Chapitre 2
À mesure que L'Être se rapprochait du portail, attiré de manière incontrôlée par celui-ci, la silhouette se révélait dans toute sa splendeur.
La peur et l'inquiétude ne devraient jamais traverser l'esprit d'un individu rencontrant pour la première fois l'un de ses congénères. Et pourtant, ces deux émotions l'envahirent subitement comme un raz-de-marée.
Le portail, immense en comparaison de la silhouette, paraissait pourtant si petit à côté...
Ce qu'elle impliquait pour L'Être l'empêchait de raisonner correctement. Sa conception du monde se remodelait entièrement par la simple vision d'une forme à peine perceptible d'un homme.
L'Être se tenait là, le corps froid surplombé de poils hérissés, mais l'esprit brûlant d'un désir insatiable de compréhension.
Il existe donc d'autres personnes... je... je ne suis pas seul...
La petite figure humaine restait inaccessible, ses traits encore imperceptibles par l'envoûtante lumière d'un bleu acier clair qui émanait sans discontinuer du portail. Très similaire à la faible lueur bleutée de la bibliothèque, comme si elles appartenaient à la même famille, celle-ci possédait néanmoins une certaine vitalité, la rendant plus chaleureuse.
Soudain, la brèche s'illumina d'une radiance pure. Et quand le blanc immaculé rayonnant désormais de la déchirure spatiale se posa sur la peau tremblante de L'Être...
...il ressentit de la chaleur pour la première fois.
Une éternité s'écoula avant qu'un quelconque visage ne s'offre à L'Être, dont l'âme tourbillonnait de mille émotions à cette vue.
Il leva lentement les yeux et s'empêcha de toutes ses forces de les cligner, ne serait-ce qu'un instant, par crainte de se réveiller.
Bien que l'inconnu fût aussi réel et tangible que L'Être, il ne pouvait tout simplement pas se faire à l'idée qu'il s'agissait bien de la réalité... et non d'un douloureux mirage.
Puis... comme pour répondre à ses angoisses, un homme se révéla lentement, le surplombant de plusieurs mètres et flottant paisiblement au milieu des rayons éthérés.
Ou plutôt... un ange venu apporter une parole sacrée, se délectant des regards emplis de vénération qui se posaient sur lui.
Les mots manquaient à L'Être pour décrire l'ineffable étranger. D'une part à cause de sa beauté irréelle, d'autre part car aucun récit ne s'approchait de l'expérience qu'il vivait actuellement.
La folie m'a enfin accueilli auprès d'elle... un esprit sain ne pourrait jamais envisager une telle chose...
L'homme, en revanche, montra beaucoup moins de signes de surprise.
"Pourquoi faut-il que vous vous réveilliez toujours pendant ma pause..."
Me réveiller !?
Le regardant plus attentivement, L'Être se surprit à constater que sa peau émettait une faible lueur dorée, accentuée par ses cheveux d'un blond éclatant.
On pourrait le prendre pour un phare au milieu d'un océan de ténèbres... si une source de lumière encore plus éblouissante ne se trouvait pas juste derrière.
Son visage, jeune et intact de toute souffrance, trahissait cependant une grande maturité. Les mille vies qui se lisaient dans ses iris scintillants en faisaient une preuve suffisante, eux qui, ironiquement, restaient très apaisants à regarder. Leur couleur... que dire ? Elle venait tout simplement d'un autre monde, quelque part entre un somptueux mauve et de l'or royal.
Je pourrais presque voir mon reflet dedans...
"Eh, tu m'écoutes ?"
Encore perdu dans ses pensées, il ne remarqua pas que le nouvel arrivant, désormais face à lui, le regardait d'un air impatient.
Même d'aussi près, sa présence restait tout aussi mystique.
"Il y a beaucoup de choses que je dois t'expliquer en chemin, la route du retour va être longue. J'imagine que tu as beaucoup d'interrogations, j'essaierai d'y répondre du mieux possible. Laisse-moi d'abord te poser une question, si tu veux bien... peux-tu parler ?"
Parler ? Bien sûr que je peux... qu'est-ce que je suis en train de faire actuellement, à ton avis ?
Ne pouvant lire dans les pensées, l'homme resta sceptique. Il se frotta le menton puis poursuivit :
"En temps normal, même après une longue période ici, nous gardons la capacité de communiquer. Il est vrai que certains n'en sont plus capables, mais généralement le don de la parole vous revient rapidement... le plus dur ne se trouve pas ici."
L'Être acquiesça, remuant frénétiquement la tête de haut en bas comme un enfant doué de raison, mais pas encore de parole.
"Bon, au moins je vois que tu me comprends, cela va grandement faciliter les choses..."
Sa voix devint plus pressée, anéantissant pour la seconde fois le silence qui régnait pourtant en maître dans la bibliothèque. Il semblerait que le « réveil » de L'Être ne soit pas prévu pour maintenant, peu importe ce que cela pouvait signifier.
Il lui fit signe de le suivre, puis se dirigea avec toute la grâce d'un messager divin vers le portail qui commençait lentement à disparaître. Son étrange attraction ayant disparu, les livres retournaient d'eux-mêmes à leur place, comme s'ils possédaient chacun une volonté propre.
En y repensant, si L'Être pouvait revivre cet instant en pleine possession de ses moyens et de sa raison, il aurait hésité plus longuement à suivre un parfait inconnu. Mais à ce moment, il ne pouvait écouter son instinct... ni même l'entendre, sa conscience étant envahie d'une assourdissante tempête de pensées et d'émotions variées.
Voilà pourquoi il accompagna l'homme aveuglément, ébloui par la perspective d'un rêve qu'il savait pourtant insensé.
Tous deux devaient se dépêcher s'ils ne voulaient pas rester coincés ici. Et cela, L'Être ne se le serait jamais pardonné.
Je vais enfin quitter ce maudit endroit. Peu importe ce qui se trouve derrière ce portail, cela vaut la peine de mettre ma vie en jeu...
Soupirant, il jeta un dernier regard aux nombreux livres, eux qui le transportèrent dans tant de récits différents. Bien qu'il n'en eût étudié qu'une infime partie...
Une goutte de tristesse se perdit dans la mer houleuse de son cœur.
Le pupitre avait disparu depuis longtemps déjà, plus rien ne le retenait désormais. Finalement résolu à partir, il se retourna en direction du portail. Le stylo fermement ancré dans sa main, il s'avança.
Et tout devint noir.
———
"Tu peux ouvrir les yeux, tu sais."
L'Être s'exécuta.
D'abord ébloui, ses yeux fatigués mirent un certain temps à s'accommoder à un éclat si vif.
Mais il ne regretta pas de l'avoir écouté.
Tout... enfin presque... une quantité inimaginable d'idées, de sensations et d'émotions l'encerclaient. Ce flux constant de concepts s'étendait à perte de vue comme la vaste tapisserie d'un univers.
Ému par cette vue, L'Être supposa en souriant que ses enfants ne voulaient pas disparaître à jamais dans la bibliothèque.
Vous m'avez tous suivis... votre vieux père est-il si important à vos yeux ?
Un rire étouffé s'échappa de L'Être.
Mais non... suis-je bête... vous attendiez aussi ce moment avec impatience, n'est-ce pas ? Cet instant où nous allons tous naître à nouveau !
De manière irréelle, l'ensemble des notions inventées durant ses lectures se matérialisait en continu autour d'eux. Elles prirent la forme de particules de lumière pure, plus ou moins denses selon leur importance.
À vrai dire, leur taille ne représentait pas la caractéristique la plus remarquable...
"Impressionnant..."
L'homme, aussi ébahi que lui, regardait au loin, les yeux écarquillés.
Les particules, si nombreuses, se comportaient comme un véritable océan. Des vagues scélérates s'élevaient telles des piliers géants ; des tourbillons aquatiques emportaient des milliers de particules pour les faire jaillir ailleurs sous la forme de geysers...
Mais si cela se résumait à un océan... non, ceux-ci se superposaient les uns sur les autres, comme le feraient les différentes couches d'une gigantesque planète.
La seule différence notable... d'immenses colonnes composées de milliards de grains radieux les reliaient, parcourant les dizaines de kilomètres qui les séparaient en un instant.
À chaque fois que son regard se posait quelque part, l'imagination de L'Être s'agitait, emplie d'une joie immense de pouvoir enfin s'émanciper.
Ce spectacle, absurde par sa grandeur et sa beauté, laissa L'Être sans voix.
Assailli par tant d'informations, il pensa avec anxiété que son cerveau ne pourrait supporter un tel fardeau et s'effondrerait sur lui-même. Mais ce ne fut pas le cas. Au contraire, jamais son esprit ne lui sembla aussi léger et...
Libre... je me sens si libre...
Car, au fond, ces concepts existaient déjà en lui.
Ils faisaient partie intégrante de son être.
Pourquoi perdrait-il la raison à la vue de sa propre chair ?
Une particule brillante passa à ses côtés et lui caressa la peau. Sentant la chaleur réconfortante que cela lui procurait, L'Être tenta timidement d'en saisir davantage en étendant les bras dans une béatitude complète.
Que se passe-t-il ? Je n'entends plus rien... pas un son... serait-ce ça, la vie ?
À ses côtés, le mystérieux voyageur à la peau scintillante se retourna, un sourire sincère redessinant les contours de son doux visage.
Cette scène ne le laissait pas non plus insensible.
"C'est magnifique, n'est-ce pas ? Même après plusieurs passages, on ne s'y habitue jamais..."
Portant son attention ailleurs, il fronça les sourcils.
"La partie intéressante commence, regarde bien."
L'Être ne prit même pas le temps de l'écouter, tant il était happé par ce qui l'entourait. En se concentrant un peu, il put constater que certaines particules fusionnaient pour en former de plus vastes. D'autres encore se collaient simplement entre elles, créant ainsi des motifs toujours plus vastes.
Inconsciemment il reconnut le bonheur, la liberté, les éléments...
L'amour aussi... la dernière de ses nombreuses créations.
Son compagnon pointa du doigt deux immenses rosaces qui tournoyaient l'une autour de l'autre à la manière d'un couple au milieu d'un bal grandiose. Elles fusionnèrent finalement, produisant une détonation qui résonna à travers le tissu même de la réalité.
"Comme tu peux le constater, les informations d'abord primaires se regroupent entre elles, formant des concepts bien plus complexes qui, eux-mêmes, fusionnent de nouveau. Ainsi, nous pouvons obtenir des idées telles que..."
L'Être fut soudain pris d'un élan incontrôlable de s'exprimer, si profond et intense qu'il prit la forme d'une parole.
"La vie."
Les yeux mauves de l'homme se posèrent instantanément sur le visage de L'Être, leur éclat redoublant soudainement d'intensité.
"Et bien ! Je vois que notre ami a retrouvé la parole. On va enfin pouvoir commencer."
Surpris par sa propre voix, il sentit rapidement des changements subtils dans son corps. Ses cordes vocales se réveillaient d'un long sommeil, et bien d'autres muscles faisaient de même. Une transformation à la fois physique et spirituelle s'opérait, le laissant dans un état d'hébétude totale.
L'homme le dévisagea longuement.
"Tu dois te sentir tout drôle, n'est-ce pas ? Ne t'inquiète pas, nous sommes tous passés par là... si cela peut te rassurer. Certains plus que d'autres. À ce propos... seulement deux millions d'années ? Je dois dire que tu t'es sacrément bien débrouillé. Tu dois facilement entrer dans le classement des plus rapides."
L'Être ne savait pas du tout de quoi son énigmatique interlocuteur pouvait bien parler. Néanmoins, en se concentrant pour entendre sa voix à nouveau, il reprit :
"Es... est-ce que tu pourrais m'expliquer ce que tout cela signifie ? Et comment je peux te comprendre ?"
Entendre sa propre voix lui procura de vives émotions, même si elle restait encore aiguë et faible...
Alors que L'Être s'attendait à une réponse, son énigmatique éclaireur se contenta de lui saisir fermement l'avant-bras sans raison apparente.
Mais que fait-il ?
Puis... il le tira vers lui avec force.
Devant l'incompréhension de L'Être, l'homme tenta d'expliquer son geste maladroit.
"Si tu ne l'as toujours pas remarqué, ton imagination se déchaîne autour de nous ! Les motifs s'expulsent si fortement qu'ils s'apparentent à de véritables comètes. Une seule d'entre elles pourrait nous réduire en cendres si nous ne faisons pas attention. Accroche-toi !"
Resserrant sa poigne sur l'avant-bras de L'Être, l'homme fila avec agilité entre les motifs.
Malgré la difficulté de cet exercice, il conserva une grâce dans ses mouvements qui impressionna L'Être. Il se permit même de converser comme si leurs vies ne tenaient pas à un fil.
Son espièglerie semblait rassurer L'Être.
"Pour revenir à ta question, c'est très simple : cela fait deux millions d'années que tu te trouves coincé dans cette bibliothèque. Il s'agit d'un nombre élevé, mais insignifiant comparé au temps que d'autres ont pu passer ici."
Cette réponse sonna comme un coup de massue, ébranlant en un clin d'œil toute notion de durée que L'Être avait tant bien que mal essayé de construire.
Deux millions d'années ?! Je ne saurais même pas dire ce que cela représente !
L'homme poursuivit, semblant indifférent à l'impact de ses paroles sur L'Être.
"Tu as oublié tous tes souvenirs de ta vie précédente, y compris de nombreux concepts basiques du monde. Il n'y a rien de plus normal, ne t'en fais pas. De plus, tu as sûrement senti que quelque chose qui sommeillait en toi se libérait. C'est grâce à cela que tu n'es pas mort sur le coup quand toutes ces idées sont apparues : tu les as mises au monde toi-même après tout — même si elles existaient déjà, en quelque sorte... Bref, tu me demandais également pourquoi nous nous comprenons, c'est encore plus simple, sache-le..."
Quelque part à l'horizon, derrière les incessantes étoiles filantes qui les assiégeaient de partout comme une pluie cosmique, une étrange tache de néant commençait lentement à s'intensifier. Elle indiquait la fin pure et simple de ce lieu.
Après une pause terriblement longue et un coup d'œil anxieux vers les ténèbres, il ajouta :
"...c'est parce que nous sommes actuellement dans ta petite tête. Tu vas d'ailleurs bientôt te réveiller. C'est dommage, je n'ai pas eu le temps de t'expliquer tout ce que je voulais. Bon... peu importe, concentrons-nous sur le plus important."
Il se gratta la tête et sembla réfléchir mûrement... trop mûrement.
Tandis que le néant prenait toujours plus de place dans son champ de vision, L'Être se demanda inconsciemment si la torture engendrée par l'attente d'une réponse pouvait se comparer à la souffrance endurée si son bienfaiteur n'était jamais apparu.
Échanger une attente contre une autre... quelle serait la différence ?
Finalement trop impatient de connaître les raisons de l'urgence de la situation, il s'exprima :
"Alors ? Qu'est-ce que je dois savoir ?"
Silencieux depuis un trop long moment déjà, son guide le regarda droit dans les yeux, ses iris semblant refléter tout ce qui se posait dessus. Il prit une grande inspiration puis cria :
"Pense à respirer !"
L'Être n'eut même pas le temps de répondre. Les ténèbres remplacèrent complètement les océans, les étoiles... son imagination.
Tout disparut... à nouveau.
Puis...
Il le sentit...
La vie.
Ainsi, un homme de deux millions d'années venait de naître.