Chapitre 5
Des règles de bonne conduite aussi basiques que se vêtir disparurent complètement de l'esprit d'Asteyle au moment où il entra dans la Bibliothèque Infinie.
Aucun livre ne se plaindrait de son manque de pudeur après tout...
En réalité, de telles contraintes appartenaient à l'ancien Asteyle, qui s'immisçait lentement dans son esprit avec son bagage de codes stricts appartenant à la vie en société.
Le parcours pour redevenir un citoyen "normal" s'annonçait semé d'embûches — mais pas impossible. En effet, sa fratrie pouvait en témoigner.
Concernant sa sœur justement, Aliénor portait une tunique légère, cousue dans un tissu d'un blanc éclatant recouvert d'une myriade de motifs brodés par-dessus. Une fine corde ambrée venait la serrer au niveau de la taille, l'empêchant de flotter sur le corps. À ses pieds, de robustes sandales argentées complétaient l'ensemble, dont des bandes rigides dépassaient du haut et venaient enrouler la cheville. L'apparence de la tenue, assez simple en apparence, voire presque rudimentaire, dégageait pourtant une élégance certaine. Chaque habitant de la cité se devait de posséder au moins un exemplaire de celle-ci.
Un ancien habitant s'apprêtait justement à faire son retour...
Aliénor sortit ainsi un ensemble identique de nulle part et le tendit à Asteyle.
"Tiens, je te conseille d'enfiler ça."
Celui-ci, un peu abasourdi, commença maladroitement à se vêtir. Trouver le bon trou pour la bonne partie du corps s'avéra plus compliqué qu'il n'y paraissait.
"Euh... d'où tu sors ça ? Ça m'a l'air un peu encombrant et je ne crois pas t'avoir vu le porter depuis que nous marchons."
Sa sœur haussa les épaules, décidément amusée par les interrogations constantes de son frère. Elle le toisa du regard et lui lança un clin d'œil malicieux.
"Ce sont les secrets d'une magicienne ! Allez, ne perdons plus de temps et rentrons chez nous."
Sur ces paroles, Aliénor accéléra le pas. Asteyle, quant à lui, ressentit un désir intense de revoir davantage de ses congénères.
La Bibliothèque Infinie l'empêchait certes de subir la faim ou la soif, mais la solitude en revanche...
En tant que seul besoin primaire non comblé, son manque se voyait décuplé.
Imaginez deux millions d'années d'errance... pendant lesquelles il oublia le concept même de solitude, pour le redécouvrir fatalement encore et encore via son seul moyen de survie.
La lecture.
Tant de visages, tant de voix différentes, tant de paysages qu'aucun mot ne peut décrire... Les récits et mon imagination ont leurs limites, mais ma nouvelle vie va amplement les dépasser !
Enfin je l'espère...
Je l'espère...
———
Un vent frais et revigorant caressa doucement sa peau, apportant avec lui les rires et les cris de la cité. Sortant enfin du ventre de la terre, Asteyle constata stupéfait que l'escalier donnait directement accès à un somptueux jardin.
Jonchées de fleurs aux couleurs variées, toutes les teintes possibles s'y harmonisaient naturellement, permettant à Asteyle de contempler des nuances inconnues.
Il semblerait qu'un peintre ait laissé tomber sa palette de couleurs, quel spectacle extraordinaire...
Les fleurs se balançaient librement comme la longue chevelure auburn d'Aliénor, qu'elle peinait à rassembler en chignon.
Sa curiosité reprenant le dessus, Asteyle esquissa un sourire amusé puis reporta son regard sur chaque plante. Elles possédaient étonnamment des caractéristiques uniques les démarquant les unes des autres. Les plus exotiques dansaient aux côtés des plus communes. Les plus grandes éclipsaient les plus infimes en se pliant davantage sous leur propre poids.
Chacune d'entre elles racontait une histoire différente.
Une fleur en particulier attira l'attention d'Aliénor, elle se pencha légèrement pour l'examiner. Celle-ci n'avait rien de particulier, hormis ses pétales soyeux d'un pourpre vif rappelant l'aurore. La jeune femme, complètement absorbée par sa vue, oublia alors son empressement récent.
Soudain, Asteyle dont le visage n'atteignait pas celui de sa sœur accroupie, ressentit un léger frisson.
Pourquoi fait-il plus froid ? Non attends... mon imagination me joue des tours.
Une ambiance solennelle et pesante s'installa dans le jardin floral, et Aliénor, toujours immobile, sembla insensible à ce changement.
Elle s'exprima alors de manière quasiment imperceptible, s'adressant presque à la fleur et non à Asteyle.
"Oui... je vais lui rappeler l'importance de ce lieu, ne t'en fais pas..."
Sans se retourner, elle haussa légèrement la voix.
"Asteyle... réalises-tu à quel point ce jardin, le Jardin aux Larmes, est important pour nous ? Vois-tu, si un citoyen vient à nous quitter... ses souvenirs, sa personnalité, ce qui faisait de lui un individu à part entière se métamorphose en une graine germant ici... Voilà pourquoi les fleurs que tu contemples sont toutes si uniques, elles ont chacune une origine différente. Se recueillir régulièrement peut devenir une habitude, mais venir pour éviter qu'elles ne meurent est une obligation."
Asteyle connaissait bien la mort, ce concept revenait souvent dans les récits de la Bibliothèque Infinie. Dans la majorité des cas, les personnages disparaissaient définitivement du récit après leur décès. Quelques-uns ignoraient évidemment cette règle, mais jamais de cette manière.
Comme à son habitude, son incompréhension prit la forme d'une question.
Le vent redoubla d'intensité, des centaines de pétales s'envolèrent alors pour un dernier voyage.
Ses poils s'hérissèrent.
"Que se passe-t-il quand une fleur se fane ?"
Sa sœur resta figée, le regard toujours posé sur la rose, sa main tremblante caressant doucement l'un des pétales.
Au même moment, une minuscule goutte d'eau tomba sur l'une d'entre elles, puis une autre et encore une autre.
Elles disparurent finalement en un instant, absorbées par la belle fleur assoiffée.
Asteyle, pensant qu'une averse se préparait, leva machinalement la tête vers le ciel pour se le confirmer. À sa grande surprise, aucun nuage ne trahissait un départ de pluie imminent.
Il entendit alors la voix de sa sœur emplie d'une tristesse abyssale, chaque syllabe demandant un effort incommensurable pour parvenir à ses oreilles.
"Lorsque cela arrive... elle ne repousse plus et disparaît à jamais, emportant les souvenirs et la mémoire de la personne... pour l'éternité. Elles ont donc besoin d'eau pour vivre, mais pas n'importe laquelle..."
Aliénor se releva lentement. Ce faisant, des dizaines de pétales s'accrochèrent à ses cheveux et sa tenue. Sa beauté déjà angélique se retrouva sublimée, elle ressemblait désormais à un elfe provenant d'une forêt enchantée et féerique.
En revanche, le masque de chagrin déformant son habituel sourire l'était bien moins.
Une peine immense échappait de tout son être.
Asteyle comprit alors instantanément d'où provenaient les gouttes d'eau.
"...elles ont besoin des larmes des personnes qui les aimaient."
———
Les récentes déclarations de sa sœur l'avaient quelque peu bouleversé. À sa grande surprise, la voir pleurer au-dessus d'une plante pour la maintenir en vie le marqua davantage que d'avoir évité de peu la noyade.
Les fleurs se révélant être des habitants morts fut le coup de grâce.
Aliénor n'allait pas mieux non plus ; ils s'accordèrent alors une courte pause avant de reprendre leur périple vers la cité.
Asteyle s'accroupit en prenant soin de n'écraser aucune fleur. Il décida de garder pour lui toutes ses préoccupations concernant l'état actuel de sa sœur. Elle qui se retrouvait profondément attristée par la vue de cette belle rose.
Je me demande quel lien les unissait avant que le défunt ne se métamorphose... Ce n'est pas le moment de lui demander je pense...
S'ils ne devaient pas se dépêcher, Asteyle serait sans doute resté un long moment à étudier chaque fleur dans ses moindres détails. Peut-être l'une d'entre elles lui procurerait le même effet.
Y a-t-il des proches à moi ici ? Dont je ne me rappelle même pas l'existence ?
Malheureusement, le temps ici n'était pas aussi illimité qu'il l'avait pu être dans la bibliothèque. Un jour viendra où Asteyle se retrouvera lui aussi au milieu de ce jardin...
Perdant ses pétales une à une, jusqu'à ce que plus personne ne vienne l'abreuver de larmes...
Inspirant l'air frais qui circulait librement dans ses poumons, il apprécia le bonheur subtil mais agréable d'être simplement... en vie.
Mieux vaut ne pas y penser... Même si je suis quand même intrigué de savoir à quoi je pourrais ressembler...
La pause maintenant terminée, ils traversèrent à la hâte l'Eden coloré qui s'étendait sur toute une colline. Elle paraissait si vaste que la nommer une plaine ne serait pas exagérée. Cette plaine se trouvait justement au cœur même de la cité. Ainsi, lorsqu'ils atteignirent sa lisière, une vue panoramique leur fut offerte.
Asteyle se demanda comment il pouvait décrire un tel spectacle.
Une immense cité s'étalait à perte de vue dans chaque direction. L'apogée de tous les styles architecturaux existants s'harmonisait parfaitement dans ce dédale de rues et de pierres dorées, qu'ils soient extravagants ou non. Certaines constructions, pourtant impossibles à concevoir, tenaient bel et bien debout, violant ainsi les lois basiques de la logique.
Quelques châteaux posés çà et là s'élevaient fièrement vers le ciel et venaient apporter du relief à la cité. Ils étaient comparables à des flèches divines qu'un géant aurait plantées dans le sol.
Les autres bâtiments, semblables à ces fleurs qu'il venait à peine de quitter, possédaient chacun un détail subtilement différent. On aurait presque dit que l'âme qui y résidait influençait directement la structure des lieux.
Je... je n'en crois pas mes yeux.
Visiblement jaloux d'autant de grandeur, le ciel adoptait lui aussi une nuance de teinte mordorée, comme un reflet de la cité elle-même.
Par ailleurs, l'absence de soleil et de voûte céleste ne le choqua pas.
Après tout, la cité remplissait déjà parfaitement ces deux conditions.
Un soleil qui illuminait le monde. Une voûte céleste par toutes ses constructions vibrant de radiance.
Ce lieu mystique se situait effectivement au-dessus de tous les mondes, d'où l'absence de ciel. Rien, absolument rien ne s'élevait au-delà ; il s'agissait du panthéon des réalités, chaque habitant pouvant être considéré à juste titre comme une sorte de divinité.
Les récits naissaient ici, à cet endroit précis les fictions prenaient vie.
La terre des Homo Idæ.
Mais tout cela... Asteyle n'en prit conscience qu'à la vue de cette agglomération tentaculaire.
Je... je n'ai jamais vu rien de tel. Même la bibliothèque me paraît insignifiante à côté.
Aliénor semblait, elle aussi, émue par cette vue splendide. Sans détourner le regard du paysage, elle murmura d'une voix calme mais emplie de toutes sortes d'émotions :
"Bienvenue à la maison, Asteyle. Bienvenue dans la Cité des Récits."
Après avoir admiré quelque temps cet époustouflant spectacle, ils entamèrent la dernière étape de leur traversée.
Descendre de la colline ne fut pas très fastidieux et, en un rien de temps, ils se retrouvèrent au milieu des rues animées de la cité. Des enfants aux vieillards, tous se retournèrent pour acclamer le retour d'un de leurs proches.
Son absence de plus de deux ans ne détériora en rien les liens forts noués avec les autres habitants. De son point de vue cependant, ces visages ne lui disaient rien, les souvenirs de sa précédente vie toujours inaccessibles.
Ému devant autant d'hospitalité de la part de son espèce, il fouilla dans sa poche.
Une petite pièce se logea entre ses doigts.
Éralde, tu avais raison... Les gens ne m'apprécient pas pour qui j'ai été... Ils aiment simplement Asteyle, peu importe qu'il soit différent du passé ou non.
Adoptant tant bien que mal un sourire qui se voulait sincère, il tenta de se frayer un chemin dans la marée grandissante d'humains.
« Regardez, c'est Asteyle ! Il est de retour parmi nous ! »
« Content de te revoir, mon garçon ! »
« Eh Asteyle ! »
« Il n'a mis que deux ans à réussir l'épreuve ! Quel exploit ! »
Asteyle ne savait pas trop où donner de la tête, il essaya du mieux qu'il put de saluer tout le monde. Chacun voulait lui offrir quelque chose, les cadeaux pleuvaient. Aliénor essaya sans grand succès de dégager le passage, mais la petite foule ne se laissait pas dissoudre si facilement.
Finalement, ils réussirent à se faufiler puis s'extirper avec un peu d'adresse. L'émoi des habitants n'avait rien d'inattendu, les événements comme celui-ci restaient rares : après tout, peu de personnes émergeaient de la Bibliothèque Infinie.
Alors, quand l'un d'entre eux se réveillait plus tôt que prévu, son retour provoquait systématiquement une vague de joie et de fierté immense. Asteyle faisant partie de cette catégorie, la nouvelle de son réveil circula aux quatre coins de la cité.
Mais il l'avait aussi fortement épuisé.
Aussi bien physiquement que mentalement, il n'en pouvait plus. Se faire percuter par un livre, traverser un espace hors de la réalité dans lequel naissent ses propres concepts, retrouver son vrai corps et une partie de son esprit, se noyer dans un lac sacré et échapper à une foule humaine n'étaient pas le genre d'activités qu'il faisait régulièrement.
Si toutes mes journées sont comme celle-ci, la bibliothèque va finir par me manquer...
Heureusement, leur maison pointa rapidement le bout de son nez. En fait, ils étaient déjà arrivés, mais Asteyle ne la reconnut évidemment pas sur le moment.
Il s'agissait d'une noble demeure de deux étages aux murs ambrés. Deux cheminées se tenaient fièrement sur le toit, d'où s'échappait une fumée d'un blanc pur. La maison se tenait dans une ruelle paisible, loin du vacarme des rues bondées, et le calme qui y régnait contrastait parfaitement avec celui-ci.
On pouvait également apercevoir, derrière, un immense château qui s'élevait haut dans le ciel. Le simple fait de le regarder donnait le vertige.
Sans même comprendre pourquoi, une pensée s'immisça dans l'esprit d'Asteyle.
J'espère ne jamais avoir à mettre les pieds là-haut.
Détournant le regard au profit de sa propre demeure, la promesse d'un repos bien mérité s'échappant de ses fenêtres ouvertes...
Aliénor s'approcha de la porte et prit la main d'Asteyle.
"Bon retour chez toi !"
Enfin...
La première chose qu'il ressentit fut...
"Qui va là !"
Une voix rauque et grave résonna dans le foyer entier. On aurait dit que les murs eux-mêmes possédaient le don de parole.
Aliénor, sûrement habituée à cette situation, répondit doucement :
"Je suis rentrée ! Devine qui est avec moi : quelqu'un qui vient de se réveiller de la bibliothèque !"
Rien ne se passa pendant quelques secondes, mais on sentait que cette dernière phrase troubla grandement la mystérieuse voix.
On entendit à nouveau les murs parler, une pointe de mélancolie se frayant derrière les airs d'impassibilité qu'essayait de se donner la mystérieuse voix.
"Ne... ne me dis pas que Minela est ici avec toi."
Aliénor soupira. Visiblement déçue de cette réponse, elle fit du mieux possible pour garder un ton calme et doux.
"Père, voyons... Vous savez bien comme moi que c'est impossible, nous devons tous accepter qu'elle ne reviendra pas. C'est votre fils Asteyle qui nous rejoint aujourd'hui."
Le père répondit presque instantanément cette fois-ci, la mystérieuse Minela sortant de sa tête aussi vite qu'elle s'y était immiscée.
"Oh, mon garçon ! Allez, monte, monte, viens voir ton vieux père."
Asteyle, muet depuis le début, fut assez surpris de se faire appeler ainsi. Jetant un regard inquiet à sa sœur, il essaya d'adopter une voix similaire à la sienne.
"Bonjour euh... père. J'arrive tout de suite."
Son repos bien mérité allait devoir attendre encore un peu.