Chapitre 4
En quittant l'atmosphère saturée de graisse rance et de sueur fauve de La Gueule Fendue, Yu fut aussitôt happé par le froid mordant de la nuit.
La pluie continuait de tomber sur la Basse-Fosse, implacable et noire, transformant les venelles en ruisseaux boueux. Mais pour la première fois depuis des mois, une chaleur sourde irradiait au creux de son ventre. La viande rôtie et le pain d'orge faisaient leur œuvre. Chaque fibre de ses muscles décharnés semblait boire cette énergie brute, se tendant en silence pour l'épreuve à venir.
La main gauche plaquée sous sa veste de jute contre ses deux cent six pièces d'argent restantes, Yu s'enfonça dans le dédale détrempé en direction de la garnison du Mur Nord.
Autour de lui, le monde suivait sa loi d'airain.
Dans les prêches confus que marmonnaient les vieux borgnes au coin des ruelles, les terres habitées n'étaient qu'un bastion précaire cerné par l'inconnu. Les anciens utilisaient parfois l'expression archaïque de « Marge Blanche » pour désigner les confins du monde — un vieux terme qui signifiait simplement « ce qui se trouve au-delà d'ici ». Personne dans les taudis ne savait réellement à quoi ressemblaient ces étendues extérieures, sinon qu'elles grouillaient d'Abominations : des bêtes difformes, des amas de chair et d'ombres affamées qui rôdaient hors des frontières.
Pour survivre, l'humanité s'était agglutinée au sein du Saint-Empire de l'Enclume, un royaume d'une taille colossale qui s'étendait sur d'innombrables kilomètres de terres fortifiées, de fonderies et de cités-remparts. Mais à l'intérieur même de ces murailles géantes, les hommes avaient depuis longtemps cessé d'appartenir à la même espèce.
Tout en bas, dans la cuvette fétide de la Basse-Fosse qui s'étalait elle-même sur plusieurs kilomètres de boue et de taudis, grouillait ce que les registres impériaux appelaient la « main-d'œuvre non inscrite » — et ce que Yu appelait le bétail d'argile. C'étaient des millions de mortels ordinaires, parqués au pied des remparts cyclopéens. Ici, l'espérance de vie dépassait rarement trente hivers. Les enfants naissaient avec les poumons encrassés par le soufre des fonderies, les os tordus par le manque de lumière et la peau rongée par les chancres de rouille. Dans ces ténèbres humides, Yu croisait chaque jour des silhouettes voûtées qui toussaient un sang noirâtre, des mères aux yeux vides vendant leurs dents à des arracheurs ambulants pour une poignée de gruau, et des vieillards de vingt-huit ans déjà aveugles qui grattaient les détritus à mains nues. Pour le royaume, un mortel ordinaire avait moins de valeur qu'un mulet de mine : sa sueur servait à faire tourner les treuils, sa graisse à huiler les cabestans, et son cadavre à engraisser les fosses à chaux.
Derrière le Mur Nord s'étendait l'Anneau Gris, le vaste district des contremaîtres, des marchands de suif, des artisans et des scribes subalternes dont les yeux finissaient invariablement brûlés par l'œphax. Ils vivaient dans des maisons de pierre sèche, mangeaient à leur faim et se croyaient civilisés parce qu'ils portaient des bottes de cuir, tout en tremblant chaque nuit à l'idée qu'une dette impayée ne les fasse précipiter de l'autre côté du mur.
Et puis, il y avait ceux d'en haut.
Au détour d'une allée bordée d'échafaudages pourris, un coup de vent chargé de soufre déchira brièvement le plafond de nuages industriels.
Yu ralentit le pas et leva la tête.
Très haut dans les cieux, flottant à plusieurs kilomètres d'altitude au-dessus du royaume, la Haute-Citadelle se découpait contre la lueur blafarde des astres. Même à cette distance vertigineuse, la masse de l'île céleste défiait l'entendement : elle mesurait à elle seule plusieurs kilomètres d'envergure, semblable à une chaîne de montagnes de basalte inversée qui projetait une ombre permanente sur les districts inférieurs.
Pour maintenir ce continent de pierre suspendu dans le vide, douze Chaînes Titanesques plongeaient depuis la Haute-Citadelle à travers la mer de nuages. Elles n'étaient pas regroupées au même endroit, mais dispersées à travers toute l'immensité du royaume, chacune ancrée à des kilomètres de distance des autres comme les piliers obliques d'une tente cyclopéenne. Depuis la Basse-Fosse, Yu ne distinguait clairement que la Chaîne du Nord — une colonne de métal noir plus large que la nef d'une cathédrale qui s'enfonçait derrière les remparts intérieurs — tandis que les silhouettes des autres se perdaient au loin dans la brume, aux quatre coins de l'horizon.
À travers ses pupilles altérées par l'anomalie de son enfance, Yu percevait autour de ces maillons lointains une épaisse brume argentée : le résidu mémoriel de milliers de condamnés sacrifiés jadis lors de leur forge.
Dans les tavernes borgnes de la Basse-Fosse, lorsque la bière de tourbe déliait les langues, les vieux estropiés et les charognards levaient parfois un doigt tremblant vers le ciel pour évoquer les « Sept Rangs » des Seigneurs de l'Enclume.
Mais Yu écoutait toujours ces récits avec un scepticisme glacial.
Pour un rat né au fond d'un égout, qui n'avait jamais franchi le Mur Nord et avait passé ses seize années d'existence enfermé dans cette prison de boue à ciel ouvert, comment distinguer le vrai du faux ? Dans les bas-fonds, les rumeurs sur les Rangs n'avaient rien d'un savoir précis : c'étaient des légendes de croquemitaines, déformées par la terreur et l'ignorance.
Les habitants de la fosse ne connaissaient de leurs propres yeux que le Premier Rang, ceux qu'on appelait dans la rue les Écorchés de Fer — des hommes qui avaient survécu à la Fonte et dont la chair durcie par les sceaux résistait aux lames ordinaires. Du Deuxième Rang, que les anciens surnommaient à voix basse les Vicaires du Sceau ou les Seigneurs d'Acier, on racontait déjà des choses à moitié fantastiques : qu'ils commandaient aux garnisons intérieures, que le métal leur obéissait comme une bête dressée et qu'un seul d'entre eux pouvait massacrer une rue entière sans essouffler sa monture.
Quant aux Rangs 3, 4, 5 ou 6, les histoires se contredisaient d'une ruelle à l'autre. Un soir, un colporteur ivre jurait que le Troisième Rang gouvernait les Chaînes et vivait deux cents ans ; le lendemain, un mendiant estropié assurait qu'ils marchaient sur les nuages ou buvaient l'âme des morts par le regard.
Et le Septième Rang ? Ce n'était rien de plus qu'une pure légende. Un mythe abstrait, aussi lointain et invérifiable que la création du monde. Personne dans la Basse-Fosse — ni même sans doute dans l'Anneau Gris — n'en savait absolument rien. Existait-il seulement un être de Rang 7, ou n'était-ce qu'une fable inventée par le clergé de l'Enclume pour convaincre le bétail que des dieux veillaient tout en haut ? Comment un gamin enfermé depuis l'enfance derrière des grilles de mâchefer aurait-il pu le savoir ?
Plus Yu achetait des bribes d'informations aux courtiers de la fosse, plus une certitude froide s'imposait à lui : la quasi-totalité de ce qu'il croyait savoir était truffée d'incohérences.
Il en allait de même pour l'Encre. Dans les ruelles, les ignorants en parlaient comme d'un sang divin miraculeux. Pourtant, d'après le peu que Yu avait pu observer chez Maître Obol et recouper par lui-même, l'Encre n'était en réalité qu'un matériau mystique. Elle servait avant tout à renforcer les matériaux des sceaux gravés dans la chair ou le métal, et faisait également office de drogue puissante — un narcotique occulte dont les riches et les initiés s'abreuvaient pour stimuler leur vitalité ou calmer la dégradation de leur esprit. Sans doute l'Encre possédait-elle plusieurs autres fonctionnalités, mais Yu ignorait tout de ses véritables usages à haut niveau.
Il marchait dans le brouillard, armé de demi-vérités bancales. Et le reconnaître était sa première force : contrairement aux imbéciles qui prenaient des contes de taverne pour des plans de bataille, Yu savait qu'il ne savait rien.
Une demi-heure plus tard, au fond d'une impasse adossée à la garnison du Mur Nord, il frappait trois coups codés contre une poterne de service.
Dans le réduit suintant de salpêtre qui lui servait d'arrière-boutique clandestine, le Régisseur Vane — un officier au teint bilieux dont l'uniforme empestait le tabac froid — pesa les deux cent six pièces d'argent une par une sur son trébuchet de cuivre. Lorsqu'il eut vérifié le dernier disque jusqu'au moindre grain de métal, il ouvrit un coffret de plomb et en tira un instrument impérial : un poinçon mécanique en forme de scarabée d'airain, dont les aiguilles baignaient dans une fiole d'Encre mêlée de mercure pour renforcer l'ancrage du sceau.
— Pas un cri, le rat, marmonna Vane sans même le regarder. Si la ronde de nuit t'entend couiner, je dirai que tu es entré par effraction et je garderai la bourse.
Yu écarta le col de sa tunique de jute, découvrant sa clavicule gauche saillante.
Lorsque Vane plaqua l'engin contre sa peau et actionna le ressort, des dizaines d'aiguilles s'enfoncèrent directement dans la chair jusqu'à gratter l'os. Une odeur infecte de viande brûlée envahit le sous-sol. Le poinçon injectait son mélange sous l'épiderme, gravant un tatouage noir en forme de rouage brisé qui se mit aussitôt à pulser comme un corps étranger.
Dans son principe — greffer de force une marque sur l'organisme d'un hôte —, ce sceau rappela instantanément à Yu la froideur de la Bille de Kael. Ses muscles se bandèrent à se rompre ; ses ongles s'enfoncèrent dans ses paumes jusqu'au sang, mais pas un soupir ne franchit ses dents serrées.
En décollant le poinçon ensanglanté, Vane laissa échapper un grognement nerveux. Ses doigts tremblaient légèrement en essuyant la sueur grasse de son front.
— Présente-toi au Quartier Général de la Milice Extérieure à l'aube du quatorzième jour, dans quarante-huit heures, dit le Régisseur en repoussant son registre d'un geste brusque. Ne tente pas de fuir : si tu n'es pas devant la grille quand le gong sonnera, le sceau fera éclater les vaisseaux de ton cœur. Et interdiction formelle d'apporter le moindre objet, arme ou breloque : tout est confisqué à la fouille, et le moindre bibelot suspect te vaudra une balle dans la tête. D'ailleurs, à ta place, je ferais mes prières. Un Vicaire du Sceau de Rang 2 est descendu ce soir pour superviser votre fournée en personne. Même le commandant de garnison chie dans ses bottes.
Yu rattacha sa tunique sur sa clavicule gauche où les veines noires du rouage brisé tiraient déjà sur sa peau. Dans l'ombre de sa capuche, ses pupilles se rétrécirent.
Un Vicaire de Rang 2. Ici, pour une simple sélection de roturiers.
Une nouvelle incohérence venait de s'ajouter à la liste.
Les quarante-huit heures qui suivirent ne furent pas consacrées au repos, mais à une préparation froide et méthodique.
Barricadé dans son repaire — les combles éventrés d'une vieille tour d'horloge abandonnée qui surplombait les toits d'ardoise de la Basse-Fosse —, Yu était assis en tailleur dans l'obscurité, le dos calé contre une poutre moisie. Devant lui reposait un mortier de pierre fissuré contenant une pâte verdâtre : un broyat de Lierre de Rouille mêlé à des carapaces de Mille-pattes de Suie réduites en poudre.
C'était un poison nécrosant d'une violence redoutable, que même les tueurs de l'Anneau Gris manipulaient avec des gants de cuir bouilli.
Sans la moindre hésitation, Yu prit une cuillerée de cette boue toxique et l'avala à sec.
Quelques secondes plus tard, le feu se déchaîna dans ses entrailles.
Son estomac se tordit comme si on y avait versé du plomb fondu. Recroquevillé sous ses guenilles, secoué de spasmes violents, Yu serra un morceau de bois entre ses mâchoires à s'en briser l'émail tandis qu'une sueur noire et glacée perlait par tous les pores de sa peau livide. Ses veines gonflèrent sous son épiderme translucide, prenant une teinte violacée presque identique à celle de ses cernes.
Dans ce monde où tout le monde cherchait à le dévorer, Yu avait compris très tôt qu'un rat sans griffes devait au moins devenir indigeste.
Depuis trois ans, il s'administrait des micro-doses régulières des toxines animales et végétales qu'il dénichait dans les égouts. C'était sa police d'assurance : la certitude que quiconque boirait son sang ou mordrait dans sa chair le paierait au prix fort. Le mois précédent, lorsqu'un coupe-jarret de dix-huit ans lui avait entaillé l'épaule par-derrière dans une venelle sombre, l'agresseur avait léché sa lame par bravade ; dix minutes plus tard, il convulsait dans le caniveau en vomissant du sang noir pendant que Yu lui faisait méthodiquement les poches.
Sur sa clavicule gauche, le tatouage du rouage brisé s'agita sous la peau, la structure du sceau renforcé à l'Encre réagissant à l'afflux de venin qui charriait dans ses artères. Yu abaissa un regard calme sur la marque.
« Voyons déjà comment ce sceau réagit aux toxines avant de tirer des plans sur la comète », songea-t-il en essuyant un filet de sang noir au coin de ses lèvres.
Allongé sur le plancher pourri tandis que la fièvre battait à ses tempes, Yu ne perdit pas une seconde à rêvasser à des vengeances grandioses ou à des conquêtes ridicules. Ce genre de fantasme appartenait aux cadavres.
Comment pourrait-il planifier le renversement de quoi que ce soit alors que ses connaissances s'arrêtaient aux murs de son bidonville ? Il ignorait comment fonctionnait réellement la Fonte, comment les Seigneurs utilisaient l'Encre au-delà de son rôle de renfort de sceau et de drogue, et pourquoi les informations qui filtraient jusqu'en bas se contredisaient sans cesse. Faire des projets à dix ans quand on ne sait même pas si l'on sera encore en vie dans dix heures était le propre des imbéciles.
Sa méthode avait toujours été la même : survivre à l'obstacle immédiat, observer en silence, vérifier chaque fait de ses propres yeux et ne jamais surestimer ses maigres cartes.
À l'aube du deuxième jour, lorsque le rouage brisé sur sa clavicule se mit à chauffer sourdement pour signaler l'heure du rassemblement, Yu se redressa.
Avant de quitter les combles, il souleva une brique descellée sous la poutre maîtresse et y déposa soigneusement son étui d'os contenant l'ultime Bille de Kael, avant de reboucher la cachette avec de la poussière de mortier et de la suie. Vane avait été clair : tout objet était confisqué à l'entrée de l'examen. Se présenter devant les gardes avec un artefact prohibé revenait à tendre soi-même la corde pour se faire pendre. Il irait les mains vides, vêtu de ses seules guenilles.
Le quatorzième jour de la Lune des Cendres.
C'était une date archaïque, vestige d'un calendrier que plus personne ne comprenait vraiment dans les bas-fonds, mais chaque habitant de la Basse-Fosse connaissait sa signification macabre.
En marchant dans les ruelles sinueuses ce matin-là, Yu remarqua immédiatement le changement d'atmosphère. Le vacarme habituel du bidonville — les hurlements des usuriers, le martèlement des forges clandestines, les pleurs des affamés — s'était éteint. Les rues étaient étrangement silencieuses, baignées dans une brume rousse. C'était normal, après tout. Aujourd'hui n'était ni un jour de fête, ni un jour de marché.
Aujourd'hui, c'était un jour de massacre.
L'air lourd et humide semblait peser sur les épaules des rares passants. Yu avançait d'un pas mesuré, les mains vides enfouies dans les poches de sa veste de jute. Pendant qu'il marchait, son esprit froid et analytique tournait à plein régime autour d'un détail qui le chiffonnait — une incohérence de plus qu'aucun courtier en rumeurs n'avait jamais su éclaircir.
Que devenaient les corps des « Fondus » ?
Ceux qui échouaient à l'examen de la Fonte se transformaient, disait-on, en une bouillie organique, une flaque de chair, de sang et d'os dissous. C'était un fait répété partout. Mais où allait toute cette matière ? Le royaume n'était pas connu pour sa charité, et encore moins pour le nettoyage bénévole des égouts.
Le pire, c'était que même Vane semblait ignorer le fin mot de l'histoire. Pour un examen censé n'être qu'une simple purge destinée à trier quelques roturiers utilisables, le protocole de sécurité était totalement disproportionné : la cérémonie d'aujourd'hui allait être supervisée par un Vicaire du Sceau — un monstre de Rang 2 — accompagné de toute une escouade de Seigneurs de l'Enclume de rang inférieur.
Pourquoi ?
Pourquoi des officiers supérieurs de Rang 2 et de Rang 1, qui résidaient dans les hautes sphères, s'abaisseraient-ils à descendre dans cette fosse puante pour regarder des miséreux fondre sur de la pierre ?
Un frisson purement rationnel parcourut l'échine de Yu.
Même le plus bas échelon de cette caste, un simple Seigneur de Rang 1, possédait une constitution qui dépassait de loin celle d'un homme ordinaire. Yu en avait aperçu un à l'œuvre, un soir d'émeute près des quais de scories : le soldat avait encaissé un coup de barre à mine en plein visage sans broncher, avant d'enfoncer son poing dans le thorax de l'émeutier et de lui briser les côtes d'un seul coup sec.
Si un Rang 1 possédait une telle violence physique, qu'en était-il d'un Vicaire de Rang 2 ?
Face à pareille force brute, Yu ne se faisait aucune illusion sur sa propre faiblesse. Son sang empoisonné pouvait tuer un voyou des ruelles, mais il doutait fort que cela suffise contre des organismes renforcés par des sceaux d'Encre. Et sans la Bille de Kael restée cachée sous les toits de la tour d'horloge, il ne comptait aujourd'hui que sur son cerveau et ses yeux.
Lorsqu'il déboucha sur l'esplanade du Quartier Général de la Milice Extérieure, une imposante bâtisse hérissée de grilles de fer forgé, une longue file de candidats patientait déjà dans la boue.
Autour d'eux se tenait un cordon serré de miliciens en manteaux gris. Ils ne portaient ni arcs ni épées, mais des armes à feu qui faisaient reculer la foule d'un pas : de lourds pistolets à poudre noire et à platine de percussion, avec leurs longs canons d'acier bruni, leurs crosses de noyer verni et leurs chiens armés prêts à frapper l'amorce. Chaque milicien portait plusieurs de ces pistolets passés dans son baudrier de cuir, les doigts posés sur les détentes, prêts à abattre sur-le-champ quiconque tenterait de forcer le passage ou de présenter une fausse marque.
À peine Yu eut-il rejoint la queue qu'un tumulte éclata vingt pas devant lui : un adolescent aux joues creuses, démasqué lors de la fouille avec un faux tatouage peint à la suie sur l'épaule, venait de repousser un garde pour s'enfuir vers les ruelles.
Il ne fit pas six mètres.
Trois miliciens levèrent leurs pistolets d'un geste mécanique et pressèrent la détente. Trois détonations sèches claquèrent comme des coups de tonnerre dans l'air humide, suivies d'un épais nuage de fumée blanche à l'odeur âcre de salpêtre. Les balles de plomb de gros calibre frappèrent le fuyard en plein dos, le projetant face contre terre dans une flaque d'eau rougie pendant que les tireurs rechargeaient déjà leurs canons à l'aide de leurs baguettes d'acier.
Personne n'osa pousser un cri.
La file avançait avec la lenteur angoissante d'un cortège funèbre.
Tout au bout de l'allée centrale, juste devant les immenses portes de fer forgé du Quartier Général, un bureau de bois précieux avait été installé sous un dais sombre. Derrière ce bureau siégeait le superviseur de l'examen : le Vicaire du Sceau de Rang 2.
Contrairement aux brutes en armure que Yu s'attendait à voir, l'homme semblait presque délicat. Vêtu d'un uniforme d'officier d'une blancheur immaculée rehaussé de broderies d'or, il se tenait le dos parfaitement droit, les mains croisées sur le pommeau de sa canne. Ses paupières étaient closes, étirées en deux fentes fines, et ses lèvres arboraient en permanence un sourire doux, presque bienveillant — ce que les conteurs des tavernes auraient appelé des « yeux de renard », bien que Yu n'ait jamais vu un renard de sa vie et ignore tout de l'animal autrement que par ouï-dire.
Mais personne dans la file ne se laissait berner par ce sourire.
À côté du bureau trônait un large brasero de bronze rempli de charbons ardents. Et enroulée autour de ce brasero, léchant paresseusement les flammes, reposait une bête monstrueuse dont Yu ignorait jusqu'au nom : une sorte d'énorme reptile quadrupède, long comme deux hommes, dont la peau semblait constituée d'écailles de roche noire fendillées par du magma en fusion. À chaque respiration de la créature, une vague de chaleur étouffante et une odeur de soufre balayaient les premiers rangs de la file.
Après la fouille brutale des miliciens qui vérifiaient qu'aucun candidat ne dissimulait d'objet sous ses vêtements, les postulants devaient se présenter un par un devant le bureau du Seigneur de Rang 2.
L'efficacité de l'officier était terrifiante. Il n'ouvrait même pas les yeux. Chaque fois qu'un candidat s'approchait et dévoilait son tatouage, le Vicaire semblait sonder l'authenticité du sceau et la vitalité du sujet par sa seule perception spirituelle, validant le passage d'un léger hochement de tête.
Alors qu'il ne restait plus qu'une quinzaine de personnes devant lui, Yu sentit soudain ses poils se hérisser sur sa nuque.
À travers ses paupières closes, le Seigneur de Rang 2 venait de braquer son attention droit sur lui. Ce n'était pas un simple coup d'œil : c'était la sensation glaciale d'être jaugé à nu par un prédateur supérieur.
Yu baissa aussitôt les yeux vers la boue, ralentissant imperceptiblement sa respiration pour paraître aussi insignifiant que les autres rats de la fosse.
Dans le silence de son esprit, ses pensées s'entrechoquaient avec une froideur clinique. Face à une telle présence, ses doutes habituels sur la hiérarchie du monde prenaient une tournure encore plus aiguë. Si un simple Rang 2 dégageait une pression pareille, que penser des légendes absurdes qui entouraient le Rang 5, le Rang 6 ou le mythique Rang 7 ? Les prêtres prétendaient que les hauts rangs étaient des dieux vivants capables de fendre les montagnes d'un geste. Pourtant, Yu n'y croyait qu'à moitié. Si ces entités étaient réellement omnipotentes, pourquoi le royaume avait-il besoin d'envoyer sans cesse des légions de mortels et d'Écorchés mourir aux frontières contre les Abominations ? Tout cela sentait le mensonge d'État, l'illusion soigneusement entretenue pour garder le bétail à genoux.
En observant discrètement autour de lui, il remarqua que tous les candidats ne venaient pas des bas-fonds. Au milieu des adolescents décharnés couverts de haillons de jute, on distinguait quelques silhouettes mieux nourries, dont deux jeunes filles aux vêtements de lin propre — sans doute des rejetons de familles marchandes ruinées ou de petits clans déchus de l'Anneau Gris, réduits à tenter le tout pour le tout dans la Fonte pour éviter la déchéance.
La file rétrécit encore.
Bientôt, Yu se retrouva en deuxième position, juste derrière un colosse bâti comme un taureau qui tremblait pourtant comme une feuille morte.
À quelques pas du bureau, la pression qui émanait du Vicaire de Rang 2 devenait presque physique. L'air semblait s'épaissir, pesant sur la nuque et les épaules comme une chape de plomb. Le colosse devant Yu passa dans un souffle rauque, manquant de trébucher sur ses propres jambes en franchissant le portail.
Ce fut le tour de Yu.
En s'avançant jusqu'au bureau, ses narines furent saisies par un parfum totalement étranger à la Basse-Fosse : une odeur subtile de bois précieux verni et d'encens purificateur, qui tranchait violemment avec la puanteur de crasse et de peur de la file.
Le cœur de Yu battait d'un rythme lent et lourd contre ses côtes. Une peur purement biologique, animale, lui nouait les entrailles face à cet homme qui pouvait l'écraser comme un insecte. Mais sous cette terreur instinctive brûlait autre chose — une jalousie noire, venimeuse, dévorante. Pourquoi ce monstre au sourire de renard possédait-il une telle puissance, tandis que lui devait ramper dans la boue ? Ce pouvoir, il le voulait. Et il l'aurait, coûte que coûte.
Soudain, un grondement sourd fit vibrer le sol pavé.
L'énorme lézard aux écailles de magma venait de dérouler ses anneaux autour du brasero. La bête dressa sa tête reptilienne, ses prunelles incandescentes fixées droit sur Yu, et avança son museau fumant à quelques pouces à peine de sa poitrine en reniflant bruyamment.
Sous sa veste de jute, chaque muscle de Yu se figea, bien que son visage restât d'un calme de marbre.
Qu'est-ce que ce monstre avait senti ? Avait-il flairé les toxines mortelles qui saturaient le sang de Yu ? Ou pire, percevait-il l'infime résidu occulte laissé sur son corps par l'anomalie de ses yeux et par son contact prolongé avec la Bille de Kael ?
Avant que la bête n'ait pu ouvrir ses mâchoires brûlantes, le Vicaire de Rang 2 leva paresseusement une main gantée de blanc.
— Ne fais pas attention à elle, murmura l'officier d'une voix douce, presque mélodieuse, sans même daigner soulever ses paupières. Pousse-toi, Ignis, tu vas calciner notre invité avant même qu'il n'ait pu prouver sa valeur dans la cuve.
Sur ce simple mot, le reptile géant recula docilement et retourna s'enrouler contre les braises.
Yu écarta le col de sa tunique en silence, exposant sa clavicule gauche où ressortait le tatouage noir du rouage brisé.
Le visage toujours fendu de son sourire immuable, le Vicaire inclina légèrement le menton.
— Parfait. Tu peux entrer.
Sans demander son reste, Yu rattacha son col et franchit les monumentales portes de fer forgé.
Dès qu'il eut passé le seuil, le contraste le frappa avec la brutalité d'un coup de masse.
De l'extérieur, le Quartier Général de la Milice ressemblait à une forteresse austère et lugubre de mâchefer. Mais l'intérieur relevait d'une opulence obscène, digne d'un palais de la haute noblesse.
Au-dessus de sa tête s'élevaient de hauts plafonds à moulures dorées, d'où pendaient d'immenses lustres de cristal étincelant. Les murs étaient habillés de boiseries sombres soigneusement cirées, et le sol de marbre poli était recouvert d'épais tapis cramoisis qui étouffaient entièrement le bruit de ses bottes crottées.
Deux soldats d'élite en uniforme noir, équipés de longs fusils à canon rayé finement gravés de sceaux, lui firent signe d'avancer d'un geste sec du menton. Encadré par les deux gardes, Yu traversa un long corridor silencieux qui empestait la cire d'abeille et le luxe insolent, jusqu'à atteindre une double porte massive en chêne sculpté.
Les battants s'ouvrirent sur un vaste salon d'attente éclairé par de hauts vitraux sombres.
Dans la pièce, disposés en rangées régulières, se trouvaient des dizaines de fauteuils profonds en velours pourpre. Une centaine de candidats y étaient déjà installés dans un silence de mort, osant à peine respirer.
Lorsque Yu pénétra dans le salon, plusieurs regards se tournèrent vers lui avant de se détourner avec dégoût. Avec sa taille d'un mètre quatre-vingts, sa maigreur féroce, sa peau d'une pâleur cadavérique, ses cernes violacés et ses guenilles de jute souillées de boue qui tranchaient avec sa chevelure d'un noir d'encre, il ressemblait à un spectre pestiféré égaré au milieu d'une réception mondaine.
Ignorant les regards, Yu alla s'asseoir au fond de la salle, dans un fauteuil libre. Ses muscles refusèrent de se détendre dans le coussin moelleux ; il resta le dos raide, les bras croisés sur sa poitrine, et leva lentement les yeux vers les fresques dorées du plafond.
Dans son esprit glacé, une dissonance cognitive totale régnait.
« Des lustres. Des tapis épais. Des fauteuils en velours de soie... Pour des gamins qui vont finir en bouillie de sang et d'os liquéfiés dans quelques heures. »
Ses pupilles d'encre se rétrécirent légèrement sous la lueur des cristaux.
« Sérieusement... C'est quoi ce bordel ? Pourquoi décorer l'abattoir ? »