Chapitre 6
Son père... une figure énigmatique qui, depuis le début, ne quittait pas la bouche de sa sœur.
À quoi peut-il bien ressembler...
En réalité, le revoir maintenant n'enthousiasmait pas spécialement Asteyle.
Non pas à cause de sa récente maladresse, mais plutôt parce que montrer des signes d'affection à une personne qu'il ne reconnaissait pas encore lui paraissait déplacé.
Il était aussi très fatigué, à vrai dire.
Cette Minela... qui cela peut bien être ?
Oubliant ses inquiétudes, il comprit par les regards furtifs de sa sœur que leur père l'attendait à l'étage.
Les escaliers en bois ancien faisaient directement face à l'entrée. Bien que minuscules en comparaison de sa précédente ascension dans la colline, ces marches semblaient être une montagne impossible à gravir.
Pitié, dites-moi que ce sont les dernières à monter de la journée...
Après un certain effort, il atteignit enfin la dernière marche, le premier étage de cette chaleureuse maison s'offrant enfin à lui. Certaines similarités rappelaient le rez-de-chaussée, comme des meubles posés çà et là sur lesquels plusieurs photos de famille datées prenaient la poussière. Sur le sol, un vieux tapis décrépit recouvrait une partie du parquet grinçant à chaque pas d'Asteyle.
On aurait dit un ancien se plaignant de son mal de dos.
À première vue, la maison paraissait étrangement vide, comme si la plupart des objets normalement présents n'existaient plus.
Une certaine convivialité habitait néanmoins cette demeure, certes vide de meubles et de décoration mais sans aucun doute remplie de souvenirs heureux et d'hospitalité.
Le couloir principal du premier étage n'était pas très bien éclairé. On pouvait tout de même apercevoir, au fond, une porte entrouverte qui laissait passer la lumière extérieure. Son père l'attendait patiemment dans cette pièce.
Asteyle toqua sans grande conviction et attendit une réponse avant d'entrer.
"Entre... entre, mon enfant."
Il ouvrit la rustique porte.
Voilà donc mon père...
Une maigre silhouette se balançait tranquillement sur une vieille chaise en bois, chaque va-et-vient faisant onduler ses cheveux d'un blanc pur que seul un âge avancé pouvait provoquer.
Ou peut-être était-ce le vent entrant par la fenêtre qui agitait autant sa chevelure. Cette dernière prenait un plaisir vicieux à s'emmêler sur le dossier du fauteuil à bascule.
L'homme décharné détourna son attention de la fenêtre. Un sourire chaleureux apparut sur son visage à la vue de son fils, faisant apparaître de nouvelles rides sur son front déjà craquelé. Si mille vies baignaient dans les tréfonds des iris d'Éralde, ceux de son père en accueillaient des millions, probablement plus. L'éclat et la profondeur de son regard prouvaient la grandeur de l'homme qu'il avait un jour été, un individu aussi brave que rusé par le passé. Quelques mèches dorées se distinguaient dans sa chevelure en grande partie blanche, se battant valeureusement pour conserver leur droit d'existence. Dans l'ensemble, son père paraissait certes vieux, mais il lui restait encore de belles ressources et un esprit vigoureux.
Comment Éralde peut-il l'appeler un sac d'os ? Il n'a certes pas la meilleure constitution physique, mais n'a certainement pas été aussi frêle durant sa jeunesse... Voilà donc les ravages que peut avoir le temps sur un homme...
Asteyle s'assit sur la chaise que lui tendit son père, étrangement très similaire à celle apparue dans la Bibliothèque Infinie plus tôt.
Le simple fait de pouvoir s'asseoir et détendre ses muscles, inhabitués à autant d'efforts, fut comme une bénédiction pour lui. Après s'être confortablement installé, il en profita pour admirer plus attentivement son vieux père.
Le vieil homme continuait à se balancer, il semblait méditer, mais aussi réfléchir à ses prochaines paroles.
"Tu sais, mon garçon, il y a parfois des étapes dans la vie dont nous devons tous nous affranchir... Ces étapes nous renforcent, nous font évoluer, et sont des passages clés vers notre épanouissement. Je sais que tu es fatigué, mais laisse-moi juste te parler un peu de ta mère, Minela... et de toi aussi, bien sûr. J'imagine que tes souvenirs ne te sont pas encore revenus."
———
Curieusement, Asteyle ne vit pas le temps passer tant la discussion fut intéressante. Son père lui raconta sa rencontre avec sa mère, sa personnalité, et à quel point son plus jeune fils lui ressemblait... du moins avant l'épreuve de la Bibliothèque Infinie, le changeant en un homme nouveau. Asteyle eut beaucoup de mal à ne pas lui demander où pouvait se trouver sa mère actuellement, elle qui semblait si importante pour lui. Mais le regard empli de tristesse et de tourment qui émanait de ses yeux en l'évoquant fut une réponse suffisante.
Bien que son père soit resté assez vague, sa mémoire lui faisant certainement défaut à certains égards, il en apprit également un peu plus sur son devoir dans la cité.
À sa grande surprise, l'épreuve de la Bibliothèque ne représentait qu'une première étape d'un processus beaucoup plus vaste et complexe.
Assez logiquement, Asteyle lui demanda comment avancer dans cette quête existentielle.
Ce à quoi son père ne répondit...
rien.
Il se contenta simplement de pointer son doigt tremblant vers l'immense château visible par la fenêtre, le même qu'Asteyle redoutait justement de visiter sans raison apparente.
Asteyle tressaillit.
"Père... pourquoi cet endroit en particulier ? Et pas un autre ?"
La même question devait tourner en boucle dans l'esprit de son père, son air dubitatif comme unique preuve de cette hypothèse.
"Eh bien... il s'agit du Château de Papier, le seul lieu plus important que le Jardin aux Larmes et le Lac des Murmures. Je n'y ai jamais mis les pieds, à vrai dire. Ta mère... lui portait un vif intérêt, c'est probablement ce qui l'a perdue..."
Il ne rentra pas plus dans les détails, la simple évocation du destin tragique de Minela semblait lui faire perdre des années d'espérance de vie.
Devant l'état alarmant de son père, probablement pire que le sien, Asteyle décida d'attendre le retour de son frère ou d'être directement convié au château pour en savoir plus.
Finalement, il n'en apprit pas énormément sur sa propre vie et sa personnalité avant l'épreuve. Asteyle constata rapidement, au fil de la discussion, que la mémoire de son père n'était plus que l'ombre d'elle-même. Un vestige d'un passé glorieux et d'une grande accumulation de savoir, réduit à des pensées disparates et parfois incohérentes.
J'espère qu'il s'est réellement trompé concernant ce... château.
Après un passage rapide d'Aliénor, venant leur offrir quelque chose à boire et à manger, ils décidèrent de s'arrêter là pour aujourd'hui.
"Mon garçon, il y a une dernière chose que j'aimerais te dire, tant qu'il en est encore temps."
Asteyle s'apprêtait à partir lorsque son père prononça ces mots, l'arrachant une dernière fois de ses pensées. Il savait que sa nouvelle vie ne lui laisserait probablement que peu de temps pour se reposer. Ainsi, des conversations avec son père comme celle-ci se feraient de plus en plus rares et brèves.
Profiter de ces moments lui paraissait, à cet instant, plus important que tout le reste.
Même si je suis exténué...
Son père arrêta subitement ses mouvements incessants avec la chaise. Une faible lueur de vitalité s'alluma lentement dans ses yeux ternes.
"Tu ne dois pas encore pleinement comprendre ton lien avec ce monde, ni la place que tu dois y prendre. Tu as perdu ce qui te liait à celui-ci. Lorsque tes souvenirs te reviendront, ce brouillard se dissipera. Même si cela peut paraître réconfortant, sache que les souvenirs te priveront de ce que tu possèdes de plus cher actuellement..."
Asteyle ne saisit pas le sens de cette dernière parole. Il ne possédait pas grand-chose, alors de quoi ces souvenirs allaient-ils bien pouvoir le priver ?
"De quoi me priveront-ils ?"
Son père soupira longuement. Son regard, non... son être entier sembla s'affaisser : on aurait dit qu'un terrible poids venait de lui tomber dessus.
"Ton libre arbitre."
Le silence qui s'ensuivit fut total. On pouvait entendre, au loin, le vacarme provenant de l'extérieur : la vie continuait son chemin en dehors de cette chambre. Mais ici, le monde semblait presque s'arrêter.
Après une éternité, son père reprit finalement la parole.
S'il s'agissait encore de son père...
La tristesse se changea en colère.
Et la colère en...
Folie.
"Les souvenirs sont des entraves, des fardeaux. Vivre avec eux peut vite devenir impossible, et chaque jour, je ressens ce poids plus que la veille. Sans souvenir, nous ne sommes personne, rien ne dicte nos pensées et n'influence nos choix : pas de devoir, pas de regret, pas de désir... juste toi et... la vie."
Ses paroles l'avaient davantage ébranlé lui-même qu'Asteyle. Il sanglota, et de chaudes larmes coulèrent sur ses joues ridées.
Asteyle essaya de rassurer son père, les larmes lui montaient également aux yeux.
"Je vous remercie pour tout ce que vous m'avez appris, père, mais je devrais peut-être vous laisser maint—"
Sans crier gare, son père se leva subitement et l'agrippa avec force, le faisant sursauter.
L'intensité nouvelle qui apparut dans ses yeux terrorisa Asteyle. On aurait presque pu y voir des flammes danser à l'intérieur.
Ces flammes... la peur qu'elles suscitaient se traduisaient véritablement ailleurs...
L'absence de combustible.
Elles représentaient la folie la plus pure, celle qui se consume elle-même et ne nécessite rien d'autre que sa propre autodestruction.
Et à cet instant, l'homme âgé perdit ce qui lui restait de raison, s'abandonnant entièrement au brasier.
"Profite de cette période de répit tant qu'il en est encore temps... Vis et savoure ces quelques jours hors du monde, le passé te ramènera à l'amère réalité. Tu... tu regretteras ces moments d'insouciance. Ne deviens pas un pantin de ta propre existence ! Embrasse le néant et la..."
Réprimant le plus possible sa panique et son incompréhension, Asteyle saisit fermement la pièce toujours logée dans sa poche et se détacha de son père.
"Père ! Calmez-vous !"
Les portées symboliques de ces gestes, en apparence anodins, dépassaient de loin ce que les deux hommes pouvaient appréhender.
Ainsi s'acheva leur discussion.