Chapitre 2
Chapitre 2
Le parfum glacé de la nuit s'insinuait dans les narines des noctambules comme une promesse vénéneuse. Il mêlait l'odeur âcre du bitume mouillé, la douceur entêtante du tabac froid et les effluves sucrés des parfums bon marché qui flottaient dans l'air comme des fantômes. Les rues de Midnight, loin de s'assoupir, s'éveillaient à une vie différente, une vie de trottoirs glissants, de rires hystériques et de regards concupiscents. La ville, monstre de béton et de verre, exhalait ses désirs les plus sombres dans les artères de ses quartiers chauds, là où la morale s'effondrait sous le poids de l'argent et du vice.
Drogue, sexe, argent, corruption, violence. Ces cinq mamelles nourrissaient les bas-fonds de Midnight depuis des générations. Les garants de l'ordre, les fameux gardiens, tentaient bien de juguler ce flot incessant de débauche, mais leurs efforts se heurtaient à une réalité implacable : les racines du mal plongeaient trop profond, trop anciennes. Et au sommet de cette pyramide de perdition trônait une famille dont le nom seul faisait trembler les plus courageux : les NOX.
Ils étaient arrivés des siècles plus tôt, surgissant des brumes d'une époque que l'histoire avait oubliée. Personne ne savait d'où ils venaient, ni comment ils avaient acquis leur pouvoir démesuré. Toujours est-il qu'ils s'étaient installés à Midnight comme des araignées tissant leur toile, et que la ville, peu à peu, était devenue leur chasse gardée. Les NOX n'étaient pas des hommes ordinaires. Ils étaient immortels. Incapables de mourir, de vieillir, de faiblir. Leurs corps guérissaient de toute blessure, leurs muscles possédaient une force surhumaine, et leurs déplacements étaient si rapides qu'ils semblaient se téléporter d'un endroit à l'autre. Combien de chasseurs, combien de braves, étaient partis en expédition contre eux, le cœur gonflé d'espoir, pour ne jamais revenir ? Trop. Bien trop. Leurs noms s'ajoutaient désormais à la longue litanie des disparus, gravés dans la mémoire des familles endeuillées, mais ignorés du reste du monde.
Au cœur de cet empire du vice se dressait un établissement de légende : l'Ishtar. Nommé d'après l'ancienne déesse de la fertilité et de la guerre, ce lieu était bien plus qu'un simple bar ou une maison close. C'était le temple de la luxure, l'antre où les désirs les plus inavouables trouvaient leur exutoire, où les fortunes se faisaient et se défaisaient en une nuit, où les âmes se vendaient pour un verre de whisky ou un baiser volé. L'Ishtar était le joyau des NOX, leur fierté, leur instrument de contrôle. Par lui, ils tenaient la ville par la gorge, sachant que les secrets qu'on y échangeait valaient plus que tout l'or du monde.
La bâtisse, imposante et décadente, se dressait au milieu d'une place pavée que les lumières des réverbères rendaient presque aussi claire que le jour. Sa façade, ornée de colonnes de marbre rose et de statues aux poses équivoques, était un défi lancé à la bienséance. Au-dessus de la porte, un gigantesque néon rouge représentant une femme aux courbes généreuses clignotait dans la nuit, comme un phare guidant les âmes perdues vers leur perte. Les vitres, teintées et épaisses, laissaient filtrer une lueur tamisée, chaude et suffocante, qui promettait bien des plaisirs à qui osait franchir le seuil.
Ce soir-là, l'Ishtar battait son plein. Le service de la nuit venait de commencer, et les hôtesses, vêtues de tenues aussi légères que provocantes, s'affairaient parmi la clientèle avec des sourires de circonstance. Certaines étaient de véritables beautés, aux traits fins et aux corps sculptés par des années de soins et de privations ; d'autres, plus robustes, compensaient leur manque de grâce par une énergie communicative et un culot à toute épreuve. Toutes, pourtant, partageaient le même regard : un regard vide, usé par les nuits blanches et les caresses forcées, un regard qui avait vu trop de choses pour encore s'étonner.
Les clients, eux, arrivaient par vagues, comme des bêtes affamées. Hommes d'affaires en costumes de luxe, voyous au blouson de cuir, politiciens véreux, simples ouvriers en quête d'oubli : tous se pressaient aux portes de l'Ishtar, avides de sensations. Certains se dirigeaient directement vers le bar, où des bouteilles de whiskys millésimés les attendaient, alignées comme des soldats sur les étagères de bois sombre. D'autres bondissaient sur les tables de jeu, attirés par le frisson du pari, les dés qui roulaient sur le velours vert, les cartes qui glissaient entre les doigts agiles des croupiers. La fumée, épaisse et bleutée, flottait en volutes au-dessus des têtes, se mêlant aux relents de sueur et de parfums, créant une atmosphère asphyxiante où le temps semblait suspendu.
Le gérant de l'établissement, un homme d'âge mûr au visage anguleux et aux tempes grisonnantes, était assis à l'extrémité du bar. Il répondait au nom de Ralhan, mais rares étaient ceux qui osaient l'appeler ainsi. Pour la plupart, il était simplement « le patron ». Il savourait un verre de whisky, un Glenfiddich trentenaire, dont le liquide ambré dansait lentement dans le verre lorsqu'il le faisait tourner entre ses doigts. Ses yeux, d'un bleu aussi pâle que la glace, observaient la salle avec une satisfaction distante. Chaque client, chaque geste, chaque mot échangé, tout cela se traduisait en chiffres dans sa tête, en profits, en pouvoir.
Soudain, une silhouette féminine s'approcha de lui. Elle était belle, d'une beauté froide et tranchante, avec des cheveux noirs comme la nuit et des lèvres peintes d'un rouge sanglant. Sa tenue, un simple tissu de soie qui épousait ses formes avec une précision presque indécente, laissait peu de place à l'imagination. Elle se pencha vers Ralhan et murmura quelques mots à son oreille, sa main effleurant sa joue dans un geste qui n'était ni un attouchement ni une caresse. Il y eut un échange furtif, un regard, puis le gérant vida son verre d'une traite, se leva et disparut dans les couloirs sombres qui s'étendaient derrière le bar.
Ce couloir, long et sinueux, était le véritable cœur de l'Ishtar. Il menait aux chambres de passe, ces petites cellules où le plaisir se monnayait à la minute. Les murs, tapissés d'un papier peint usé par les ans, étaient couverts de dessins obscènes, tracés à la hâte par des mains anonymes. L'éclairage y était quasi inexistant, quelques appliques de mauvaise qualité dispensaient une lumière jaunâtre et vacillante, qui dansait sur les visages et créait des ombres inquiétantes. C'est là que se retiraient les clients en quête de compagnie tarifée, là que s'échangeaient les faveurs et les secrets, là que se nouaient les tragédies.
À l'extrémité de ce couloir, une porte s'ouvrit. C'était celle de la chambre numéro sept, attribuée à une certaine Veronica. Une belle blonde aux yeux marron, à la chevelure soyeuse et aux formes généreuses, l'attendait, installée sur un lit aux draps de satin rouge. La pièce était petite, envahie par un mobilier clinquant : un miroir au cadre doré, une table de chevet en bois laqué, une lampe au abat-jour en dentelle. L'air y était lourd, saturé de l'odeur du sexe et des parfums bon marché.
La porte s'ouvrit et Ethan, le rouquin, entra. Il avait l'air tendu, mais un sourire se dessina sur ses lèvres dès qu'il aperçut la jeune femme. Elle le dévora du regard, un regard à la fois doux et insistant, un regard qui avait fait fondre bien des hommes. Il s'approcha d'elle, sans un mot, et la saisit par la taille. Leurs lèvres se rencontrèrent dans un baiser avidement goulu, comme s'ils voulaient se dévorer l'un l'autre. Ses mains s'activèrent, dégrafant le soutien-gorge noir en dentelle qui s'avéra être le seul vêtement que Veronica portait, en plus d'un sous-vêtement assorti.
Ils s'unirent dans une frénésie que le temps semblait accélérer. Leurs corps, enchevêtrés, bougeaient au même rythme, un rythme qui résonnait dans les murs et parvenait aux oreilles des passants du couloir. Les gémissements de Veronica furent bientôt audibles, mêlés à ceux d'autres amants dans les chambres voisines, créant une symphonie dissonante de plaisirs achetés.
Mais lorsque l'étreinte se relâcha, le silence retomba, pesant. Ethan se rhabilla, gestes précis et mécaniques, tandis que Veronica, allongée sur les draps froissés, tentait de prolonger l'instant. Elle l'attira vers elle, ses doigts effleurant son torse nu.
— Reste encore un peu avec moi, murmura-t-elle, la voix encore rauque de plaisir.
— Tu sais bien que je ne peux pas, répondit-il, agacé malgré lui. Ses yeux évitèrent les siens, fuyant la tendresse qu'elle lui offrait.
— Ethan, insista-t-elle, alors qu'il ajustait ses chaussures.
— Veronica, je dois aller travailler. Sinon, je ne pourrai jamais te sortir d'ici.
— Tu te bats pour un rêve, souffla-t-elle. Personne ne peut échapper au patron. Et même si on s'enfuyait, de quoi vivrait-on ? Nos enfants deviendraient orphelins trop jeunes...
— Je t'aime, Veronica, coupa-t-il, le regard soudain brûlant. Je veux te voir porter mes enfants. Ce n'est pas un rêve, c'est un projet.
Elle ricana, un rire amer qui figea le sang d'Ethan.
— Tu es sérieux ? Tu te rends compte de ce que tu dis ? T'as perdu la raison ?
Il voulut répondre, mais elle l'interrompit, la voix glaciale.
— Sors. Je ne veux plus te voir.
Il tenta de protester, mais elle le poussa, le jeta hors de la chambre. La porte claqua derrière lui, et il resta là, figé, à écouter les gémissements d'un autre client qui prenait sa place. La rage lui noua l'estomac. Il frappa une, deux, trois fois, en vain. Le bruit du lit, les cris simulés de Veronica, tout cela le déchirait.
Il finit par s'éloigner, les mâchoires serrées, et retourna dans le bar. Là, il commanda un whisky, un double, et le but d'un trait avant de s'asseoir. Le comptoir de marbre, frais sous ses doigts, l'ancra dans une réalité douloureuse.
C'est alors qu'un homme s'assit à côté de lui. Noir, cheveux courts, yeux ambre, un sweat blanc. Il commanda la même chose.
La voix grave de l'inconnu résonna dans la confusion des pensées d'Ethan.
— On dirait que vous avez eu une mauvaise journée.
— On dirait bien, répondit Ethan, sans le regarder.
Le dialogue s'engagea, d'abord méfiant, puis plus ouvert. Ethan donna son nom, par provocation ou par défi. L'inconnu se présenta à son tour : Raven Crow. Le nom fit l'effet d'une décharge électrique dans l'esprit d'Ethan. Un frémissement parcourut son échine, ses doigts se serrèrent autour du verre.
— J'allais oublier une chose, Ethan, reprit Raven. Connaissez-vous une certaine Talia Crow ?
Ethan se crispa. Il détourna les yeux, mentit, tenta de l'intimider. Mais Raven l'observait, intensément, et Ethan sentit le regard de l'homme percer ses défenses. Les gardes, deux colosses, vinrent poser leurs mains sur les épaules de Raven.
— Vous devriez quitter les lieux, souffla Ethan. Avant que cela ne tourne mal.
Mais Raven ne bougea pas. Il vida son verre, se leva, et ses yeux plongèrent dans ceux d'Ethan. Un regard noir, insondable, qui promettait le chaos.
Sur le chemin de la sortie, escorté par les gardes, Raven aperçut l'hôtesse au collier. Un bijou qu'il reconnut aussitôt. L'initiale T.C gravée au dos. Talia. Sa sœur. Il savait qu'elle ne s'en séparait jamais. Il savait que ce collier était son seul bien, son dernier lien avec lui.
— Où avez-vous eu ça ? demanda-t-il, le regard devenu de glace.
— Le patron me l'a filé, répondit l'hôtesse, déconcertée. Qu'est-ce que ça peut vous faire ?
— Réponds-moi, insista-t-il.
Mais les gardes le soulevèrent déjà, le projetant hors de l'Ishtar. La porte se referma avec un bruit sourd, le laissant seul, dans le froid, les poings serrés. Une larme, la seule, coula le long de sa joue.
Il savait maintenant que sa sœur n'était plus en vie. Et il savait que Midnight allait payer pour cela.