Chapitre 4
Chapitre 4
Les légendes, dans les ruelles enfumées de Midnight, se racontaient à voix basse, comme des secrets qu'on n'osait pas prononcer trop fort. Parmi elles, une seule faisait frémir même les plus braves : celle des Déicides. Ces êtres, nés de la douleur et du sacrifice, possédaient le pouvoir ultime, celui de tuer l'immortel. Un paradoxe, une aberration dans l'ordre naturel des choses, mais une réalité pourtant bien ancrée dans les mémoires.
Un Déicide, ou tueur d'immortels, ne naissait pas. Il se fabriquait, se forgeait dans le sang et la souffrance, comme une épée que l'on trempe dans le feu pour la rendre indestructible. Le pouvoir qui lui conférait cette capacité portait un nom, aussi ancien que mystérieux : le Cide. Une énergie rare, qui ne s'éveillait qu'en quelques élus, après une formation aussi rude qu'inhumaine, et surtout après l'accomplissement d'un rituel dont les détails faisaient frémir ceux qui en entendaient parler.
Le rituel, pourtant, était simple dans son principe, mais terrifiant dans son exécution. Il suffisait, un soir de pleine lune, de consommer la chair d'un immortel. La pleine lune, ce moment où les ténèbres semblaient s'épaissir et où les frontières entre le monde des vivants et celui des morts s'amincissaient, était la seule nuit où le rite pouvait s'accomplir. Le futur tueur devait déchirer de ses propres mains la peau de sa victime, en arracher un morceau, le porter à ses lèvres, et l'avaler. Ce geste, aussi brutal que primitif, ouvrait une porte que rien ne pourrait plus refermer.
Mais le prix à payer était immense. Les nuits qui suivaient le rituel étaient un enfer. Le corps du nouvel élu, parcouru par des spasmes incontrôlables, se tordait de douleur, ses muscles se contractant comme s'ils étaient broyés dans un étau invisible. La fièvre le consumait, une chaleur si intense qu'elle aurait pu faire fondre le métal. Puis venaient les accès de violence. Des crises incontrôlables, où il tuait sans discernement, déchirant tout sur son passage, ravageant villages et hameaux, laissant derrière lui un sillage de sang et de cendres. Ces accès pouvaient durer des semaines, des mois, jusqu'à ce que l'organisme finisse par assimiler le pouvoir de l'immortel, par le digérer, par en faire une partie de lui-même.
Le jour où le processus s'achevait, une marque apparaissait sur le corps du tueur. On l'appelait le « Death Code », le code de la mort, un symbole gravé dans la chair qui lui conférait la capacité de transcender l'immortalité. Cette marque, unique à chaque Déicide, le liait à jamais à son destin de chasseur. Dès lors, il était devenu un être à part, un monstre au service de la justice ou de la vengeance, selon son choix.
Cependant, ces légendes étaient lointaines, presque oubliées dans une ville comme Midnight, où la réalité des immortels NOX éclipsait tout. Et c'était justement dans l'antre même de ces immortels, au cœur de l'Ishtar, que la menace rôdait, silencieuse, invisible.
Derrière le bar, au-delà du couloir des chambres, s'étendait une pièce que peu de clients avaient jamais vue. Une salle de réunion, sombre et imposante, où les murs en papier peint délavé absorbaient toute lumière, ne laissant filtrer qu'une pénombre oppressante. L'air y était lourd, saturé de l'odeur du vieux bois et de la cire, comme si le temps lui-même s'était arrêté entre ces murs. Au centre, une table en chêne massif, patinée par les siècles, s'étirait sur plusieurs mètres, ses veines sombres racontant des histoires de festins et de complots. Autour d'elle, douze chaises aux dossiers sculptés, mais l'une d'elles, plus grande, plus imposante, trônait à l'extrémité, comme un trône.
C'est sur ce trône que Crimson NOX, le patriarche de la famille, était assis. Il avait l'apparence d'un vieil homme, mais ses traits, marqués par des siècles d'existence, semblaient figés dans une éternité de puissance. Ses cheveux, blancs comme la neige, étaient tirés en arrière, dégageant un visage anguleux aux pommettes saillantes. Ses yeux, d'un rouge profond, brillaient dans la pénombre comme deux braises, et leur regard, lorsqu'il se posait sur quelqu'un, donnait l'impression de sonder jusqu'à l'âme. Vêtu d'un costume noir, taillé dans un tissu d'une finesse rare, il dégageait une aura d'autorité absolue, une présence qui écrasait tout dans son rayon.
Autour de lui, ses cinq enfants étaient assis, tous immortels comme lui, tous héritiers de sa puissance et de sa cruauté.
Les deux filles, Stéphanie et Mariane, étaient des jumelles, presque identiques, mais pourtant si différentes. Toutes deux mesuraient près de deux mètres, leurs corps élancés et athlétiques dessinant des silhouettes de guerrières antiques. Leurs cheveux courts, gris argenté, encadraient des visages aux yeux bleus, d'un bleu glacial, sans chaleur. Pour les distinguer, elles portaient des épingles à cheveux différentes : une blanche pour Stéphanie, une violette pour Mariane. Stéphanie, l'aînée de quelques minutes, avait un sourire en coin, toujours prête à provoquer, tandis que Mariane, plus réservée, observait avec une intensité qui mettait mal à l'aise.
Les trois garçons, eux, étaient aussi dissemblables que possible. Richard, le plus grand, était un colosse à la musculature saillante, ses bras épais comme des troncs d'arbre. Son crâne était rasé, lisse, laissant voir un visage austère, marqué par une cicatrice qui barrait sa joue gauche. Ses yeux noirs, sans éclat, ne trahissaient jamais ses pensées. À côté de lui, Horace, plus trapu, presque rond, respirait la bonhomie, mais ses petits yeux gris, malicieux, cachaient une intelligence redoutable. Ses cheveux, également gris, coupés à ras, lui donnaient un air sévère. Enfin, Ralhan, le plus jeune des garçons, était le plus élancé. Ses cheveux noirs et bouclés tombaient sur ses épaules, encadrant un visage fin, presque féminin, mais ses yeux, d'un vert pâle, avaient une intensité qui trahissait une ambition sans bornes. C'était lui le gérant de l'Ishtar, celui qui gérait les affaires avec une main de fer dans un gant de velours.
— Mes fils, quelles sont les nouvelles ? demanda Crimson, sa voix grave résonnant dans la pénombre comme un écho souterrain.
— Rien à signaler de notre côté, répondirent les jumelles à l'unisson, leurs sourires se répondant.
— Pour l'instant, je contrôle le Déicide comme un enfant, avoua Ralhan, sa voix trahissant une fierté à peine dissimulée. Ethan Moon, un prétendu tueur d'immortels, est amoureux d'une de mes hôtesses. Il fait mon sale boulot, exécute mes ordres, et il croit qu'il pourra la racheter. Il ne sait pas qu'elle ne lui sera jamais rendue. Jamais.
— Tu n'as pas réellement besoin de lui, fit remarquer Mariane, les yeux plissés. Pourquoi le garder en vie ?
— Il est utile, répondit Ralhan, un sourire aux lèvres. Il tue nos ennemis, il fait le travail sale. Et quand il ne servira plus, il sera temps de s'en débarrasser.
Crimson écoutait, immobile, ses doigts tapotant le bras de son fauteuil. Ses yeux rouges brillaient d'une lueur amusée. Il aimait cette complicité familiale, ce jeu de pouvoir où chacun savait sa place. Mais son regard, soudain, se durcit.
— Il y a autre chose, n'est-ce pas ? demanda-t-il, sa voix n'ayant plus la même douceur.
— Rien ne t'échappe, père, dit Stéphanie. La jeune femme que nous avons aperçue sur les toits, celle qui rôde autour de l'Ishtar depuis plusieurs nuits. Nous l'avons localisée.
— Elle est sur le toit, juste au-dessus de nous, ajouta Mariane.
Crimson sourit, un sourire qui n'avait rien de rassurant.
— Laissez-la venir. Je veux voir ce qu'elle a dans le ventre.
À cet instant, comme si les paroles du patriarche avaient été une invitation, un bruit assourdissant déchira le silence. Le plafond s'ouvrit, des débris de plâtre et de béton pleuvaient, et une silhouette tomba dans la salle, surgissant d'un nuage de poussière. Une jeune femme, brune, les cheveux longs et libres, son écharpe blanche flottant autour d'elle, se releva avec une grâce féline. Ses yeux bleus, d'une clarté presque surnaturelle, parcoururent la pièce, s'arrêtant un instant sur chaque visage.
Elle se tenait au fond de la salle, face à eux, droite, impassible, comme si elle défiait le monde entier.
Les immortels se levèrent d'un mouvement, un ballet synchronisé. Les jumelles, Stéphanie et Mariane, furent les premières à réagir, leur vitesse surnaturelle les faisant bondir en avant.
— Laissez-moi m'en occuper, dit Stéphanie, un sourire cruel aux lèvres.
— Je peux l'essayer, moi aussi, répondit Mariane, un éclat de défi dans les yeux.
La jeune brune les regarda approcher, ses mains se crispant, une lueur d'acier apparaissant à ses ongles. Elle les attendit, impatiente, les nerfs tendus.
La collision fut violente. Les corps s'entrechoquèrent, et la salle de réunion devint le théâtre d'une bataille qui allait changer le destin de Midnight.