Chapitre 4
Les paroles prononcées à l'instant par l'homme ne pouvaient s'assimiler facilement, surtout pour le sujet même de ces quelques phrases... Ainsi, cela faisait deux ans que le corps d'Asteyle dérivait paisiblement dans ce gouffre sans fond ?
La mort aurait attendu son réveil pour se jouer de lui ?
Impossible... mes fonctions vitales devaient forcément être comblées d'une certaine manière pendant mon absence.
Quand bien même son hypothèse s'avérait vraie, comment deux ans s'étaient-ils déroulés dans ce monde ? Après tout, Asteyle vécut presque deux millions d'années dans la bibliothèque selon les dires du guide. Il en oublia tout du monde réel dans ce processus et résista vaillamment à la tentation de la folie grâce, en partie, aux récits qui maintenaient son esprit dans un état de relative stabilité. Mais cela ne pouvait suffire à éclaircir certaines zones d'ombre.
Tant de questions, et si peu de réponses...
Asteyle ne savait pas trop dans quelle position se mettre et surtout comment aborder ses changements aussi soudains. L'amère impression de se sentir perdu engourdissait sa capacité à réfléchir correctement. Malgré cela, il essaya tant bien que mal d'absorber les vérités du monde qui s'imposaient à lui.
Ok, remettons tout dans l'ordre. Les deux millions d'années que j'ai passées dans la bibliothèque seraient une épreuve. Pourquoi ? Je ne sais pas encore, mais je risque de le découvrir bientôt... Ensuite, je semble m'appeler Asteyle, ce qui ne pose pas de problème en soi, je vais juste mettre un peu de temps à m'y habituer... Enfin, la fille a mentionné notre « père », ce qui fait donc de moi...
Tandis que la ravissante jeune femme s'approcha timidement d'Asteyle et lui tendit gentiment de quoi s'essuyer, il ne put s'empêcher de la fixer dubitativement en pensant à la nature de leur lien si spécial.
Son frère... je suis son frère ? C'est bien ainsi que ça fonctionne ?
Récupérant la serviette prêtée par sa soi-disant sœur, dont le sourire réchauffait son cœur encore refroidi par la terrible expérience du lac, il respira un peu et s'offrit un court instant de répit.
Le contact du fin tissu absorbant l'humidité accumulée sur sa peau lui procura un sentiment de plaisir qu'il ne pensait pas capable de ressentir un jour.
Vint alors le moment où la joie des retrouvailles et la douleur de l'asphyxie se résorbèrent quelque peu. Son esprit lui apparut alors de manière claire, presque mis à nu après toutes ses péripéties.
Il remarqua alors une immense anomalie.
La moitié de sa mémoire semblait... ne pas lui appartenir. Des mots égarés, des définitions inconnues et surtout... des bribes de souvenirs qu'il ne connaissait pas s'imbriquaient furtivement entre eux.
Ce... ce n'est pas à moi.
Remarquant rapidement sa stupeur, ce fut au tour du guide de venir à sa rencontre. Lui qui s'essuyait vigoureusement au bord du lac hésita d'abord un peu. En effet, les deux jeunes gens semblaient soucieux d'offrir à Asteyle un peu d'espace pour digérer tout ce qu'il avait vécu et appris en un court laps de temps.
Malgré cela, l'homme engagea la discussion en premier. De sa voix calme comme l'eau ondulant lentement sur les pierres froides de la grotte, il prononça des mots qui suscitèrent une vive surprise chez Asteyle.
"Asteyle, écoute-moi, tu n'as pas à t'inquiéter pour ce qui t'arrive. Ta petite tête est en désordre complet, n'est-ce pas ? Aurais-tu oublié que tu viens juste de renaître ? Attends, laisse-moi t'aider..."
Le guide, qui s'avérait également posséder des dons de mentalisme, mit brusquement sa main dans la fine poche de sa tunique encore froissée et trempée. Il en sortit rapidement, devant les yeux écarquillés d'Asteyle, un objet étonnamment scintillant, semblable aux particules de lumière flottant un peu partout.
Jouant avec le petit objet quelques instants, le faisant glisser entre ses doigts avec une dextérité digne d'éloge, il reprit ses explications sur un ton plus poétique.
"J'aimerais sincèrement t'offrir une métaphore plus sophistiquée. Malheureusement, je ne possède rien sur moi qui puisse me le permettre, excuse-moi d'avance."
Devant l'expression toujours plus dubitative d'Asteyle, le guide poursuivit son étrange tirade tout en fixant l'objet dans sa main avec une grande intensité.
"Vois-tu cette petite pièce que voici ? Elle représente assez bien la situation dans laquelle tu te trouves actuellement. Chaque face représente une partie de ta personne. Ce côté-là... c'est toi... pas le Asteyle de la bibliothèque, mais bien celui que j'ai connu et que ta sœur a enlacé si passionnément il y a peu."
Asteyle se contenta d'acquiescer sans détourner le regard de ce petit morceau de métal.
Il hésita.
"Ce... ce n'est plus moi, n'est-ce pas ? Le Asteyle que vous connaissez... n'existe plus ?"
S'attendant vraisemblablement à une telle réponse, l'homme tourna lentement la pièce et lui montra sa deuxième face.
"Comment définit-on une personne, à ton avis ? Où se trouve la frontière entre souvenirs et personnalité ? C'est bien simple... elle n'existe pas. Peu importe ce que tu vivras dans cette nouvelle vie, tu resteras l'ancien Asteyle que nous chérissions tant. Rassure-toi sur ce point, nous ne te considérerons jamais comme un simple amoncellement de souvenirs sur lesquels nous placardons un visage... l'amour que nous te portons... va bien au-delà de ces futilités."
La pièce se retrouva tendrement posée sur la paume d'Asteyle, dont les doigts se replièrent légèrement dessus.
Son sourire se transforma en rire étouffé.
"Tu n'as pas vraiment répondu à la question, tu sais..."
L'homme s'esclaffa, amusé.
"Je suis le roi des digressions, après tout !"
Reprenant un peu de sérieux, il reprit.
"Plus sérieusement, si je devais te répondre... je dirais qu'il n'est pas mort, il fait même partie intégrante de toi maintenant. Pense à la pièce et à ses deux faces... les deux coexistent parfaitement malgré leur différence. Lorsque tes souvenirs te reviendront complètement, tu te sentiras beaucoup mieux, sois-en sûr."
En effet, Asteyle retrouva non seulement la parole, mais également toutes les informations enfouies en lui sur son ancienne vie, comme mentionné à l'instant par l'étranger. Il ne s'agissait pas vraiment des souvenirs concrets de sa vie passée, plus simplement des moyens pour communiquer et la signification de chaque mot appris durant sa vie. Or, pendant une immense période dans la bibliothèque, Asteyle associa des mots à des idées sans rapport avec la réalité. S'y retrouver dans ce dédale de vocabulaire s'avérait extrêmement compliqué.
Pour résumer, deux Asteyle, chacun possédant une vision des choses différente, s'affrontaient dans son esprit.
Je comprends ma soudaine migraine...
Voulant s'assurer de sa bonne utilisation des mots, il s'exprima.
"Rien ne m'empêche de prendre le meilleur de chaque Asteyle, pas vrai ? Peu importe, tu m'as sorti de ce gouffre sans fond dans lequel je m'étouffais. Alors merci..."
Asteyle sembla réfléchir à la suite de sa phrase.
"Merci pour tout le reste d'ailleurs... Sinon... comment je dois t'appeler au juste ?"
L'homme se mit à rire. Suivre le rythme effréné des questions d'Asteyle s'avérait plus compliqué que prévu. N'avait-il même pas le temps de répondre à l'une d'entre elles que la prochaine surgissait déjà de nulle part.
Cependant, cette épreuve fut la sienne à une époque ; il savait parfaitement à quel point elle pouvait affecter l'individu. Alors, il fit du mieux qu'il put pour lui expliquer la situation.
"Oh, eh bien, vois-tu... je suis ton grand frère... Éralde."
Devant la stupeur d'Asteyle face à cette affirmation, il lui laissa quelques secondes de répit avant de reprendre.
"Attends un peu avant de réagir de la sorte ! En tant qu'aîné, je suis également l'illustre responsable de toi et Aliénor pendant cette période. Les membres d'une même famille sont... comment dire... connectés mentalement. Lorsque l'un d'entre vous commence à se réveiller, je peux rentrer dans son esprit et lui donner quelques conseils — le Lac des Murmures permet effectivement ce genre de miracle."
Éralde commença alors à s'examiner. Il vérifia en soupirant l'état de ses vêtements à moitié trempés et froissés. Même avec toute sa bonne volonté, ceux-ci ne voulaient pas reprendre une forme plus adéquate.
Sa perplexité se fit ressentir lorsqu'il continua.
"Mais... il semblerait que ce soit un rituel lié à notre lignée de se réveiller pendant ma pause, la même situation se répète comme pour ta sœur des années avant ! Dans tous les cas, cette tâche s'arrête ici pour moi. Concernant mon réveil... j'aurais aimé te dire que notre père se déplaça pour m'aider, mais ce sac d'os dormait lorsque je me suis éveillé... Quelle ironie."
Aliénor lui lança alors un regard noir. Située plus loin dans la grotte, elle écoutait pourtant l'intégralité de leur discussion avec une grande attention, faisant mine de préparer le départ depuis le début.
"Je crois que tu as oublié ce qu'il traverse... ce que nous traversons. Alors sois plus gentil avec père, s'il te plaît."
Asteyle essaya lentement de digérer — pendant que son frère et sa sœur se disputaient — les paroles lourdes de sens prononcées par Éralde.
Je ne sais même plus quoi penser. L'homme que je prenais pour mon sauveur... un véritable messager divin venu d'un monde utopique... mon propre frère !
Le bruit provoqué par ces trois-là fut soudainement interrompu par un étrange vacarme provenant de l'extérieur. Un son mystérieux de cloches et de trompettes se fit entendre dans toute la grotte, jusqu'au lac ondulant sous la force des secousses.
On aurait eu la grotesque impression de se retrouver dans le ventre gargouillant d'un ogre mort de faim.
Asteyle sursauta puis regarda Éralde, lui que rien ne perturbait. Cette fois-ci, son frère semblait légèrement... ennuyé.
"Et merde, voilà la pause terminée pour aujourd'hui. Aliénor, je te laisse notre frère et ses deux millions de questions. On se voit à la maison."
Pouffant nerveusement à sa blague et visiblement encore en colère après la perte de sa précieuse pause, il longea le lac et disparut purement et simplement dans le mur.
Asteyle, interloqué, se tourna vers Aliénor.
"Euh... où est-il passé ?"
Aliénor se pencha également vers son frère, essayant visiblement de réprimer un rictus.
"Décidément, tu ne sais parler que sous forme de questions ! Je plaisante, ne t'en fais pas — on ne le voit pas bien de là où nous sommes, mais il y a un passage nous permettant de rejoindre la cité. Allons-y."
Asteyle fut vexé par la réflexion de sa sœur.
Le seul moyen de comprendre tous ces changements existentiels se traduisait par des questions... Que pouvait-il dire d'autre ?
Quand bien même son frère et sa sœur n'ignoraient pas les difficultés rencontrées lors de ce long périple, ils oubliaient certainement que la plus grande d'entre elles se constituait du réveil et ses conséquences.
Je me demande comment les choses évolueraient si j'étais resté plus longtemps...
———
Peu après, ils traversèrent finalement l'étroit espace entre les murs d'obsidienne de la grotte et le lac, puis atteignirent le lieu par lequel on pouvait atteindre la ville... dont l'apparence austère ne laissait présager rien de bon: constitué d'un simple escalier exigu taillé dans la pierre noire de la grotte. Il s'étendait aussi loin que celui du lac, à ceci près qu'il s'élevait vers le haut.
Vers les cieux.
Une rangée de torches éteintes pour d'obscures raisons, disposées sur l'un des côtés, laissaient penser à des moines encapuchonnés. Ces ermites se prosternaient et masquaient ainsi une terreur indicible de leur propre objet de vénération, le tout derrière un voile de soie sombre et de contemplation.
Le chemin du retour se fit dans le silence total, loin de déplaire à Asteyle, lui qui vécut dans un mutisme complet pendant la totalité de son existence.
Aliénor semblait elle aussi apprécier ce moment de calme. La faible lueur produite par son corps permettait de ne pas se retrouver dans une obscurité totale, empêchant ainsi un quelconque risque de manquer une marche ou de glisser maladroitement.
Elle en profita pour regarder affectueusement le visage de son frère, presque inchangé malgré les deux années écoulées. Ses cheveux en bataille, d'un or dont la teinte était sans cesse comparé à ceux de son aîné, retombaient négligemment sur son front. Sa mine restait inchangée, animée de ce regard espiègle où persistait, quelque part au fond, une lueur d'innocence encore intacte.
Ravie de constater que son jeune frère paraissait bien moins marqué physiquement par cette épreuve qu'elle n'avait pu l'être, Aliénor chercha les mots justes pour le féliciter et lui exprimer sa fierté de la meilleure manière possible.
Mais les mots... ne permettent pas toujours de décrire nos sentiments, même concrets. Le sourire parcourant son visage suffisait amplement pour témoigner de la joie immense qui envahissait son cœur comme un déluge. Elle comprit également très vite que son frère accepterait volontiers plus de temps pour appréhender sa nouvelle vie et méditer ; la discussion pouvait donc attendre un peu.
Et du temps... ils pourraient s'en offrir à profusion tant que ses marches ne cesseraient pas. Chaque pas supplémentaire dans ce long et asphyxiant couloir faisait surgir de douloureux souvenirs à Asteyle.
J'oubliais presque à quel point je hais l'infini... Comment Éralde a-t-il pu venir à mon secours et disparaître aussi vite ?
Les pensées d'Asteyle furent à ce moment-là aussi bien chaotiques que divisées en deux esprits distincts. Il se posait suffisamment d'interrogations pour donner un mal de tête à son frère, en essayant par ailleurs d'y répondre avec le peu d'informations à sa disposition et une mémoire encore brisé.
Un problème majeur occupait cependant le plus de place dans sa tête...
Le plus fondamental, dont la solution apporterait probablement toutes les autres...
En quoi consistait concrètement la Bibliothèque Infinie ?
Tandis qu'ils montèrent les marches les unes après les autres dans un silence de mort, le corps encore humide d'Asteyle laissant des traces sur les paliers froids, il se massa les tempes vigoureusement.
Peu importe sa finalité... je l'ai sûrement réussi, après tout, je me suis réveillé... mais je me demande quelle action en particulier l'a provoquée...
Passer en revue les événements antérieurs et postérieurs à l'apparition du portail fut fastidieux, les premiers étant écrasés par les seconds.
Malheureusement, aucun élément spécifique ne pouvait expliquer quoi que ce soit.
Le pupitre lui apparaissait nettement dans son esprit, avec les objets posés dessus tels que la feuille et le...
Le...
Une simple feuille se trouvait sur ce pupitre, n'est-ce pas ?
Il hésita, tituba et manqua une marche de peu, son pied glissant sur le bord. Heureusement, sa sœur le rattrapa de justesse.
Pourquoi ce souvenir m'échappe-t-il autant ?
Asteyle faisait douloureusement face à une impasse, la fatigue commençait également à peser sur ses épaules déjà fragiles.
Gravir ces innombrables marches décuplait son épuisement physique.
Retrouver un corps inactif depuis deux ans ne faisait que complexifier davantage la tâche.
Réfléchir en même temps se révéla particulièrement ardu.
Un esprit sain dans un corps sain, je ne sais plus où j'ai lu ce proverbe, mais il me semble assez juste maintenant.
Après quelque temps, une lointaine lumière apparut enfin au sommet des escaliers. La fin, maintenant à portée, revigora Asteyle comme une piqûre d'adrénaline.
Il se sentit alors d'humeur à converser.
"Cela ressemble étrangement au moment où nous allions quitter ma tête, Éralde et moi. Je m'en rappelle, il devait me donner un conseil d'une grande importance, mais ne trouvait plus de quoi il s'agissait... Pourquoi ai-je l'impression que tout se répète aujourd'hui ? Ce doit être la fatigue qui me joue des tours."
Asteyle s'adressa à Aliénor, rompant ainsi le silence instauré entre les deux depuis le début de la traversée. Ce faisant, il ajouta :
"Une dernière recommandation ? C'est le bon moment."
Aliénor le regarda de haut en bas, semblant chercher un point bien particulier. Ses yeux mauves s'arrêtèrent à un endroit. Asteyle ne savait pas quoi exactement, mais cela semblait susciter un intérêt suffisant pour le mentionner.
"Tu devrais t'habiller, tu es absolument tout nu !"