Chapitre 1 662
Bien à l'ouest des terres revendiquées par les golgari, au-delà de l'océan englouti et des Îles Ardentes, s'étend la vaste zone connue sous le nom de Jungle de Somnos.
En dehors des cultes, rares sont ceux qui se souviennent de la raison de ce nom. La Légion, très certainement, car ce sont eux qui l'ont baptisée ainsi, et peut-être les tribus Walik qui y vivent encore.
C'est ici que Lerrewyn a fait surface. Selon la légende, la terre était stérile lorsqu'elle a émergé, mais c'était une chose qu'elle était plus que capable de corriger. Les arbres, les fougères, les lianes et les fleurs de cette jungle dorment désormais, mais ils se souviennent de leur maîtresse, même des milliers d'années plus tard, alors que les plantes originelles créées par l'Ancienne ont dépéri et pourri.
Lorsqu'elle s'éveille, la Jungle s'anime, car elle fait partie d'elle, encore aujourd'hui.
-Extrait de « Sagesse collective des cultes » par Granin Lazus
[Tu veux que je… joue… avec cette balle.]
Rassan'tep regarda avec scepticisme la sphère de pierre, d'environ un mètre de diamètre, que les fourmis avaient fait rouler dans sa chambre. Il avait espéré avoir l'occasion de revoir la fourmi, Anthony, ou du moins d'interagir avec le golgari, Granin. En tant que confrère cultiste, il était impatient de constater les progrès de l'Ancien potentiel, mais cela s'avérait difficile.
Il déplaça son poids, faisant tinter très joliment les bijoux en or qui ornaient ses membres et son dos écailleux. Inconnu de tous sauf de son Set'sulah, Ammon'sil, ce tintement particulier était conçu pour signifier la confusion et la méfiance.
En serviteur fidèle et lié par l'esprit qu'il était, Ammon'sil ne montra aucun signe d'avoir reçu le message, mais s'avança avec fluidité.
La fourmi devant eux hocha la tête avec compréhension. Il était intéressant de voir ces monstres commencer lentement à adopter les manières des autres races. Particulièrement ces… fourmis diplomates. Elles étaient capables de communiquer des émotions même dans les gestes les plus simples, d'une manière qu'un ka'armodo pouvait comprendre.
[Nous ne demanderions à aucun ka'armodo, et encore moins à un ancien, de faire quelque chose qui manque de dignité. D'autres ka'armodo, y compris certains anciens, ont déjà participé par le passé, certains visitant la Colonie, d'autres ayant décidé de résider parmi nous. Le jeu que nous proposons est un test d'habileté, de réflexes, de stratégie, de force et d'endurance.]
Rassan'tep se secoua très légèrement, faisant à nouveau tinter ses ornements lentement. Son fidèle Set'sulah comprit ce qu'il voulait dire.
[Peut-être serait-il poli de permettre à Rassan'tep de voir le jeu en personne avant qu'on lui demande de s'engager dans cette faveur pour vous.]
Essayer d'entrer dans les bonnes grâces de la Colonie n'était certainement pas aussi facile qu'avant, et ils étaient très insistants sur ce… jeu. Que s'était-il passé depuis sa dernière rencontre avec eux dans la troisième strate ?
[Bien sûr, il se trouve justement qu'un match de démonstration est en cours à proximité. Souhaitez-vous me suivre ?]
D'un geste balayant des antennes, la fourmi sembla suggérer poliment qu'ils « passent par ici ». Lorsque Rassan'tep déplia ses bras et commença à se déplacer, la fourmi prit cela pour l'assentiment que c'était et se tourna pour montrer le chemin.
Rassan'tep suivit tout en échangeant des communications mentales avec ses serviteurs à un rythme rapide. Aucun d'entre eux n'avait entendu parler de ce jeu auparavant, ce qui semblait étrange, étant donné à quel point la Colonie insistait dessus.
Déterminé à ne pas être manipulé ou berné, le ka'armodo résolut de rester sur ses gardes. En tant qu'ancien, il avait vécu des siècles et refusait de laisser des fourmis qui n'étaient en vie que depuis quelques années prendre le dessus sur lui.
En traversant la forteresse, ils finirent par arriver dans une vaste chambre, dont le centre avait été creusé dans le sol. En effet, un jeu était déjà en cours, les joueurs engagés dans ce… Tunnel Ball, mais il y avait quelque chose de choquant qui saisit l'attention de Rassan'tep.
Les deux équipes partageaient la même composition : un ancien ka'armodo et ses serviteurs Set'sulah. Dire qu'il y avait déjà des anciens qui avaient sacrifié leur dignité pour ce… spectacle ! Qu'est-ce que la Colonie leur avait offert ?
Leur guide se retourna pour leur faire face.
[Ici. Je vous invite à regarder. Si vous avez la moindre question, je serai heureuse de vous fournir toutes les réponses que vous souhaitez.]
Depuis leur point de vue, il était facile de regarder en bas et de voir les détails du jeu. Rassan'tep se tourna pour regarder par-dessus la rambarde, pas tout à fait à l'aise avec ce qu'il voyait.
Cela semblait être un concours de magie. Les Set'sulah, ancrés par leur maître ka'armodo lié, étaient engagés dans une bataille de volontés, se lançant des sorts tout en érigeant des boucliers et des barrières pour défendre leur propre camp. Au début, il se demanda si la balle était totalement ignorée par les deux camps, mais en y regardant de plus près, il put voir qu'elle était en fait le centre d'intérêt total des deux équipes.
Le barrage de sorts était entièrement conçu pour essayer de repousser l'autre équipe loin de la sphère. Une équipe essayait d'avancer, cherchant à créer une brèche et à s'enfoncer dans la formation adverse, tandis que l'autre cherchait à absorber la pression et à tenir la ligne.
[Le style de jeu adopté par vos semblables ka'armodo a été des plus fascinants pour nous,] leur dit leur hôte. [Nous, les fourmis, jouons un jeu plus physique, où charger, foncer et bloquer sont des éléments clés de notre stratégie. D'un autre côté, les équipes formées de votre peuple le voient comme un exercice purement mental. J'ai personnellement vu plusieurs matchs où aucun des deux camps n'a touché physiquement la balle.]
Eh bien, évidemment. Quel besoin y avait-il de toucher la balle ? Les ka'armodo étaient fiers de leur supériorité magique. La déplacer avec de la force, du vent, de la pierre, ou n'importe quel autre type de mana suffirait.
Ce que Rassan'tep pouvait voir, et que la fourmi ne pouvait pas, c'était l'interaction entre le ka'armodo et le Set'sulah des deux côtés. La manipulation de l'énergie, le blitz rapide de pensées voyageant entre eux, le lien spirituel profond que tous les serviteurs partageaient avec leurs maîtres, et vice versa. Les deux équipes oscillaient, leurs esprits travaillant en parfaite harmonie pour créer une magnifique chanson de mana et de volonté.
Finalement, il y eut une percée. Une légère faiblesse dans l'équipe défensive créa une ouverture, et les attaquants furent prompts à bondir. Un pilier de pierre jaillit du sol, propulsant la balle vers l'avant, tandis qu'une poussée de vent descendait d'en haut, cherchant à dévier la balle selon un angle délicat pour la diriger vers ce que Rassan'tep apprit être la zone de score : le mur de l'équipe ennemie.
Les défenseurs, calmes sous la pression, reculèrent rapidement tandis que les attaquants avançaient, maintenant leur harmonie spirituelle et mentale finement réglée.
D'autres échanges de sorts suivirent alors que l'un des camps cherchait à détruire la balle, tandis que l'autre la défendait tout en tentant de la rapprocher du mur. Finalement, l'équipe défensive ne fut pas en mesure de récupérer à temps, et les attaquants réussirent à glisser la balle à travers leurs défenses et à marquer.
Les deux camps prirent un moment pour se reprendre, puis s'inclinèrent devant leurs adversaires avant de retourner dans leur camp respectif. Une démonstration digne, bien adaptée aux ka'armodo et à leurs serviteurs. Rassan'tep fut soulagé qu'ils n'aient pas oublié leur peuple entièrement.
Pendant l'heure qui suivit, ils regardèrent le match se dérouler. Ammon'sil posa des questions et discuta poliment avec la fourmi guide, mais Rassan'tep resta concentré sur le jeu. Peu importe comment il y réfléchissait, il ne pouvait tout simplement pas comprendre ce que ses confrères anciens faisaient là en bas.
Lorsque le jeu prit enfin fin, l'une des équipes étant déclarée vainqueur, les deux camps s'inclinèrent une fois de plus, plus profondément cette fois, en signe de respect mutuel.
[Eh bien, qu'en avez-vous pensé ?] demanda leur guide, en nettoyant doucement ses antennes.
[Je veux leur parler,] annonça soudainement Rassan'tep, faisant hésiter Ammon'sil un instant, les sourcils froncés.
Les réunions entre ka'armodo étaient des affaires formelles et organisées. Ce genre de rencontre spontanée, entre trois anciens qui plus est, était rare, pour ne pas dire plus.
[Bien sûr que vous pouvez,] annonça joyeusement la guide. [Je vais les prévenir.]
Cela ne prit pas longtemps à organiser, et bientôt Rassan'tep fut au niveau du sol, ses serviteurs autour de lui, leur posture et leurs expressions soigneusement contrôlées de peur de l'humilier, lui et eux-mêmes, devant leurs pairs. Une fois les salutations rituelles et les politesses échangées, il fut enfin en mesure de s'adresser aux autres ka'armodo et de leur poser sa question brûlante.
[Pourquoi vous engagez-vous dans cette activité ?] dit-il. [Qu'est-ce qui vous motive à participer ? J'admets que ce n'est pas aussi… inconvenant que je le pensais lorsque j'en ai entendu parler, mais je ne comprends toujours pas pourquoi des anciens comme vous voudraient… jouer… à un tel jeu.]
Les autres anciens échangèrent un bref regard avant que l'une d'entre eux ne se tourne vers lui, croisant ses mains sur sa poitrine.
[Il y a plusieurs réponses que je pourrais donner,] déclara celle qui s'était présentée sous le nom de Holon'tep, [mais je donnerai celle qui est la plus pertinente pour moi. Pour mieux perfectionner l'union entre le maître et le serviteur, ce « jeu » constitue un excellent test. Notre lien est tempéré lorsque nous appliquons de la chaleur, et en dehors de la bataille, il peut être difficile de trouver un défi suffisant. En m'engageant dans ce jeu, je trouve que mon Set'sulah et moi sommes capables d'affiner et d'aiguiser notre connexion, d'éradiquer les faiblesses qui résident en nous tous et de nous améliorer.]
L'autre ka'armodo hocha légèrement la tête pour indiquer son profond accord.
Rassan'tep fronça les sourcils.
Ils voulaient améliorer leur lien ? Il y avait des centaines de façons de le faire, comme les ka'armodo le faisaient depuis qu'ils s'étaient unis aux Set'sulah. En quoi était-ce mieux ?
[Je ne crois pas qu'il soit nécessaire de s'engager dans une telle chose pour aiguiser le lien que je partage avec mes serviteurs,] dit-il, un peu raide.
[Vous ne voulez pas jouer ?] dit Holon'tep. Elle jeta un coup d'œil aux yeux de son Set'sulah, faisant se redresser Ammon'sil. [Je peux comprendre pourquoi.]
L'œil de Rassan'tep tressaillit.
[Que voulez-vous dire par cette remarque ?] l'invita-t-il à expliquer.
Holon'tep garda son expression et ses pensées parfaitement lisses.
[Il semble évident que si nous devions concourir l'un contre l'autre, vous ne seriez pas le vainqueur.]
Elle disait qu'il perdrait ? Que lui et ses serviteurs perdraient ?!
Il vit rouge.
[Ce sont là,] déclara-t-il, les yeux se plissant à un degré inconvenant, [des mots de combat.]
Holon'tep esquissa un sourire un peu trop large.
[Quand jouerons-nous ?] le provoqua-t-elle.