Chapitre 12
Lorsque le jeune fuyard fut attrapé et attaché à un poteau en guise de punition, Yalos adopta sa forme humaine et se releva lentement des décombres, telle une momie sortie de son tombeau.
Sa transformation s'approchait avec certitude des expériences les plus douloureuses qu'un humain pouvait supporter. Voir le museau se broyer pour adopter la forme d'un nez, les canines s'écraser et se briser, les muscles volumineux de la bête se comprimer fut un condensé d'horreur pour Asteyle.
Je n'ose même pas imaginer la douleur ressentie... encore moins pour le processus inverse.
À sa grande surprise, le maître des lieux afficha un large sourire lorsque la lente métamorphose s'acheva. Son apparence humaine ressemblait grandement à la précédente, notamment par ses traits du visage bestiaux, comme si elle laissait une trace indélébile. Le contraste, renforcé par sa barbe écarlate négligemment taillée, le rapprochait davantage d'un homme des cavernes que d'un citoyen mondain. Ne pas évoquer sa taille serait ridicule : avec ses plus de deux mètres, il faisait figure de colosse repérable de partout. L'impression qu'il éclipsait les hauts bâtiments alentour n'était pas insensée.
Retournant rapidement dans la partie encore debout du dojo pour s'habiller, il en ressortit comme si rien ne s'était passé et se dirigea vers ses deux invités, le regard pétillant.
"Éralde ! Que me vaut la visite d'un vieil ami ? Quelle surprise de constater l'absence de changement sur ton visage ! Ne trouves-tu pas cela exceptionnel ? Il paraît identique malgré les nombreuses années écoulées depuis notre dernière rencontre !"
Éralde se gratta maladroitement la tête, faisant mine de ne pas comprendre le sous-entendu de cette dernière affirmation. Il était clair que le travail au Château de Papier ne pouvait se comparer à la protection d'une ville tentaculaire aux millions d'habitants.
"C'est un plaisir de te revoir aussi... Écoute, je suis ici pour faire découvrir la cité à mon jeune frère, récemment revenu de la Bibliothèque Infinie — et peut-être, qui sait, lui trouver sa future vocation... Oublie ça pour le moment, nous en discuterons plus tard. Sinon, comment se déroule la défense de la cité ?"
Le thérianthrope soupira et regarda au loin, bien plus loin que n'importe quel mur de la cité. Au-delà se trouvaient les limites de celle-ci, ses derniers remparts face à l'inconnu.
La cité offrait une relative protection à ses habitants, mais les plus intrépides osant s'aventurer à l'extérieur fonçaient directement vers une mort certaine... Voilà ce que pensait la grande majorité des habitants, du moins, eux à qui l'on avait fermement défendu de sortir.
"Oh, tu sais... le Flæ Idæ reste assez stable, même si j'ai constaté une certaine hausse des apparitions depuis quelques semaines. Cela devrait revenir à la normale assez rapidement."
L'ignorance d'Asteyle l'empêcha une fois encore de comprendre pleinement le sens de ses mots. À force de ne saisir qu'à moitié ce que l'on disait autour de lui, il avait la douloureuse impression de vivre en décalage par rapport aux autres, presque comme un infirme.
Même si cela faisait déjà plus d'un mois qu'il s'était réveillé, sa famille ne lui avait presque rien expliqué à son retour. Normalement, les souvenirs devaient subvenir à ce besoin. Mais les siens, réticents à lui fournir la moindre information, restaient toujours aussi inaccessibles. Cela commença sérieusement à inquiéter son entourage, principalement Éralde, qui prit la décision de le faire sortir plus tôt que prévu.
Le moment était donc bienvenu pour combler ces vides dans son esprit.
"Excusez-moi, mais... qu'est-ce exactement que ce Flæ Idæ qui menace notre cité ? Je crois que le temple d'Héru le mentionne également... Ne s'agit-il pas d'une bonne chose, au contraire ?"
Une toux rauque s'échappa de la gorge de Yalos. Cette interrogation, si évidente pour lui, rendait sa simple évocation absurde.
"C'est à moi de m'excuser... Je dois dire que cela fait bien longtemps qu'un jeune fraîchement revenu de cette épreuve ne s'est pas présenté devant moi... J'oubliais complètement l'amnésie qui en résultait."
Son imposant corps se courba alors, obstruant presque entièrement la vue d'Asteyle sur le ciel doré. Les iris de Yalos, d'un rouge sang, brillèrent d'un éclat nouveau.
Asteyle frémissa, ne sachant où se mettre.
Vraisemblablement, se changer en bête n'affectait pas seulement le corps, mais aussi l'esprit. Il lui fallait donc un certain temps pour revenir à la normale. Heureusement, le Relié prit rapidement conscience de son attitude excentrique et adopta une position plus amicale. Ses lourdes mains se posèrent alors doucement sur les épaules du jeune homme apeuré.
"Te rappelles-tu les quelques moments hors du temps qui ont suivi la Bibliothèque Infinie ? Cette apparition soudaine d'informations, d'idées et de concepts sous la forme d'un océan radieux et éblouissant... Il s'agissait d'un infime fragment de ce fameux Flæ Idæ."
Yalos s'arrêta sans raison apparente, s'étira de tout son long et rit aux éclats. Son rire, si chaleureux et sincère malgré l'absence de raison, fit même esquisser un sourire à Asteyle.
Mais... pourquoi s'agite-t-il ainsi ?
"Aaaaah, excuse-moi, jeune homme. Si tu savais comme il est bon de se dégourdir la gorge de temps en temps ! Me voilà encore à raconter des bêtises... Pour tout te dire, ce Flæ Idæ que tu as aperçu n'est pas l'original, seulement une pâle imitation contenant les notions inventées par tes soins durant ce long périple. Sans vouloir porter atteinte à ton ego, le véritable Flæ Idæ est... fondamentalement plus vaste et infini, contenant même des concepts inexistants. Un vrai casse-tête métaphysique... Retiens simplement que, dans l'idée, ce qui t'est apparu ce jour-là n'est pas si loin de la réalité."
Le géant se mit à marcher à pas lourds, invitant ses deux interlocuteurs à le suivre d'un geste de la main. Un chemin en dalles de pierre à peine visible faisait le tour de la cour en partant du dojo. Ils l'empruntèrent pendant que Yalos leur montrait les alentours.
Il n'y avait pas grand-chose à observer, mais cela ne le dérangeait pas : ses paroles captivaient déjà les deux frères.
Au fil de leur discussion, Asteyle s'aperçut avec étonnement que le savoir de Yalos égalait en largeur et en grandeur sa carrure imposante.
"Tout provient de cet espace dont nous comprenons encore peu les lois et l'origine. La seule chose dont nous sommes sûrs, nous, habitants de la Cité des Récits, c'est de sa nécessité. Il est à l'origine de chaque détail de ce monde si complexe... de ces mondes, même... peut-être de bien davantage encore... Nous ignorons encore tant de choses malgré notre accès à un connaissance infini... Quelle ironie."
La seule chose dont Asteyle était à peu près sûr — et que n'importe qui savait en réalité —, c'était l'absence de vie en dehors de la cité. En fait, il n'y avait absolument rien : une vaste étendue de vide sans fin, la seule exception étant ce bastion de vitalité qu'était la cité.
Il s'agissait de la seule étoile d'un univers vide, illuminant le néant de son rayonnement.
"Je pensais qu'il n'existait rien à l'extérieur de notre cité... De quoi le Flæ Idæ peut-il bien être à l'origine, à part nous ?"
Yalos semblait attendre cette question depuis le début et reprit son explication d'une voix grave et solennelle. Autour d'eux, le paysage n'évoluait guère, la plupart des disciples ayant repris leurs activités après le grabuge.
Le monde paraissait immuable et statique, comme une constante mathématique. Mais qui percevait l'étendue cachée derrière cette impression ? Qui pouvait ne serait-ce que comprendre les limites des sens, comme la vue ou l'ouïe ? Eux qui ne pouvaient appréhender l'existence dans sa totalité, seulement des bribes ridiculement insuffisantes ?
Une légère brise rafraîchissante enveloppa soudainement Asteyle, une sensation bienvenue après la scène précédente, qui lui avait valu un sérieux coup de chaud.
"C'est là où je voulais en venir, mon garçon... De nombreuses théories émergèrent lorsque les premières apparitions eurent lieu. Des monstres, des abominations indescriptibles, voire des humains venus d'on ne sait où commencèrent à apparaître et à attaquer sans raison notre cité... Certains savants proposèrent des théories liées à ces événements, comme la contraction du Flæ Idæ matérialisant alors ces choses. Bien des choses ont changé depuis, lorsque quelqu'un a reconnu l'un des envahisseurs... provenant directement d'un livre qu'il avait lui-même écrit."
La quantité d'informations révélées par Yalos donna presque le tournis à Asteyle, tant elles impliquaient de conséquences pour l'avenir. Il essaya de décortiquer chaque passage de son explication... mais apparemment, son frère voulut lui compliquer la tâche en précisant certains points.
"Laisse-moi prendre le relais, Yalos... si tu le veux bien. Cette partie que tu as évoquée sur les théories repose en grande partie sur nous, qui travaillons au Château de Papier... alors j'aimerais apporter des détails supplémentaires."
Au même moment, un hurlement se fit entendre.
Le jeune homme ligoté au poteau n'en avait pas fini avec ses poursuivants et poussa un cri de rage. Un petit groupe de personnes s'étant formé autour de lui pour se moquer, il se mit dans tous ses états et laissa éclater sa colère.
Éralde détourna brièvement le regard, amusé par les plaintes du déserteur, puis reprit.
"Vois-tu, Asteyle, la tâche première qui m'incombe dans ce château est l'écriture de récits, de livres en tout genre. Il s'agit là de l'acte le plus vénérable, le plus pur qu'un humain puisse accomplir dans son existence... donner vie à de l'immatériel, rendre tangible le Flæ Idæ... Mais en réalité, ces mondes que nous fabriquons de toutes pièces via notre esprit existaient déjà quelque part..."
À peine eut-il le temps de finir sa phrase que son frère s'extasia, comme si une illumination soudaine lui traversa l'esprit.
"Il y a une différence fondamentale entre lire et créer un récit ! Les récits que tu rédiges sont certes le fruit de ton imagination, mais ils existaient déjà quelque part dans la Bibliothèque Infinie... Tu leur as, en quelque sorte, donné vie, n'est-ce pas ?"
Yalos et Éralde échangèrent un regard, surpris par la réactivité dont avait fait preuve Asteyle. Son cerveau en surchauffe bouillonnait comme une marmite.
Éralde, qui semblait le plus étonné par une telle rapidité de compréhension, ajouta d'un ton enjoué :
"Exactement ! Et sais-tu ce qui me permet de leur donner vie ? Mon Flæ Idæ, ou plutôt mon lien avec celui-ci... Plus ce lien est puissant, plus la lueur émanant du corps s'intensifie. Là où je veux en venir, c'est que nous ne sommes que des ponts, des passerelles vivantes entre la Bibliothèque Infinie et le Flæ Idæ."
Il marqua une courte pause, se demandant à quoi son frère pouvait bien penser. Le regarder devait faire sourire, tant ses yeux marron s'agitaient dans tous les sens.
Le vent, autrefois une simple brise paisible, commençait lentement à s'intensifier. Celui-ci était presque à l'image de la discussion, aussi rafraîchissante que déchaînée.
"...Tu dois sûrement te demander pourquoi nous continuons si cela représente un danger pour la ville, tu te tromperais lourdement. Le Flæ Idæ a toujours été relativement calme... Les apparitions se multiplient récemment, je te le concède. Notre travail au Château de Papier reste néanmoins fondamental d'un point de vue symbolique, presque religieux pour notre monde. Nous ne pouvons en aucun cas arrêter ce devoir transmis depuis des éons... depuis Héru... quand bien même nous n'en connaissons pas le dessein final."
Asteyle resta immobile, devenant presque une statue de marbre. Puis, il sembla s'observer à la manière d'une auscultation chez un médecin. Visiblement troublé par quelque chose, il demanda :
"Je pense comprendre la plupart des informations... merci, sincèrement... tous les deux. Même si cela fait beaucoup à ingérer d'un coup, il y a néanmoins une chose sur laquelle je ne peux pas faire l'impasse. Si l'épreuve de la Bibliothèque Infinie permet de faire naître en nous ce besoin de créer des récits, concrétisé par cette lueur qui émane de nous..."
Asteyle se remémora son père, sa sœur, la vieille femme... Chaque personne qui lui avait apporté un point de vue, un morceau d'assiette, un côté de la pièce insoupçonné.
Malgré leurs différences, tous ces enseignements convergeaient vers une même question.
Il reprit, sa voix dissimulant courageusement sa détresse.
"Pourquoi... pourquoi... je n'en possède pas ?"
Yalos, visiblement gêné par la question, se pencha légèrement vers Éralde, qui semblait méditer sur la question. Au bout d'un certain temps, ce dernier s'approcha de son frère, empli d'un sentiment d'amertume.
Les bourrasques de vent s'intensifièrent, décoiffant les cheveux pourtant toujours parfait d'Éralde.
"C'est... probablement l'une des seules questions auxquelles je ne peux pas te répondre. Tu es, à ma connaissance, la première personne revenue de la Bibliothèque Infinie sans une once de lueur... ce qui est totalement paradoxal, car c'est une étape clé pour la réussir. Je... je ne comprends toujours pas."
Yalos, silencieux depuis un long moment, reprit calmement :
"Vous devriez vous rendre au Sanctuaire de l'Iris Céruléen. Syngarde trouvera le moyen de comprendre ce que cela signifie. Peut-être Asteyle est-il..."
Éralde ne lui laissa pas le temps de terminer, le toisant d'un regard malveillant.
"N'y pense pas."
Pour la première fois, Asteyle ressentit une émotion différente de l'habituelle amicalité de son frère... Non, cette fois, tout ce qu'il sentit fut...
Une haine froide.