompréhensible.
En revanche pour Asteyle, cela s'expliquait simplement.
C'est... c'est quoi ce bordel...
Il n'en était pas certain, peut-être son cerveau lui jouait-il encore des mauvais tours...
Non, non j'ai vraiment senti quelque chose.
Quelque chose avait bougé sous la peau de l'habitant.
Asteyle, allongé sur le sol, se sentit instantanément bête. Il se rappela, confus, qu'il n'avait pas regardé l'homme, ni sa main d'ailleurs, bien trop happé par l'absence de reconnaissance des autres passants.
Comment ai-je pu oser ? Comment ai-je pu ignorer l'unique passant qui m'a aidé... Tout ça pour quoi ? Pour supplier une foule de parfaits inconnus dont mon existence importe peu. Quel geste méprisable de ma part...
Asteyle accorda son attention à la personne qui lui avait offert la sienne.
Si cela pouvait être appelé une personne...
Quelle est cette... chose.
Une silhouette enveloppée d'une longue cape noire se tenait devant lui, même son visage ne pouvait pas être perçu. Le bras tendu vers Asteyle était lui aussi caché derrière de fines bandes opaques, fermement enroulées autour de celui-ci.
Si Asteyle était devenu un fantôme aux yeux du monde, ce drap nébuleux à la forme humaine en serait certainement l'ombre.
Je ne pense pas que les fantômes possèdent des ombres... si ?
L'une des bandes sombres de l'inconnu s'agita brusquement et se déroula autour de son bras en direction de sa main. Celle-ci semblait prendre vie et se mouvait comme un véritable être vivant.
C'est... c'est donc ça que j'ai senti... Et je ne le remarque que maintenant !
Lorsque la bande atteignit complètement la paume, se posant délicatement dessus, elle s'enroula sur elle-même et se compressa si fortement qu'une déchirure semblait inévitable.
Mais cet instant n'arriva jamais. Au contraire, la bande continua sa terrible compression sous les yeux écarquillés d'Asteyle et l'étrange indifférence des nombreux passants. Ils ne prêtaient aucune attention au fantôme et à l'ombre, déambulant comme des zombies dénués de conscience.
Rapidement, la bande devint presque imperceptible, ressemblant alors davantage à un long fil d'onyx.
Asteyle, absolument abasourdi par le spectacle qui se jouait devant lui, ne remarqua pas que de nombreux fils sombres, similaires au premier, sortirent de l'étreinte ténébreuse de la cape et se déplacèrent dans la même direction comme une horde de serpents venimeux.
En un instant, une véritable tornade miniature se forma sur la main de l'ombre. Mystérieusement, la silhouette demeurait insensible au miracle se tenant sur sa paume bandée.
Les fils s'entrelacèrent sans discontinuer, se tordant les uns dans les autres.
S'emmêlant encore et encore...
Se privant de leur liberté pour ne faire qu'un avec leur congénères.
On dirait... l'humanité.
Soudain, leur frénésie sembla ralentir, et une forme vaguement familière commença à apparaître, laissant Asteyle sous le choc.
Quand Asteyle reconnut cette forme, son esprit s'effondra sur lui-même.
Imaginez un château de cartes.
Visualisez maintenant ce château, grand et fier, deux immenses tours s'élançant de chaque côté.
Ce monument, aussi immense soit-il... ne reposait que sur une seule carte.
Une carte qui venait à l'instant de perdre son équilibre précaire.
Asteyle se voyait mourir, se vidant non pas de sang, mais de souvenirs.
Puis, il se reconstruisit entièrement à partir des souvenirs, complètement nouveaux, qu'il venait juste de récupérer.
Les fils... avaient pris la forme d'un stylo parfaitement noir, sa mine semblable à une petite montagne de jais pointant vers le ciel.
Pas seulement la forme, mais le véritable stylo.
L'original, celui de la Bibliothèque Infinie.
Celui qu'Asteyle avait complètement oublié en quittant cette dimension, alors même que le stylo n'avait pas quitté sa main.
Ma main...
La main jusqu'à présent immobile de l'homme se déplaça lentement vers Asteyle, le stylo posé sur celle-ci comme une offrande profane.
Au niveau de l'hypothétique visage, le drap se plia, formant une bouche à peine visible.
Il y avait donc bel et bien un corps humain derrière ce voile.
L'inconnu s'exprima d'une voix aussi vague et informe que son étrange présence, le monde s'obscurcissant davantage à chaque mot prononcé.
"Prends ceci et n'oublie jamais sa forme."
Asteyle n'eut pas le temps de saisir ni le sens de ces paroles ni le stylo que le monde autour de lui disparut presque instantanément, ne laissant place qu'à un océan de vide et de ténèbres.
Tout se passa en un claquement de doigts.
Qu'est-ce qu'il se passe encore ? Ce qui vient d'arriver n'était peut-être pas suffisant ?
Ses grands yeux marron s'écarquillèrent soudainement, une immense révélation venant d'apparaître dans son esprit encore en reconstruction.
C'est donc ça...
Il prit alors conscience qu'il rêvait.
En fait, il s'agissait de la seule solution capable d'expliquer les événements récents... même si cela faisait déjà plusieurs fois qu'il utilisait cet argument dans d'autres situations bien plus invraisemblables.
Il fallait bien que ce soit vraiment le cas un jour ou l'autre...
La contrepartie ? Cette pensée mit fin au rêve: personne ne pouvait savoir ce qui se serait passé si Asteyle avait mis plus de temps à s'en rendre compte.
Mieux vaut ne pas y penser.
Toujours flottant dans un gouffre de néant, comme si le monde n'arrivait pas à le ramener dans la réalité, Asteyle ressentit un mélange contradictoire d'émotions.
De la stupeur et de l'incompréhension, vis-à-vis de la nature même du rêve ou encore pour la disparition totale du stylo de sa mémoire.
Mais aussi de l'excitation pour ce qui allait arriver par la suite.
Il pensait en effet que, s'il commençait déjà à rêver, ses véritables souvenirs reviendraient bientôt...
N'est-ce pas ?
Peu de temps après... ou peut-être une éternité, il se réveilla.
Il reprit conscience de son environnement, de manière assez... étrange. Asteyle se retrouva assis au bord du confortable lit, dans la chambre prêtée la veille par sa sœur.
Pas de réveil en sursaut, pas de sueur coulant sur son corps partiellement nu, et encore moins de signe d'agitation pendant la nuit.
Juste lui, revenant à ses esprits, déjà à moitié debout. Le regard vide, dirigé vers la grande fenêtre donnant sur l'extérieur, dont la lumière essayait tant bien que mal de passer à travers les épais rideaux accrochés à celle-ci.
Comment s'était-il retrouvé dans cette position ? Il ne le savait pas, il s'en fichait.
Mais le plus troublant, le moment où la terreur et l'inquiétude qu'Asteyle avait laissées dans le monde onirique réapparurent sous une forme bien réelle et tangible...
Ce moment-là arriva quand Asteyle baissa son regard, défigurant l'objet posé dans sa main gauche.
Je... je...
L'insondable stylo, dont la mine scintillante semblait prête à écrire les plus merveilleux récits, attendait patiemment d'être utilisé.
Asteyle regardait l'objet, hébété, perdu pour la première fois dans une forêt d'interrogations et de théories.
Pour la première fois ?
Au fond de lui, il se savait perdu depuis le début, depuis son retour dans ce monde...
Depuis son retour dans ce monde ?
Dans les abysses de son être, derrière des recoins inexplorés depuis longtemps, il le savait encore plus éperdument...
Il avait toujours été perdu.
Perdu dans le labyrinthe sans sortie de ses pensées, dans sa propre incompréhension de lui-même...
Et quand pour la première fois de son existence, il discerna des bribes de compréhension au milieu de l'immensité d'incertitude qui le parcourait.
Un nouveau monde s'offrit à lui... s'imposa à lui.
Certes plus vibrant, bien plus vivant également, mais infiniment plus complexe et insaisissable.
Alors quand il crut enfin pouvoir s'accrocher à des promesses, à des personnes inconnues à ses yeux qui lui témoignaient pourtant de l'amour, il se sentit presque heureux.
Heureux, oui il commençait timidement à ressentir cela, malgré l'oubli, malgré son aversion pour l'incompréhension.
Il faisait confiance au futur.
Mais un nouveau coup de vent balaya l'instable château de cartes.
Le laissant encore une fois seul, démuni.
Maintenant que le stylo existait à nouveau dans son esprit, le doute réapparut, s'empilant sur une liste de problèmes existentiels déjà bien trop longue.
Le poids du savoir et le poids de l'ignorance écrasaient chacune de ses épaules.
Puis, sans crier gare, il se remémora son père.
Asteyle n'aimait pas son père, il n'aimait personne à vrai dire. L'amour se cultivait sur le long terme après tout, enracinant lentement deux âmes l'une à l'autre pour toujours. Il le savait mieux que quiconque, lui qui avait inventé ce concept dans la Bibliothèque Infinie.
Que ressentait-il pour son père dans ce cas ?
Même ça, il ne le savait pas.
En revanche, une certitude demeurait toujours dans ce désert aride: les paroles de son père l'ébranlèrent complètement.
Il ne se l'était pas avoué sur le moment, préférant traiter son père de fou.
Si les souvenirs sont des fardeaux... alors j'aimerais être libre au moins un peu...
Résolu, décidé à ne jamais revenir en arrière, Asteyle creusa au plus profond de lui. Il se prépara à cacher la source de sa souffrance: ses questions futiles, ses craintes du futur infondées, basées sur ses propres hypothèses erronées.
La peur du doute.
Entre les dunes d'un désert aride, Asteyle enfouit cet amas grotesque, acceptant de ne penser à rien d'autre que le plaisir d'être partiellement libre pendant quelques jours.
Puis, lorsque des souvenirs concrets et vastes lui reviendront, il déterrera son propre fardeau.
Je serai armé et préparé...
Asteyle ferma longuement ses yeux, de longues cernes noirâtres creusèrent son visage comme des cavités rocheuses.
Le vent tapait toujours plus fort sur les fenêtres, désireux d'apporter avec lui la chaleur extérieure.
La vie aussi.
Asteyle soupira, rangea le stylo et se prépara à descendre.
Sa sœur, ayant entendu son réveil, s'attelait déjà à la préparation d'un somptueux petit déjeuner.
Le bonheur se lisait sur son visage.
Il s'était accordé quelques jours de quiétude.