Chapitre 3
Avant de quitter définitivement la dalle glacée de son antre, Yu s'arrêta devant l'éclat de miroir fiché entre deux briques suintantes. Il l'avait dérobé trois mois plus tôt dans une arrière-cour de l'Anneau Gris — l'unique objet de son repaire que la rouille n'avait pas encore dévoré.
À la lueur mourante d'une chandelle de suif, le verre lui renvoya une vérité sans fard.
Il n'avait rien d'humain. C'était le visage d'un charognard.
Sa haute carcasse décharnée n'était qu'un assemblage d'os saillants et de tendons bandés comme des cordes d'arc, sculpté par des années de famine méthodique. Chaque repas sacrifié s'était converti en cuivre au fond de sa bourse, mais sa chair en portait la facture : des joues creusées jusqu'à la mâchoire, un teint de noyé et deux orbites noires, enfoncées dans des cernes couleur d'ecchymose. Seule sa chevelure échappait à ce naufrage. Des mèches d'un noir d'encre, lisses et étonnamment propres, qu'il démêlait chaque soir avec une patience d'orfèvre. Dans ce cloaque où l'eau claire valait du sang, cette rigueur relevait de la folie — ou d'un dernier orgueil muet. La boue de l'Empire pouvait ronger ses os ; elle n'aurait pas sa couronne.
Yu soutint son propre regard sans ciller. La laideur, la rumeur, le dégoût qu'il inspirait aux filles des ruelles lorsqu'il croisait leur sillage tiède… tout cela n'était que du bruit. Six mois plus tôt, l'épouse d'un marchand de l'Anneau Gris l'avait payé en cachette pour faire disparaître un maître-chanteur, avant de l'attirer dans sa couche par goût du fruit pourri. Yu avait encaissé la prime, satisfait son caprice dans le noir, puis attendu que son souffle s'alourdisse pour lui dérober ses bagues, son miroir et la bourse cachée sous le matelas.
La chaleur d'un lit ne pesait rien face au poids de l'argent. Et l'argent lui-même n'était qu'un marchepied.
En détournant les yeux du verre brisé, il effleura machinalement la face interne de son avant-bras gauche. Sous la peau diaphane, le réseau de ses veines ne tirait pas sur le bleu, mais sur un violet sombre, presque noir.
L'héritage du Cloître de l'Enclume.
Abandonné nourrisson sur le parvis de ce monastère-fonderie, Yu avait grandi parmi des moines-usuriers qui prêchaient la sainteté du fer et la damnation par la dette. Là-bas, la charité était un contrat à taux composé. Dès leur cinquième hiver, les orphelins se voyaient présenter le Grand Livre : chaque bol de brouet clair, chaque langes de toile rêche, chaque bouffée d'air chauffé par les fourneaux avait été scrupuleusement facturé depuis leur premier cri. Ceux qui crachaient leurs poumons dans les mines de scories avant d'avoir remboursé finissaient sur les tables de dissection des alchimistes, vendus au poids pour éponger leur ardoise.
Yu avait échappé aux galeries grâce au vieux Frère Malakor, l'archiviste des dettes. Le vieillard, attendri par le silence précoce de l'enfant et son habileté à compter, en avait fait son copiste personnel. Parfois, le soir, il lui glissait une croûte de pain beurré et biffait en secret quelques lignes de son passif. Il l'appelait mon fils.
Yu avait mis quatorze mois à le tuer.
Rien d'impulsif. Une simple équation. L'affection de Malakor était une laisse plus dangereuse que les chaînes des contremaîtres : à la mort naturelle du vieillard, son successeur auditerait les registres, découvrirait les ratures et enverrait Yu aux cuves d'alchimie. Or, Malakor dormait avec la clé du coffret des menues saisies attachée autour du cou.
Pour briser sa laisse sans éveiller les soupçons des apothicaires du Cloître, Yu avait d'abord dû transformer son propre corps en alambic. Grâce à l'anomalie occulte qui habitait ses pupilles depuis l'enfance, il percevait les résidus de corruption que les autres ne voyaient pas. Nuit après nuit, dans les caves à charbon, il s'était laissé piquer par des scorpions de suie et avait mâché des lichens gorgés d'Encre morte. La fièvre avait failli lui fendre le crâne trente fois. Ses gencives avaient saigné du pus noir. Mais son métabolisme avait fini par plier, puis par muter, assimilant les alcaloïdes jusqu'à saturer ses fluides d'une neurotoxine dormante.
Ensuite, chaque matin, il lui avait suffi de laisser perler une unique goutte de son sang au fond de la tisane d'orge du vieillard.
Malakor s'était éteint d'une paralysie lente que les médecins attribuèrent à l'usure de l'âge. Jusqu'à son dernier râle, le vieux moine avait serré la main glacée de son élève en bénissant sa loyauté. Une heure plus tard, Yu franchissait les grilles du Cloître dans un tombereau à ordures, lesté de quarante pièces d'argent — la première pierre de son trésor.
Il rabattit sa manche de jute et souffla la chandelle.
Les remords étaient un poison pour ceux qui avaient le ventre plein. Dans le Grand Manuscrit de ce monde, ceux qui tenaient la plume écrivaient les lois ; les autres servaient d'encre.
Yu boucla son baudrier, vérifia le poids de sa bourse contre son flanc — deux cent sept pièces d'argent, dont il fallait retirer l'unique pièce glissée dans sa paume — et s'extirpa des décombres de l'horloge.
Dehors, l'averse avait cédé la place à un crachin gras qui collait la suie aux vêtements. Sans ralentir, Yu coupa à travers le dédale fangeux du secteur Nord jusqu'à l'enseigne de fer tordu de La Gueule Fendue.
Avant d'affronter la Fonte, sa carcasse avait besoin de carburant. Traverser le processus de remodelage biologique avec un estomac vide revenait à signer son arrêt de mort avant même que le Cristal de Saturation ne touche ses veines.
Lorsqu'il poussa le battant de bois gonflé par l'humidité, une bouffée d'air tiède, saturée de graisse de mouton rance, de bière aigre et de linge mouillé, lui frappa le visage. La taverne était le repaire habituel des dockers de scories et des coupe-jarrets de bas étage. Derrière le comptoir blindé d'étain, Brog — un ancien équarrisseur au crâne traversé par la couture d'un coup de hache — essuyait des écuelles d'un revers de torchon grisâtre.
Dès que Yu franchit le seuil, Sia, la fille de salle, interrompit sa course entre deux tables. Malgré ses cernes et son tablier taché de vin, elle conservait des hanches pleines et une gorge rebondie qui attiraient les mains baladeuses de toute la salle. En reconnaissant la silhouette famélique sous le manteau trempé, sa lèvre se retroussa.
— Du balai, le cadavre, lâcha-t-elle d'une voix éraillée par la fumée. Le brasero est pour ceux qui boivent. Si tu cherches des os à ronger, les chiens sont derrière la remise.
Yu ne répondit pas. Il s'avança jusqu'au comptoir et posa sa paume à plat sur le bois poisseux. Lorsqu'il la retira, une pièce de grand argent impérial brillait sous la lueur des lampes à huile.
Le tintement métallique mourut dans un silence subit.
Sia cligna des paupières, le souffle coupé. Même Brog immobilisa son torchon, son unique œil valide fixé sur le profil de l'Enclume frappé dans le métal pur. Dans ce trou à rats où l'on s'égorgeait pour trois jetons de cuivre vert-de-gris, une pièce d'argent équivalait à deux mois de gages.
— Une moitié de volaille rôtie, une miche de pain d'orge non coupé à la craie, du sel et un pichet d'eau bouillie, énonça Yu d'une voix calme, presque atone. Vous gardez la monnaie si c'est sur ma table avant que mon manteau ait fini de goutter.
Le mépris sur le visage de Sia se volatilisa comme du givre sur une lame chauffée à blanc, remplacé par une servilité fébrile.
— Tout… tout de suite ! bégaya-t-elle en raflant la pièce avec la rapidité d'une pie. Va t'asseoir près du feu, je t'apporte ça !
Yu ignora la place près de l'âtre — trop exposée — et choisit une table d'angle, le dos calé contre le mur de pierre humide, d'où il embrassait d'un seul coup d'œil la porte d'entrée et l'escalier des cuisines.
Deux minutes plus tard, l'assiette fumait devant lui.
Il mangea sans hâte, mais avec une efficacité méthodique, mastiquant chaque bouchée de viande grasse jusqu'à la réduire en bouillie, séparant les cartilages du bout de son couteau. Son estomac, rétréci par des mois de privations, se tordit sous l'afflux de richesse, mais Yu força son corps à tout absorber. Des protéines. Du sel. De la chaleur. Chaque fibre musculaire devait être prête à encaisser l'onde de choc du lendemain.
Autour de lui, pourtant, l'odeur du métal blanc avait agi comme une goutte de sang dans une mare de brochets.
Les conversations avaient repris à voix basse, mais les regards obliques convergeaient vers son angle. Pour ces hommes usés jusqu'à la moelle, le calcul était élémentaire : un gamin seul, maigre comme un clou, qui jetait de l'argent pur sur le comptoir possédait forcément d'autres pièces sous ses guenilles.
L'illusion du confort dans la Basse-Fosse tenait tout entière dans cette scène. Avec ses deux cent six pièces restantes, un imbécile aurait cru pouvoir s'acheter une année de paix, louer une chambre sèche et payer Sia pour réchauffer ses draps. Mais dans le Saint-Empire, l'or sans la force de tuer n'était qu'une invitation au meurtre. Un porc engraissé dans une stalle dorée restait de la viande sur pied.
Un banc racla lourdement le sol à trois tables de là.
Une masse d'épaules voûtées se détacha de la pénombre et vint projeter son ombre sur le repas de Yu.
C'était Kaelen, qu'on surnommait le Demi-Fondu. Dix ans plus tôt, ce colosse avait vendu tout ce qu'il possédait pour s'injecter un éclat de Cristal de Saturation frelaté, acheté en contrebande. Son corps avait survécu par miracle, mais le rejet partiel du Flux avait carbonisé tout son flanc gauche : son bras mort pendait le long de ses côtes tel un sarment de vigne calciné, rigide et noirâtre. Son bras droit, en revanche, avait doublé de volume, gonflé de muscles difformes parcourus de pustules grisâtres, vestiges d'une force surhumaine avortée.
Suivi de deux tire-laine au regard mauvais qui verrouillèrent aussitôt les côtés de la table, Kaelen abattit son énorme poing valide sur le plateau de chêne. Le pichet d'eau tressauta.
— Regardez-moi ce miracle, gronda le Demi-Fondu dans un souffle chargé d'alcool de tubercule et de chicots gâtés. Le pilleur de charniers qui souille une pièce d'argent pour du poulet.
Dans le dos du colosse, Brog reprit son essuyage de chopes en regardant fixement le plafond. Ici, le tavernier encaissait l'argent d'abord et nettoyait le sang après.
Kaelen se pencha, faisant grincer le bois sous son poids. Ses petits yeux injectés de sang détaillèrent la veste de jute de Yu.
— J'ai perdu trois pièces d'argent dans la ruelle tout à l'heure, le squelette. Et j'ai comme l'impression que tu viens de les ramasser. Pose ta bourse sur la table, laisse ton assiette, et je te laisserai peut-être repartir avec tes deux rotules.
Yu ne leva même pas les yeux. Avec une lenteur délibérée, il saisit l'os de la cuisse de poulet, le porta à ses lèvres pour en aspirer la moelle, puis le reposa au bord de son écuelle en étain.
Puis, au lieu d'essuyer ses doigts gras sur sa tunique, il prit son petit couteau de table et traça une entaille nette sur le coussinet de son propre pouce gauche.
Une perle d'un rouge presque noir, épaisse comme du goudron, gonfla aussitôt sur sa peau blafarde. Une odeur infime, âcre et métallique — semblable à celle de l'ozone et des amandes amères — se mêla au fumet du rôti.
Les deux complices de Kaelen échangèrent un regard interdit. Le sourire carnassier du colosse se figea à moitié.
Enfin, Yu leva la tête. Ses pupilles d'encre, dénuées de la moindre trace d'adrénaline ou de colère, s'ancrèrent dans celles de la brute. C'était le regard d'un boucher évaluant l'épaisseur du cuir d'une bête avant d'enfoncer le maillet.
— Ton bras gauche a brûlé lors d'une Fonte ratée, Kaelen, dit Yu d'une voix si posée qu'elle força le colosse à tendre l'oreille. Tes méridiens de ce côté sont à vif, n'est-ce pas ? Des plaies ouvertes sous de la corne morte. Tu bois du tord-boyaux du matin au soir uniquement pour engourdir les élancements quand il pleut.
La mâchoire de Kaelen se crispa. C'était une vérité que seuls ceux qui avaient côtoyé des Fondus connaissaient.
— Ce qui coule dans mes veines est saturé de venin de scorpion de suie et de résidus d'Encre noire, poursuivit Yu sur le ton d'un apothicaire récitant une ordonnance. Tu es plus fort que moi. Si tu frappes maintenant, tu me briseras sans doute trois côtes, peut-être la nuque. Mais avant que ton poing ne me touche, j'aurai enfoncé cette lame souillée dans ton cou ou craché mon sang dans tes yeux.
Yu fit glisser la goutte sombre de son pouce le long du fil d'acier du couteau.
— Sur un homme sain, la nécrose prend dix minutes. Sur un organisme déjà ravagé par le rejet du Flux comme le tien… le poison empruntera tes canaux atrophiés en trois battements de cœur. Tes poumons vont se remplir d'écume acide avant même que tu n'atteignes la porte. Et pendant que tes deux chiens te regarderont suffoquer dans ta propre bile en fouillant tes poches, s'il me reste un souffle, je sortirai une Bille de Kael pour aspirer ta mémoire.
Sous la table, sa main droite était restée posée sur sa cuisse, immobile. Il ne tremblait pas. Son pouls n'avait pas accéléré d'un battement.
Dans la Basse-Fosse, les brutes comprenaient la peur, la rage, la supplication et même la fanfaronnade. Elles savaient mesurer le bluff d'un homme acculé. Mais face à Yu, l'instinct de prédateur de Kaelen se heurta à un mur de glace.
Ce gamin ne cherchait pas à survivre à une bagarre. Il annonçait simplement le prix de sa propre mort : une destruction mutuelle garantie.
Une goutte de sueur froide roula sur la tempe crasseuse de Kaelen. Son bras valide, pourtant capable de broyer le crâne d'un mulet, resta paralysé sur le bois de la table. Pour quelques pièces d'argent, valait-il la peine de vérifier si ce fou disait vrai ? Les rumeurs du quartier revenaient soudain à la surface : les charognards retrouvés la gorge ouverte dans le secteur Nord, le vieux moine du Cloître mort les lèvres noires, l'allure spectrale de ce garçon que même les mendiants évitaient de frôler.
Le silence autour de la table était devenu si lourd qu'on n'entendait plus que le crépitement de la graisse dans l'âtre.
Lentement, très lentement, Kaelen retira sa main du plateau.
— Garde ta charogne, le lépreux, cracha le colosse en reculant d'un demi-pas, la voix un ton trop haute pour masquer le tremblement de sa lèvre inférieure. Si je te touche, je vais attraper ta crasse. Crève tout seul dans ton coin.
Il tourna les talons avec une raideur brusque, bousculant l'un de ses propres acolytes pour regagner le fond de la salle sans se retourner. Autour des tables voisines, les têtes se baissèrent aussitôt vers les chopes. L'odeur de proie venait de se dissiper ; il ne restait plus que celle d'un frelon mortel qu'aucun ivrogne n'avait envie d'écraser à mains nues.
Yu ne suivit même pas Kaelen du regard.
Il porta son pouce entaillé à ses lèvres pour sceller la coupure, puis reprit son couteau et découpa le dernier morceau de blanc de volaille. Il termina son pain jusqu'à la dernière miette et vida son pichet d'eau tiède d'un trait.
Effrayer des chiens galeux au fond d'un bouge ne lui procurait aucune satisfaction. C'était une dépense d'énergie inutile, la preuve humiliante qu'il rampait encore au même niveau qu'eux. Tant que son corps resterait celui d'un mortel ordinaire, il devrait compter sur la ruse, le poison et la peur pour protéger ce qui lui appartenait.
Mais plus pour longtemps.
Yu se leva, rabattit le capuchon de toile rêche sur ses cheveux noirs et traversa la salle au milieu d'un silence de plomb. Lorsqu'il poussa la porte vers la nuit pluvieuse, sa main serrait les deux cent six pièces restantes contre ses côtes.
Son estomac était plein. Son esprit, tranchant comme du verre.
Il prit la direction des remparts intérieurs et de la garnison du Régisseur. L'heure de payer son droit d'entrée pour l'enfer avait sonné.