Chapitre 3
Chapitre 3
L'air à l'intérieur de l'Ishtar s'était à peine recomposé que déjà la tension retombait sur les épaules d'Ethan comme un manteau de plomb. Le départ précipité de Raven, propulsé dehors par les gardes comme un vulgaire sac de gravats, avait laissé dans le bar un vide étrange, une absence presque palpable. Ethan, encore secoué par cette rencontre aussi brève qu'intense, commanda un autre verre. Le whisky brûla sa gorge, un feu liquide qui promettait d'étourdir ses pensées, d'endormir cette douleur sourde qui lui rongeait le cœur depuis que Veronica l'avait rejeté.
Le brouhaha des joueurs, les rires gras des ivrognes, les chuchotements complices des hôtesses — tout cela formait une cacophonie assourdissante qui lui vrillait les tympans. Il ferma les yeux une seconde, cherchant un havre de paix dans l'ombre de ses paupières. En vain. L'image de Veronica, enlacée à cet inconnu, s'imprimait au fer rouge dans sa mémoire.
L'hôtesse au collier, celle qui avait attiré l'attention de Raven, s'approcha de lui. Elle était belle, d'une beauté froide et calculée, ses cheveux noirs encadrant un visage aux pommettes hautes. Ses lèvres, peintes d'un rouge sombre, vinrent se poser sur son cou, un baiser humide et insistant qui parcourut la peau d'Ethan d'un frisson qu'il réprima d'un geste brusque. Il la repoussa, doucement mais fermement, et elle s'éloigna avec un sourire en coin, comme si elle savourait ce petit jeu de rejet.
Il n'eut pas le temps de souffler. Un bruit, d'abord lointain, puis soudainement assourdissant, déchira l'air épais de l'Ishtar. Les murs tremblèrent, les verres oscillèrent sur le comptoir, et un rideau de fumée blanche s'éleva de nulle part, envahissant la salle comme une marée aveuglante. Les clients poussèrent des cris, les femmes hurlèrent, et les gardes, ces colosses en costume noir, se jetèrent à terre, les mains sur les yeux, incapables de discerner quoi que ce soit dans ce chaos blanc.
Des pas, rapides et glissants, fendirent la fumée comme des serpents. Des bruits sourds, des impacts mats, des craquements d'os. Puis le sang. Des éclaboussures rouges vinrent maculer le marbre du bar, le velours des fauteuils, le bois des tables de jeu. Quand le voile de fumée se dissipa enfin, Raven se tenait debout au milieu des décombres, immaculé. Pas une goutte de sang sur son sweat blanc. Ses poings, encore crispés, se détendirent lentement, et ses yeux ambrés balayèrent la salle avec une froideur de prédateur. Autour de lui, les gardes gisaient, morts, leurs corps percés, déchirés, leurs sang répandu formant des flaques qui brillaient sous la lumière tamisée des lustres.
Les clients, hagards, s'étaient massés dans un coin, certains tremblant, d'autres trop ivres pour comprendre. Tous étaient vivants. Raven avait fait le tri. Des meubles en ruines, des bouteilles brisées, des éclats de verre partout.
— Raven, gronda Ethan, se levant de son tabouret. Dis-moi ce qui t'a pris ?
— Ethan, répondit Raven, la voix calme mais tranchante. Je te pose une question. Où est Talia ?
— Qu'a-t-elle de si spécial ? Ta bien-aimée ?
— Non.
— Alors pourquoi tout ce cirque ? s'esclaffa Ethan, un rire nerveux. Tu débarques, tu tues des hommes, tu sèmes le chaos, pour une question ?
— Je l'ai tuée, Ethan, dit Raven, les mots tombant comme des couperets. De mes propres mains. Et j'en ai pris plaisir.
Le sang d'Ethan se glaça. Il crut un instant avoir mal entendu.
— QUOI ? hurla-t-il, bondissant, son visage déformé par la rage. NE ME DIS PAS QUE TU L'AS TUÉE ?
— Si, dit Raven, un sourire aux lèvres. Cette salope a voulu s'enfuir. Elle a mis en péril l'investissement du patron.
— ELLE EST MA SŒUR, espèce d'enfoiré ! L'unique famille qui me restait ! Et tu oses...
— Ta sœur ? ricana Raven. Elle était ta sœur, et tu l'as laissée devenir une putain pour la famille NOX ? Quelle belle preuve d'amour. Si elle est morte, tu n'as que toi à blâmer.
— Tu ne comprends rien ! vociféra Ethan, les poings serrés.
— Je comprends surtout que tu es pathétique, Ethan. Tu as un pouvoir qui pourrait terrasser des armées, et tu fais la girouette pour une hôtesse et un patron qui te méprisent.
Ethan ne répondit pas. Il fonça, porté par une rage aveugle, sa vitesse décuplée par la colère. Il bondit, prit appui sur une table en bois, et s'élança vers Raven, un coup de pied droit ciblant son torse. Raven para, trop tard. Le coup l'atteignit en plein sternum, le projetant en arrière dans une table de jeu qui explosa en échardes. Le bois vola en éclats, des tessons se plantèrent dans son sweat, déchirant l'étoffe, lacérant la peau. Il roula, se releva en époussetant sa veste, les yeux plus sombres que jamais.
Il fonça à son tour, une flèche noire, et ses poings s'abattirent sur Ethan comme une pluie de marteaux. Un uppercut dans le menton, un direct dans le ventre, une droite qui dévia de peu la mâchoire d'Ethan. Le rouquin encaissa, recula, son corps heurtant le comptoir de marbre avec un bruit sourd. Mais au lieu de s'effondrer, il posa sa main sur le bar, se propulsa contre le mur derrière, et, dans une poussée fulgurante, s'élança sur Raven, les deux poings en avant.
Le noir, surpris par la rapidité, n'eut que le temps de croiser les bras. La collision fut violente. Les deux corps s'entrechoquèrent, et Raven, déséquilibré, fut projeté contre une table qui céda sous son poids. Ethan sauta sur lui, lui assenant un coup de poing dans le visage, mais Raven para, saisit le poignet d'Ethan, et d'une rotation, le déséquilibra. Le rouquin tomba à son tour, mais ses jambes puissantes s'enroulèrent autour de Raven et le projetèrent contre le bar, déjà détruit, qui s'écroula sous le choc.
Raven resta un long moment immobile, les yeux fermés. Des débris de verre et de bois jonchaient le sol autour de lui. Ethan, confiant dans sa victoire, s'approcha en boitant. Il jeta un regard aux bouteilles brisées, aux flaques d'alcool qui brillaient sur le marbre. Et là, dans un halo de lumière, il reconnut le collier de Talia, abandonné dans la poussière.
Il se pencha sur Raven, le souffle court, un sourire victorieux aux lèvres. Une erreur. Un simple clignement d'yeux, une seconde d'inattention.
Raven ouvrit les yeux, bondit, saisit Ethan par le cou, et d'un uppercut d'une violence surhumaine, l'envoya valser contre le plafond. Le corps du rouquin s'écrasa contre le béton, qui vibra sous le choc, puis redescendit en chute libre. Raven le rattrapa d'un coup de pied dévastateur qui le propulsa à travers la porte en marbre séparant le bar du couloir des chambres.
Ethan dévala le couloir, s'arrêtant net devant une porte qu'il connaissait trop bien. Veronica.
Il frappa. La porte explosa, s'ouvrant sur un spectacle qu'il n'oublierait jamais. Veronica, nue, enlacée sous les draps avec un client, un homme massif, à la carrure de lutteur. Le client se leva, en colère, s'approcha d'Ethan et, sans un mot, le frappa à coups de pied. Ethan ne se défendit pas. Il regardait Veronica, cette nudité offerte à un autre, cette trahison qui lui déchirait le cœur.
— Bon à rien, cracha Veronica. Tu t'es vraiment imaginé que je pouvais t'aimer ?
— Bande de vermines, lança Raven, surgissant du bout du couloir. Vous frappez un homme à terre, blessé. Vous ne méritez pas de vivre.
Le client chargea. Raven le saisit par le cou, le souleva dans les airs, et lui broya la gorge. Le sang jaillit, giclant sur le sweat blanc. Puis il s'avança vers Veronica. Elle recula, terrifiée. Il lui arracha le sein gauche d'un geste sec, emportant le poumon, et jeta les organes derrière lui. Le corps de la jeune femme s'effondra, ses yeux se fixant sur Ethan, tandis que son sang se répandait sur le sol.
Ethan hurla. Un hurlement primal, venu du fond des âges. Son bras gauche s'illumina, brûlant son sweat, libérant son tatouage de serpent qui étincela d'une lueur infernale. Ses yeux se rétrécirent, devinrent des fentes verticales, des pupilles de reptile. Une couche d'écailles noires recouvrit son corps, à l'exception de son visage et de ses paumes. Des veines gonflèrent sur ses joues, rouge sombre, pulsant au rythme de sa rage.
Il empoigna Raven, le jeta contre un mur, puis contre l'autre, avant de l'écraser au sol. Il le souleva par le col, ses yeux de serpent dans ceux de l'homme noir.
— Tu vois ce que tu as fait ? rugit-il.
— L'équilibre, parvint à articuler Raven.
— Je l'aimais ! Tu ne comprends pas l'amour, toi, avec ta vengeance pathétique.
— L'amour ? Tu crois que c'est de l'amour ? Tu te laisses dominer par elle, par les NOX. Tu es un lâche.
— Tais-toi ! hurla Ethan.
— Pourquoi ne libères-tu pas ton pouvoir ? Pourquoi ne tuerais-tu pas cette famille toute entière ?
— Parce que j'ai essayé ! Et je me suis fait battre.
Il relâcha Raven. Le souffle court, il recula. Son corps reprit peu à peu son apparence normale, les écailles s'estompant.
Ils s'assirent sur des débris, une bouteille d'alcool entre eux. La tension retomba, comme une marée qui se retire après la tempête.
— Je voulais la racheter, Ethan finit par avouer. Travailler pour les NOX, payer sa liberté.
— Et tu as cru qu'ils tiendraient parole ?
— Je n'avais pas d'autre choix.
Raven lui tendit la bouteille. Il but une longue gorgée.
— Moi, dit-il, j'ai fui. J'ai été formé pour tuer les immortels. Mon maître m'a appris tout ce qu'il fallait. Quand je suis revenu, Talia avait été vendue à l'Ishtar. Je pensais la sauver.
— On est deux imbéciles, conclut Ethan.
Raven hocha la tête. Il se leva, regarda Ethan fixement.
— Unissons-nous, Ethan. Enfuyons-nous d'ici. Nous tuerons les NOX, libérerons Midnight. Et après, quand ils ne seront plus, nous terminerons notre duel. Un dernier combat.
— Marché conclu, répondit Ethan.
Ils se serrèrent la main, deux ennemis jurant une trêve, deux déicides promettant un carnage à venir.