Chapitre 3
Quelle étrange sensation...
L'Être ne voulait pas ouvrir les yeux cette fois-ci. Peu importe où il se trouvait actuellement, il se sentait à l'aise, et personne ne pourrait l'en faire sortir sans une vive résistance de sa part.
Au moment où lui et son énigmatique guide atteignirent la fin de ce... fascinant royaume, il perdit connaissance brusquement.
Peu de temps après, il se retrouva encore ailleurs... mais à sa grande surprise, aucune voix désormais familière ne lui suggéra d'ouvrir ses fines paupières.
Mieux vaut ne pas tenter quelque chose de trop brusque...
À force d'attendre patiemment avant de faire la moindre action, comme si son libre arbitre refusait de s'exprimer pleinement ici, il prit lentement conscience de la situation à travers ses autres sens que la vue.
Une perception inédite du monde s'offrit lentement à lui.
Il se sentait flotter, comme dans la Bibliothèque Infinie avec néanmoins de subtils différences impossible à ignorer.
En réalité, la certitude de vivre des expériences nouvelles ne le quittait jamais depuis la fugue de son unique maison.
Celle-ci cependant... n'en demeurait pas moins particulièrement déroutante.
S'il devait la décrire le plus fidèlement possible, il le formulerait sûrement ainsi : quelque chose l'englobait intégralement, le maintenant fixement dans l'espace sans pour autant lui demander le moindre effort.
Mais surtout... il faisait chaud. Oui, il ne quitterait cet endroit pour rien au monde.
Suis-je... mort ?
Au même moment, comme pour lui faire comprendre que la vie l'étreignait encore, une douleur atroce émergea subitement de son corps.
Sans transition, il passa d'un état de relative relaxation à un tourment irrationnel. L'absence de gradation rendait cette peine tout simplement insoutenable.
Malgré ses tentatives de hurlement d'agonie et ses efforts désespérés pour se débattre, aucun son ni mouvement ne lui permit d'expulser ne serait-ce qu'un peu l'ignoble déchirement.
Il n'arrivait tout simplement pas à crier.
Tuez-moi... tuez-moi...
Quant à son corps... il se contorsionnait inhumainement dans tous les sens, sans que sa volonté puisse reprendre le dessus.
Comment... comment puis-je être vivant et souffrir autant ! La mort m'a forcément enlacée...
Le supplice d'un tel calvaire demeurait indescriptible. Il s'attrapa la gorge, source de la torture, et se débattit vigoureusement dans tous les sens. Mais, indifférente à ses actions, celle-ci s'intensifia.
Ne sachant que faire, L'Être ouvrit grand les yeux dans un élan désespéré.
Il regretta amèrement cette décision, se remémorant presque avec nostalgie la dernière fois qu'il l'avait fait, aux côtés de son guide.
Un voile nébuleux englobait le monde, nimbé d'infimes vestiges de lumière survivant dans un espace absolument vide, le tout suspendu dans un silence pesant.
De quel enfer s'agit-il... se pourrait-il que le paradis m'ait déjà abandonné ?
Isolée de l'espace et du temps eux-mêmes, seule la glaciale sensation que rien ici ne pouvait subsister demeurait en ces lieux.
Son regard devenu fou par la douleur se posa alors sur les quelques irrégularités qui salissaient ce sobre tableau comme des taches d'encre informes.
Il aurait tellement aimé qu'il ne s'agisse que de taches d'encre.
Des... corps humains, des centaines voire davantage, suspendus autour de lui et lévitant tels des marionnettes accrochées à des fils de soie invisibles.
Cependant, une différence notable le terrorisa instantanément, lui faisant presque oublier l'ignoble tiraillement.
Aucun d'entre eux ne se débattait comme il le faisait, lui qui luttait valeureusement pour survivre. Ceux-là semblaient vraiment...
Décédés. Ils sont tous décédés. Et je vais bientôt me retrouver dans leur misérable état si je ne trouve pas un moyen de sortir d'ici, et vite... Moi qui m'y sentais si bien il y a encore quelques instants...
Ses pensées déjà instables s'entrechoquaient et se déchiraient mutuellement, la douleur inhumaine accélérant ce processus d'autodestruction.
Réfléchir devenait rapidement un fardeau bien trop lourd à supporter. Un filtre gris commençait lentement à troubler sa vision d'un monde déjà dénué de couleur.
C'en est trop... je... je ne peux plus endurer...
Cette souffrance injuste paraissait sans fin.
Puis elle s'atténua, lentement.
L'Être, pourtant persuadé que ses yeux restaient ouverts, ne voyait plus rien.
Aaah, tout cela n'est sûrement qu'un mauvais rêve. Je vais tranquillement me réveiller au milieu de mes livres et tout sera comme avant.
Malheureusement, l'hypothèse du cauchemar ne fonctionnerait toujours pas. Ici, seule la mort l'attendait patiemment, elle qui transformerait son corps en un cadavre pourrissant jusqu'à la fin des temps dans ce désert désolé et obscur...
Mais... par chance, ou via un coup du destin fortuit, un autre sort l'attendait.
Un son mystérieux se fit entendre en dessous... ou plutôt au-dessus. Distinguer l'un de l'autre demeurait impossible dans cet endroit.
Ça n'a pas d'importance...
Une main froide saisit fermement l'avant-bras de L'Être et le tira vers elle. Son corps n'opposa aucune résistance : après tout, plus aucune conscience ne contrôlait ce tas de chair.
L'inévitable évanouissement.
⸻
Au loin, très loin, il entendit enfin cette voix familière.
"Ne lui avais-je pas dit de penser à respirer ?"
Puis une autre, bien plus douce et chaleureuse, qu'il ne connaissait pas du tout :
"Tu es stupide ? Comment veux-tu qu'il respire là-dedans ! Lui conseiller de nager ne t'a même pas traversé l'esprit..."
L'homme se gratta la tête, visiblement gêné par la situation. Il aida timidement L'Être à reprendre conscience en le poussant délicatement.
"Eh, Asteyle, réveille-toi ! Réveille-toi, bon sang !"
Asteyle... Qui est-ce...
Bien que ce prénom ne dise rien à L'Être, il s'agissait bien de lui que son mystérieux sauveur tenait par les épaules, espérant désespérément le réveiller.
Retrouvant lentement ses esprits, il parvint à former quelques pensées construites.
Je n'en peux plus... Combien de fois vais-je devoir ouvrir les yeux aujourd'hui et me retrouver dans un endroit différent !? Je n'ai même pas le temps de comprendre où je me trouve à chaque fois !
L'Être ouvrit les yeux... encore une fois. Cette fois, il priait intérieurement pour que ce soit la dernière.
"Où... où suis-je ?"
Son sauveur aux cheveux dorés lâcha soudainement ses épaules, qui tremblèrent légèrement au contact du mur froid juste derrière.
"Quelle surprise ! Je pensais que tu ne te réveillerais jamais."
Un soupçon de soulagement apparut dans ses yeux violacés ; y déceler quelques larmes n'aurait pas été surprenant. En revanche, la personne à côté pleurait abondamment depuis longtemps déjà.
Elle s'élança dans la direction de L'Être, ne lui laissant que peu de temps pour reprendre ses esprits, et encore moins pour apercevoir le lieu où il se trouvait.
"Asteyle ! Ton absence me peinait tellement, si tu savais ! Quelle joie de te voir de retour parmi nous aussi tôt, même si, pour ma part, cela fait une éternité ! Je n'imagine pas la tête de père lorsque nous allons lui annoncer ton retour si rapide. La fierté se lira certainement sur son vieux visage !"
Père ? Asteyle ?
L'Être... enfin... Asteyle sentit que quelque chose montait du fond de son corps et se dirigeait droit vers ses yeux. Cela ne faisait pas mal, au contraire.
Il pleurait.
Que m'arrive-t-il bon sang, pourquoi est-ce que je me sens si... apaisé ?
Écartant délicatement les bras de la femme qui l'enlaçait avec tant de passion, il reprit un peu son souffle et observa le sublime visage de l'étrangère.
L'endroit dans lequel ils se trouvaient pouvait attendre un peu...
Une jeune femme brune à la peau d'albâtre l'admirait, émerveillée ; une légère lueur dorée émanait également de son corps, la faisant briller comme une étoile naissante.
Plusieurs autres similarités physiques trahissaient des liens de parenté avec l'homme, notamment ses yeux ravissants et leur couleur hypnotique, dont la beauté semblait accentuée sur elle.
Son sourire et la joie qui se lisaient sur son visage restaient cependant indescriptibles.
Après qu'ils eurent tous repris leurs esprits, et que l'immense jubilation des retrouvailles fut passée, l'inconnu aida Asteyle à se relever.
Sentir le poids de son corps reposer entièrement sur ses deux pieds maigres lui conféra un sentiment étrange, comme s'il s'agissait d'une habitude perdue depuis longtemps.
Cherchant encore son équilibre, Asteyle ne put s'empêcher de poser les questions qui le tourmentaient depuis son réveil difficile. Il s'essuya les yeux et se tourna vers la personne à l'origine... d'absolument tout.
L'homme, l'inconnu, le guide, l'étranger...
Aucun mot ne suffisait pour le décrire.
"Puis-je enfin savoir où nous sommes et qui vous êtes ? Et pourquoi je me suis retrouvé là-dedans ?"
Il désigna timidement l'endroit qu'il considérait comme son cimetière il y a peu : un vaste lac entouré de pierres noires parfaitement taillées, semblables à des tombes où reposaient des âmes égarées. Elles s'arrêtaient presque par respect devant un passage dans lequel se trouvaient des escaliers s'enfonçant loin dans les eaux troubles du bassin.
Son reflet, déformé par les infimes fluctuations à la surface miroitante de l'eau, le fit détourner le regard.
À ce moment-là, il prit pleinement conscience des lieux.
Une grotte naturelle, aux parois humides et sculptées par le temps, dont les stalactites et les stalagmites paraissaient sur le point de fusionner tant leur longueur donnait le vertige.
L'écho de leur respiration et des gouttes tombant à intervalles réguliers dans le lac ajoutait une dimension pesante aux lieux.
Je me demande si cette grotte est plus ancienne que la bibliothèque...
En levant la tête, on pouvait apercevoir une légère fissure qui laissait passer la lumière extérieure directement sur le lac. Des particules de lumière dansaient également dans l'air, rappelant la dimension mystique qu'ils venaient à peine de quitter.
La grotte en elle-même ne possédait pas une taille significative, l'insondable lac y occupant une majeure partie.
L'ambiance générale dégagée par ce lieu, aussi majestueuse que mystérieuse, laissait apercevoir ce à quoi pourrait ressembler une brèche directe entre l'enfer et le paradis.
Cet endroit est magnifique, on pourrait presque oublier qu'il y a des centaines de cadavres là-dedans... Attends, des cadavres ?
Asteyle, n'ayant même pas entendu l'homme parler depuis quelque temps déjà, l'attrapa fermement et cria, une expression de détresse déformant son visage :
"Il y a des gens morts à l'intérieur ! Il faut les sortir de là, le plus vite possible !"
Son interlocuteur resta impassible devant cette information, qui aurait au moins suscité de la surprise chez quiconque. Ce manque de réaction troubla presque Asteyle.
Pourquoi ne réagit-il pas plus... vivement ?
Visiblement, rien de ce qu'il pouvait dire ou demander ne semblait le surprendre. Le stoïque inconnu regarda le profond lac puis souffla d'une voix calme :
"Morts ? Cela fait deux ans que tu es dans ce lac et pourtant, tu as l'air en pleine forme. Toutes les personnes que tu as vues ne sont pas mortes..."
Il s'étira lentement et s'approcha du lac, son reflet apparaissant sur sa surface immobile. Asteyle voulut alors le rejoindre ; peut-être avait-il quelque chose à lui montrer... N'ayant qu'à peine le temps d'y penser, l'homme se retourna nonchalamment vers lui, le regardant droit dans les yeux et le pointant fixement du doigt.
La jeune femme, à côté, échangea un regard discret avec Asteyle, dont les traits affichaient aussi de l'incompréhension.
Une voix résonna alors sur les parois rugueuses de la cavité.
"Ils sont dans la Bibliothèque Infinie, comme toi il y a encore quelques instants. Tu devrais remercier le Lac des Murmures, il nous permet de rester en vie durant cette épreuve."