Chapitre 1
Je reviendrai…
L’Être reposa délicatement le livre dans son étagère. Ce récit… ce récit possédait quelque chose de différent, un détail subtil impossible à nommer ni à expliquer, mais bel et bien là.
Il s’agissait plus précisément d’une idée… dont l’existence restait partielle ; réduite, pour l’instant, à l’état de concept abstrait et de pensée fugace.
En effet il lui manquait une caractéristique bien particulière, une ancre dans la réalité qui lui permettrait, d’une part, de s’échapper définitivement de l’esprit de son créateur, mais également de subsister par elle-même.
Un nom.
Comment peut-on exister sans cela ?
L’Être, tout en posant maladroitement la question à sa propre personne, se rappela avec regret qu’il ne connaissait même pas le sien… si tant est qu’il en eût un jour possédé un.
Cela voudrait-il dire que… je n’existe pas ?
Loin de paraître rassurante d’un point de vue existentiel, cette lourde introspection fut cependant rapidement éclipsée par un problème plus important…
Trouver un mot pour sa découverte, qui attendait patiemment sa création depuis de longues heures déjà.
Elle avait si hâte d’exister.
Réfléchissons…
S’étant retrouvé dans de nombreuses situations similaires par le passé, lors de ses innombrables lectures, il donna naissance à une multitude de concepts variés : bonheur, désir, trahison, mort…
Soudain, comme tant de fois auparavant, un nom lui vint à l’esprit de manière évidente, presque prophétique.
Je sais…
Ainsi, l’amour fut mis au monde.
Très vite, il soupçonna que nombre de récits déjà visités par ses soins abritaient l’amour… mais le terme utilisé et le contexte ne demeurant jamais identiques, sa compréhension du concept se compliqua davantage.
Maintenant qu’un nom, attribué comme preuve de son existence, lui convenait, il parviendrait facilement à reconnaître cette notion lors de ses prochaines lectures.
Et des lectures… il lui en restait encore une quantité inimaginable.
Dans cette bibliothèque aux dimensions infinies, qui s’étendait au-delà de toute compréhension, résidait l’intégralité des récits pouvant être écrits.
Attendant patiemment de s’ouvrir au seul habitant des lieux… L’Être.
Leur contenu variait d’histoires enfantines que n’importe qui pourrait apprécier à des essais métaphysiques que même un grand savant, malgré son érudition, ne déchiffrerait aisément.
Sans compter, bien sûr, les ouvrages tout simplement incompréhensibles et dénués de sens…
Malgré cela, le plus ardu restait de loin leur longueur, certains possédant plus de pages que le nombre de livres présents dans cette bibliothèque… soit, vous l’imaginez, une réalité physique inconcevable pour notre esprit.
Ces ouvrages-là, le lecteur solitaire décida de ne pas s’en approcher. Après tout, il savait pertinemment que plonger à l’intérieur signifiait un aller sans retour — bloqué à jamais dans une série de mots chaotiques.
En tant que liseur, il considérait comme impossible l’acte de mettre un terme à une lecture sans atteindre la fin. Sa liberté se voyait entravée par cette unique morale… et ce principe, ancré en lui comme les caractères des pages qui l’entouraient, ne le quitterait jamais.
Respectait-il toujours ce serment envers lui-même ? Peut-être que non… certains cas, très rares, l’obligeaient à abandonner son exploration d’un livre.
Le laissant là… au milieu de ses congénères, à jamais refermé, et ses derniers secrets pour toujours oubliés…
⸻
L’Être replongea alors dans le récit qu’il venait tout juste de commencer. Vous savez, dans une bibliothèque, il n’y a pas grand-chose que l’on puisse faire à part lire…
Aussi loin pouvait-il remonter dans son esprit, seule la vaste bibliothèque apparaissait comme une immense fresque constituée de chaque parcelle de sa mémoire.
Une prison sans murs, où chaque étagère ressemblait à la précédente, et dans laquelle le silence régnait en maître depuis des éons.
Ce lieu resterait à jamais sa seule maison. Tout rêve de s’échapper étant vain et absurde face à l’absence de finalité ici.
L’infini…
Après avoir étudié avec curiosité un grand nombre de concepts durant sa longue vie, celui-ci demeurait l’un des plus difficiles à appréhender. Mais ironiquement, le seul qu’il expérimentait de manière concrète, simplement en regardant autour de lui.
L’horizon, visible partiellement grâce à la faible lumière bleutée émanant au loin comme un passage vers une sortie hypothétique, paraissait amèrement inaccessible et toujours aussi éloigné, peu importe où il se trouvait.
De faibles rayons azurés se posaient parfois sur sa fine peau, ne lui procurant aucune chaleur, seulement une indifférence froide et distante.
La monotonie de son existence le rendait parfois fou… si cela possédait un quelconque sens ici. Lire des livres restait alors le seul passe-temps qui lui permettait de quitter quelque temps l’austérité et l’insensibilité de son monde.
Je me demande… si je pourrais un jour écrire mon propre récit…
Voilà une pensée qui germait dans son esprit depuis un certain temps déjà. Mais la graine ne donna naissance à une fleur que récemment. Les récits, aussi variés et immersifs soient-ils, ne suffisaient plus à combler son ennui. Il lui fallait un texte nouveau et unique… que lui seul puisse écrire.
Cela n’a aucun sens… Si je rédige un récit, celui-ci existe forcément déjà quelque part dans la bibliothèque ! Il ne me reste alors qu’à le chercher…
Ne voulant pas accepter une telle affirmation, L’Être s’apprêta à réaliser un long exercice de réflexion. Ce faisant, un voile sombre apparut devant ses yeux vitreux, lui permettant d’entrer pleinement dans un état de méditation absolue.
Une telle méthode ne sortait pas de nulle part… elle porta ses fruits à de nombreuses reprises. En effet, il s’agissait de l’une des rares activités praticables ici, la sagesse de L’Être se décuplant à mesure de ses introspections…
En définitive, cette sagesse acquise s’ébranlait complètement lorsqu’un nouveau concept lui apparaissait et remettait subitement en question son savoir, l’obligeant ainsi à se recueillir intérieurement encore et encore… Ce cycle résumait en quelque sorte son existence entière, à la manière d’une renaissance psychique perpétuelle.
Cette fois-ci, cependant, il arriva à une conclusion qu’il jugeait forcément vraie. Cela lui prit un temps considérable, dont la perte pouvait logiquement se considérer comme du gâchis, mais il s’en fichait.
Du temps… il en disposait d’une quantité illimitée.
Ouvrant lentement les yeux, encore légèrement humidifiés derrière ses fines paupières tremblantes après une longue période d’immobilité, L’Être eut l’étrange impression que la vérité se révélant à lui quelques instants plus tôt érodait les fondements mêmes de son existence…
Il s’agissait d’une sensation familière pour lui.
Une différence entre lire et écrire existe… si fondamentale qu’elle modifie le rapport même qui me lie profondément à l’œuvre…
À cette pensée, l’ambiance changea dans la bibliothèque… non, la réalité elle-même s’effrita.
Les immenses étagères tremblèrent légèrement, rompant ainsi l’ordre et le caractère statique de ce monde pourtant immuable pour L’Être.
Qu’est-ce…
Puis, et pour la première fois, elles se mirent en mouvement.
Les plus proches s’éloignèrent sans produire le moindre son, laissant une bulle de vide qui s’étendit en un battement de cils sur des centaines de mètres.
L’Être flottait là, les yeux écarquillés, au milieu du vide absolu. Aucune pensée n’arrivait à se former dans son esprit qui semblait incapable de réaliser complètement.
…qui peut bien se passer ?
Quant aux livres posés sur les meubles déplacés, ils ne restèrent pas immobiles longtemps. Pris d’une vitalité inexplicable, ils sortirent de leur rangement et…
s’envolèrent.
L’Être n’eut cependant pas le temps d’admirer plus longtemps cet étrange spectacle que l’un d’entre eux lui percuta l’épaule de plein fouet par derrière. Le choc, certes bien trop faible pour le blesser sérieusement, l’ébranla d’une manière indescriptible.
Pourquoi je ressens autant mon épaule ? J’ai l’impression qu’elle va exploser !
Se retournant avec une pointe de rage, il aperçut, stupéfait, le terrible ouvrage se diriger magiquement vers le haut. Plusieurs de ses congénères suivirent rapidement son mouvement et l’accompagnèrent avec grâce dans une danse hypnotique.
Je… je n’y crois pas…
Un puissant vacarme fut provoqué par les pages virevoltant dans l’air et les grincements des étagères. Loin d’être mélodieux, il abreuva tout de même les oreilles de L’Être. Elles qui, durant si longtemps, subissaient le poids du silence purent enfin apprécier les sonorités d’une symphonie maladroite.
Quant à la masse toujours plus vaste de livres, son expansion croissante se traduisit par des ondulations gigantesques à sa surface. L’impression que tous ces récits suivaient une conscience unique, formant une seule et même entité, ne pouvait plus être ignorée.
Fouillant dans sa mémoire pour essayer de comprendre vers quelle forme tendait cet attroupement désordonné, L’Être réalisa avec stupeur qu’aucune de ses lectures ne pourrait l’aider.
Il se sentait avec amertume… démuni. Comme n’importe quel humain devant une force de la nature impossible à maîtriser ou à comprendre.
Au même moment, à l’opposé, un craquement énorme, comme si une étagère venait d’exploser, fit sursauter L’Être.
Sortant de son état d’hébétement, il bascula en arrière presque instinctivement pour voir l’origine du vacarme. À sa grande surprise, rien de particulier ne se trouvait devant lui ; les étagères continuaient à s’éloigner et recracher les livres sans discontinuer, mais aucune ne semblait avoir…
Qu’est-ce que c’est que ça ?
À environ trois mètres de lui, à l’endroit exact d’où le craquement provenait, se tenaient un simple pupitre et une chaise, flottant paisiblement entre deux étagères.
Son cerveau mit tellement de temps à traiter l’information qu’il ne remarqua ces objets inconnus qu’après un court instant.
L’Être, d’abord surpris par la vue d’artefacts totalement nouveaux, reconnut, en s’approchant leur nature. Quelques ouvrages les mentionnaient comme des objets sur lesquels on pouvait s’asseoir et écrire…
Écrire… écrire des récits !
L’impossibilité derrière l’apparition d’une telle chose de nulle part ne lui traversa même pas l’esprit. Il s’élança simplement vers le pupitre avec toute sa volonté et son désir grandissant de créer sa propre œuvre.
Celle qui le ferait se sentir vivant.
Imaginez un aveugle découvrant, ému, les couleurs pour la première fois. Un sourd, les larmes aux yeux, à l’écoute d’une douce mélodie pour la première fois. Ou encore un muet se délectant de sa propre voix pour la première fois.
Ce que L’Être ressentait actuellement, allait bien au delà de cela.
Tout au long de sa vie, l’idée même de courir, ou simplement d’accélérer comme il le faisait actuellement lui était inconnue. Ayant passé la totalité de son existence à flotter paisiblement, recherchant avec avidité des récits nouveaux…
Mais pour la première fois… il savait que quelque chose n’allait pas.
Le pupitre, toujours aussi loin, l’attendait, prêt à l’aider dans son nouveau dessein.
Mais L’Être… n’arrivait pas à avancer.
Son rêve, son salut pour quitter cette vie si monotone, tout cela à portée de main… alors pourquoi ne pouvait-il pas l’atteindre ?
Allez, allez !
Sans se rendre compte que la masse de livres située à l’opposé l’attirait inexorablement vers elle depuis le début, il s’obstina à accélérer. L’espoir d’atteindre son objectif se répercutait dans tout son être comme un puissant écho à l’intérieur d’une immense cavité.
Son corps était en fusion, des parties de celui-ci, jamais ressenties auparavant, s’éveillant lentement d’un sommeil profond. Malgré la douleur qu’il éprouvait, il s’obstina.
Aucune peine physique ne pouvait surpasser celle qu’il endurait depuis si longtemps déjà.
Je veux… vivre aussi.
Pas après pas, les trois mètres se transformèrent en deux, puis en un.
Il devait parfois esquiver des livres qui, attirés par la masse au centre, lui fonçaient dessus à une vitesse phénoménale. Heureusement, les plus gros n’étant pas encore en mouvement, il put se frayer un chemin sans trop de difficultés.
Maintenant si proche du pupitre, il aperçut clairement que là, posé dessus comme une promesse, un livre ouvert patientait. Ses pages d’un blanc angélique, un stylo d’un noir pur posé à côté, n’attendaient qu’à être utilisés…
Se pourrait-il que tout cela ne soit que l’un des nombreux rêves qui, régulièrement, égayaient son sommeil ?
Peu importe…
L’Être s’approcha, attrapa le stylo de ses mains tendues malgré la force de l’attraction, et se mit à écrire.
Trop tard…
Celle-ci, devenue trop importante pour que quiconque puisse s’y opposer, le fit vaciller.
Entraîné en arrière de la même manière qu’un géant l’aurait tiré, L’Être trébucha et tendit tout son corps pour ne pas lâcher son précieux trésor.
Le stylo, fermement ancré dans sa main comme le plus précieux des biens.
Sur le livre, L’Être n’eut le temps d’écrire que deux mots :
« Je reviendrai… »
Malheureusement, le moment arriva où… il dut se retourner et faire face à l’origine de cette terrible accrétion.
Au-dessus de lui, une montagne s’élevait.
Les livres se comportaient… différemment. Leur folle danse laissa place à une organisation stricte, chacun occupant une place définie.
Le chaos laissa place à l’ordre, et de l’ordre naquit la pensée.
Soudain, un souvenir lointain lui apparut : celui d’un objet fantaisiste qui, à de nombreuses reprises, éveilla sa curiosité. Il affectionnait particulièrement les récits qui le mentionnaient, lui promettant généralement une aventure extraordinaire et remplie d’émotions.
L’Être fut alors persuadé qu’il s’agissait de la matérialisation physique de cet objet, à une échelle disproportionnée.
Un portail…
Et en son centre se tenait une silhouette humaine.