Chapitre 148
L'une des choses que j'ai apprises de la Reine humaine, c'est la valeur des noyaux de monstres pour leur société. Ils les utilisent pour des enchantements, l'ingénierie magique, des armes puissantes, des armures, la formation de magiciens, des bijoux et bien plus encore. Les noyaux font partie intégrante de l'industrie à la surface ; leur capacité à absorber le mana de l'atmosphère pour ensuite le canaliser est irremplaçable. Dans les cercles fortunés, les noyaux peuvent même être considérés comme une forme de monnaie à part entière, précieuse partout où la civilisation est assez avancée pour commercer.
J'ai également été perturbé d'apprendre l'existence d'un marché pour les parties de corps de monstres, utilisant peaux, carapaces, griffes et même organes pour fabriquer de l'équipement, des potions ou même des matériaux de construction ! Apparemment, la salle du trône de la Reine est soutenue par des colonnes sculptées à partir de plusieurs épines massives extraites des monstres qui dominaient cette région avant leur mort.
Entendre parler de la valeur incroyable accordée aux parties du corps de ma propre espèce m'a quelque peu donné la nausée. Je dois admettre que ma carapace de diamant ferait un sacré ensemble d'armure…
N'y pense pas, Anthony ! Ce n'est pas parce que tu es un monstre que tu vas finir avec la tête montée sur un mur, ton noyau pendu autour du cou d'une duchesse et ta carapace transformée en un équipement défensif vraiment génial. Ils peuvent peut-être attraper l'Anjanath, mais pas cette fourmi !
Ce ne sera pas mon destin, ni celui de ma colonie !
Si quoi que ce soit, la conversation avec la Reine a souligné encore et encore le danger que représentent les gens de la surface pour moi et ma famille. Vraiment, l'humanité est le vrai monstre ! Je suis extrêmement réticent à conclure le moindre accord avec ce royaume. Faire nos bagages et foncer dans le territoire des monstres semble être l'endroit le plus sûr et le meilleur pour nous, les fourmis !
Mais… la richesse !
Tant…. DE NOYAUX.
Je pourrais booster le noyau de tous mes familiers et le mien au maximum, noyaux spéciaux inclus ! Je pourrais faire de même pour la Reine ! Je pourrais facilement faire passer mon ingénierie de noyaux au niveau supérieur.
C'est presque certainement un piège d'une manière ou d'une autre.
La Reine n'a aucune option à sa disposition, c'est clair, mais une Reine sage et avisée serait-elle vraiment prête à remettre une partie de la richesse de sa nation à une bande de monstres maraudeurs ?
Peu probable.
Est-ce vraiment une trahison si vous savez qu'elle arrive ? Juste parce qu'elle se retournera contre moi à un moment donné ne signifie pas que je ne serai pas capable d'en tirer profit. Est-ce risqué ? Assurément. La récompense, cependant… Mes mandibules frémissent alors que je contemple cette douce, cette si douce largesse !
Je dois me contrôler. Je ferais mieux d'aller voir la vraie Reine.
Laissant Tiny profiter de son nouveau siège, je me faufile jusqu'à la ferme et descends pour vérifier la situation. Ce qui m'accueille en bas est une véritable masse grouillante de fourmis. Les ouvrières s'escaladent les unes les autres dans un énorme tas, celles à l'extérieur agitent leurs antennes et dénudent constamment leurs mandibules face aux murs environnants, défiant tout monstre de pointer le bout de son nez.
Ici et là, je peux voir des masses de fourmis plus petites et séparées, et juste au moment où je me demande ce qui se passe, je vois quelques ouvrières se détacher de leurs petits groupes et retourner vers la masse principale avec des morceaux de Biomasse fraîche entre leurs mandibules.
Clairement, les ouvrières se jettent sur chaque monstre dès qu'il sort des murs, le déchiquetant dans leur désespoir de s'assurer que la Reine n'est pas menacée.
Le problème que j'ai, c'est comment suis-je censé parler à la Reine quand elle est littéralement enterrée sous une couche protectrice de ses propres enfants ?!
Je sais que j'ai dit de la garder en sécurité, mais bon sang, les gars ! Vous avez vraiment mis le paquet !
En descendant dans la ferme, je peux voir que les ouvrières ont même fait une couche de tapis sous la Reine, écrasant leurs corps contre le sol pour garder un œil vigilant sur le terrain. Si un monstre devait jaillir du sol, ces ouvrières préféreraient placer leurs propres corps entre les griffes voraces et leur Reine.
Il n'y a rien d'autre à faire pour moi que de me frayer un chemin à travers les ouvrières jusqu'à ce que je parvienne à me retrouver face à face avec la Reine.
Même Vibrant affiche une certaine inquiétude lorsqu'elle arrive devant sa mère. La petite fourmi s'assoit sur ma tête et essaie de sentir l'état de ses parents avec ses antennes.
"Comment vas-tu, mère ?" demandé-je anxieusement.
Ses antennes frémissent alors qu'elle détecte mes mots et elle tourne lentement la tête jusqu'à ce qu'elle me repère au milieu de la foule.
"Je vais… mieux", répond-elle.
Sa voix semble moins faible qu'avant, une partie de la chaleur dont je me souvenais est revenue, ainsi qu'un peu de sa vigueur. En activant brièvement ma détection de mana, je peux voir que son noyau est plus énergique qu'avant, ne bégayant plus comme une bougie sur le point de s'éteindre.
"Est-ce le Donjon ?" demandé-je avec hésitation. "As-tu besoin d'absorber plus de mana ?"
La Reine me regarde sans expression pendant un moment.
"Je ne sais pas, mon enfant", répond-elle.
J'ai le sentiment désagréable que j'ai raison. Est-il possible que les monstres dotés de noyaux avancés, comme la Reine, aient besoin d'une exposition constante à du mana concentré pour survivre ?
Alors, depuis que nous sommes arrivés à la surface, la Reine perdait progressivement ses forces ? S'affaiblissant de jour en jour ?! Et bien sûr, elle ne dit rien, elle est beaucoup trop altruiste !
Si elles le pouvaient, mes yeux seraient en train de pleurer ! C'EST ÇA, le sacrifice qu'une vraie Reine fait ! Pas de complots ici, juste un service loyal. Pas un royaume, une famille !
"As-tu pu lancer des sorts de soin sur toi-même ?" demandé-je.
Elle agite ses antennes en signe de tête. "Mes blessures vont un peu mieux."
"Quand tu sentiras que tu peux, tu devrais le lancer à nouveau pour t'assurer de guérir rapidement", je l'exhorte, "et mange beaucoup ! Cela accélérera la guérison."
Elle agite à nouveau ses antennes pour acquiescer. Je peux faiblement sentir un peu d'amusement rayonner de son corps fatigué, d'être chouchoutée par ses enfants au lieu de l'état (dans son esprit) approprié où elle s'occupe de nous.
Satisfait que la Reine soit sur la voie de la guérison, je remonte de la ferme, laissant la main-d'œuvre faire son travail. Mon esprit bourdonne de pensées et elles ne sont pas toutes agréables.
Je dois assumer une part de responsabilité dans cette situation. Je ne pouvais pas savoir que la Reine souffrirait de cette façon en venant à la surface, mais le fait est que nous sommes ici à cause de moi. Je ne peux pas non plus m'empêcher de m'auto-incriminer un peu. Si j'avais été un peu plus attentif à la Reine et moins concentré sur ma propre croissance, peut-être aurais-je remarqué qu'elle s'affaiblissait.
Logiquement, je sais que ce n'est pas ma faute, mais ces pensées sont difficiles à chasser.
De retour à la fourmilière, perdu dans mes pensées, je suis tiré de ma rêverie par une agitation parmi les ouvrières d'un côté de la colline.
Qu'est-ce qui se passe encore, bon sang ?!
Incroyable, une vieille femme marche lentement mais résolument hors de la lisière des arbres et dans la clairière, les mains levées au-dessus de sa tête et une expression déterminée sur le visage.
C'est.
Quoi.
Le.
Diable ?!