Chapitre 5
Trente minutes s'écoulèrent.
Trente minutes d'un silence si lourd qu'il en devenait suffocant, poisseux. Lorsque les deux derniers retardataires qui patientaient sous l'averse franchirent enfin le seuil, les gardes en uniforme noir refermèrent la lourde double porte de chêne sculpté dans un claquement sourd qui résonna comme le couvercle d'un cercueil.
Ils étaient désormais une centaine. Une centaine de candidats entassés dans ce vaste salon d'attente aux boiseries d'acajou et aux fauteuils de velours pourpre.
Depuis son siège reculé au fond de la pièce, près de l'angle nord, Yu observait sans un geste. Ses yeux d'un noir d'encre, semblables à deux puits sans fond, balayaient l'assemblée avec la froideur d'un charognard jaugeant un champ de bataille avant la curée. Personne ici ne se connaissait, et personne ne se faisait confiance. Les regards se croisaient et se dérobaient aussitôt, gorgés de paranoïa et de terreur sourde. Yu savait pertinemment qu'on ne jugeait pas la dangerosité d'un homme à sa seule grimace — dans la Basse-Fosse, les sourires cachaient toujours une lame et les pleurs servaient d'appât —, mais l'angoisse qui flottait dans l'air était presque palpable. Elle collait à la peau.
Pas un candidat n'osait prononcer le moindre mot. Et Yu les comprenait.
Qui aurait eu le cœur de briser le silence dans un décor aussi absurde ? La salle baignait dans la lumière chaude des lustres de cristal, l'air y était tiède, pur, saturé d'un encens précieux, et le moindre de ces fauteuils aurait suffi à nourrir trois familles des taudis pendant dix ans. Ce contraste obscène entre l'opulence écœurante du lieu et la boucherie qui les attendait vrillait les nerfs des plus fragiles bien plus sûrement qu'une salle de torture.
Pourtant, ce qui retenait l'attention de Yu, c'étaient les coups d'œil obliques qui revenaient inlassablement glisser sur lui, creusant un espace vide autour de son fauteuil.
Dès qu'il avait franchi le seuil du bâtiment, la brûlure de sa marque alchimique en forme de rouage brisé s'était éteinte, le tatouage s'étant résorbé sous la peau de sa clavicule gauche. Ce n'était donc pas le sceau qui attirait l'attention, mais sa propre carcasse. Du haut de son mètre quatre-vingts, Yu n'était qu'un assemblage d'os saillants et de tendons secs enveloppés de jute rapiécée, encore souillée de la boue des venelles. Avec ses cernes violacés qui lui mangeaient les orbites et son teint d'une pâleur cadavérique, il dégageait l'aura pestilentielle d'un noyé repêché dans un égout. Seuls ses longs cheveux d'un noir absolu, étonnamment lisses, propres et noués sur sa nuque, tranchaient avec sa décrépitude, rendant son calme d'autant plus dérangeant.
À trois pas sur sa droite, le colosse au cou de taureau qui le précédait dans la file d'attente sous la pluie faisait craquer ses phalanges épaisses comme des maillets. Yu l'avait reconnu : c'était Garrick, qu'on surnommait le Marteau des Fosses, un ancien lutteur clandestin des fonderies du Sud qui avait survécu à quarante combats à mort sans jamais perdre un œil. Assis sur le bord de son fauteuil comme un dogue prêt à bondir, Garrick promenait un regard méprisant sur la salle, convaincu que ses cent dix kilos de muscles noueux lui garantissaient la première place de la curée.
Plus loin, sous le grand lustre central, une jeune femme d'une vingtaine d'années se tenait droite comme un piquet dans une tunique de lin immaculé. C'était l'une des rares candidates issues de l'Anneau Gris — Hélène de Val-Gris, l'héritière d'une maison marchande ruinée par les taxes impériales, envoyée tenter le tout pour le tout afin de laver l'honneur des siens. Elle gardait le menton levé, pinçant les lèvres avec dégoût chaque fois qu'un roturier toussait, mais Yu nota le tremblement infime de son pouce gauche qui frottait compulsivement la couture de sa manche. Elle connaissait sans doute quelques exercices respiratoires de bas étage et se croyait au-dessus de la mêlée, sans comprendre qu'au fond d'un abattoir, le pedigree du mouton n'intéressait pas le boucher.
Enfin, près des lourds battants d'entrée, un quadragénaire maigre au visage barré d'une balafre blanche — Marek dit Trois-Doigts, un vieux coupe-jarret des ruelles du secteur Nord — ne s'était même pas assis. Adossé au lambris, il comptait les respirations des gardes derrière la cloison, les yeux plissés par trente années de traquenards.
Yu ignora les regards de dégoût et ferma à demi les paupières, savourant la moelleux irréel du velours sous ses omoplates meurtries. La répulsion était une armure comme une autre ; tant qu'on le prenait pour un agonisant à moitié fou, personne ne penserait à surveiller ses mains.
« Cent personnes, calcula froidement Yu. Des brutes qui ne croient qu'en leurs poings, des enfants de bonne famille aveuglés par leur orgueil, et de vieux rats d'égout qui cherchent déjà la sortie. Tous sont venus chercher une étincelle de pouvoir, mais neuf sur dix ne sont que du bois sec venu alimenter le foyer. »
Clac.
Un bruit sec résonna au sommet du grand escalier de marbre blanc qui dominait le fond de la salle.
Les cent têtes se redressèrent d'un seul bloc. Deux personnes venaient d'apparaître sur le balcon surplombant l'assemblée, et la température de la pièce sembla chuter de dix degrés en une seconde.
Yu reconnut immédiatement le premier. C'était l'officier de la cour d'entrée, le Vicaire du Sceau de Rang 2. Il portait toujours son uniforme d'un blanc immaculé rehaussé de broderies d'or et ses épaulettes d'acier argenté, bien que le monstre aux écailles de magma, Ignis, ne fût plus à ses côtés. Les paupières closes en deux fentes étroites, son éternel sourire de renard peint sur les lèvres, il s'appuya nonchalamment contre la rambarde de marbre, dégageant la chaleur sourde et écrasante d'un haut-fourneau au repos.
Mais le regard de Yu ne s'attarda qu'une fraction de seconde sur le chevalier avant de se verrouiller sur la femme qui se tenait à sa gauche.
Elle était d'une beauté irréelle, presque vénéneuse. Drapée dans une longue robe de soie d'un violet profond qui épousait ses courbes avec une grâce féline, elle tenait entre ses doigts pâles un éventail de soie noire replié. Ses traits étaient d'une finesse de porcelaine, mais lorsqu'elle abaissa les yeux vers la foule, le cœur de Yu ralentit d'un battement. Ses pupilles étaient fendues à la verticale, d'un or liquide et froid, exactement comme celles d'un serpent.
Autour du Vicaire de Rang 2, l'air vibrait sous la pression d'une force vitale brûlante. Autour de cette femme, en revanche, il n'y avait rien — sinon une aura insidieuse, poisseuse, comme un trou béant découpé dans la tapisserie du monde. À chaque respiration qu'elle prenait, de minuscules filaments d'une obscurité liquide semblaient ramper sous l'épiderme de ses poignets avant de s'évanouir.
« Une Mystique… »
Une goutte de sueur froide glissa le long de la colonne vertébrale de Yu.
Dans la boue de la Basse-Fosse et les tavernes de l'Anneau Gris, le peuple utilisait communément le nom de Mages pour désigner les érudits de l'occulte, les alchimistes ou les praticiens des bas-rangs qui passaient leur vie entière à chercher le moyen d'atteindre le rang de Mystique. Mais à la différence de ces Mages connus du commun des mortels, les véritables Mystiques étaient des êtres encore plus secrets, plus insondables et plus terrifiants que les Seigneurs de l'Enclume eux-mêmes.
La seule certitude que l'on possédait à leur sujet était qu'ils maîtrisaient l'Encre. Même si Yu ne connaissait d'eux que quelques contes fragmentaires colportés dans l'ombre — et les avertissements de Maître Obol sur la dégradation mentale provoquée par cet élixir qui laissait des stigmates inhumains sur le corps et l'esprit de ceux qui le brûlaient —, son instinct lui soufflait avec une certitude absolue que leur pouvoir ne se résumait pas à cela. Ce que la rue prenait pour la totalité de leur magie n'en était que l'écume.
Sur le balcon de marbre, la femme déploya d'un geste sec son éventail de soie noire pour masquer la moitié inférieure de son visage, ses yeux dorés de reptile plissés par le dégoût.
— Quelle puanteur…, murmura-t-elle d'une voix suave mais glaciale qui porta jusqu'aux recoins les plus sombres du salon. Ça sent la vase, la sueur rance et le rat mouillé. Est-ce vraiment là la « moisson » de cette année, Vicaire Silas ? Vous êtes en retard sur vos quotas, et pourtant vous m'obligez à respirer le même air que ces déchets.
Silas ne perdit rien de son sourire courtois, gardant ses yeux clos.
— Je vous demande pardon pour ce désagrément olfactif, Dame Vespera, répondit le Vicaire d'une voix de baryton mélodieuse. Mais la perle rare se cache parfois au fond de l'huître la plus fétide. Le Saint-Empire offre à chacun de ses sujets une chance équitable de recevoir sa grâce et de s'élever au-dessus de sa condition.
Un rire cristallin et sans joie s'échappa de derrière l'éventail noir.
— Leur « grâce » ? Ne gaspillez pas votre salive dorée avec moi, Silas, nous ne sommes pas sur le parvis d'une cathédrale. Vous parlez comme un fermier qui jetterait cent insectes affamés au fond d'un pot de terre scellé en leur promettant la liberté, tout en sachant qu'il n'ouvrira le couvercle que lorsqu'un seul aura dévoré les quatre-vingt-dix-neuf autres. Vos Seigneurs de l'Enclume appellent cela « l'honneur du fer ». Au Directoire, nous appelons cela la distillation.
— Peu importe le nom qu'on donne au pressoir, ma chère, tant que le vin coule dans les coupes de la Haute-Citadelle, répliqua Silas avec une douceur patricienne. La pitié envers les faibles est une trahison envers ceux qui ont la force de porter le monde. Si quatre-vingt-dix-neuf d'entre eux doivent retourner à la boue pour qu'un seul éveille son sang, alors leur mort aura eu plus de valeur que toute leur misérable existence dans les fonderies.
Vespera haussa une épaule lasse, puis glissa un regard venimeux vers l'officier en se penchant légèrement contre la balustrade :
— Voilà au moins une arithmétique sur laquelle nous sommes d'accord. Mais puisque tu sembles d'humeur si chevaleresque ce matin, beau Vicaire… dis-moi, que dirais-tu de partager ma couche ce soir, une fois que nous aurons fini de trier ce bétail ? J'ai toujours voulu vérifier si le sang des chiens de la Maison Freedish brûle aussi fort qu'on le prétend.
Le silence dans la salle devint absolu.
Silas ne bougea pas d'un millimètre. Son sourire de renard resta figé sur ses lèvres.
Mais l'instant d'après, l'air de la pièce explosa.
BOUM.
Il n'y eut ni détonation ni flamme, seulement le relâchement d'une fraction infime de sa pression spirituelle de Rang 2. Ce fut comme si le plafond de marbre venait de s'effondrer directement sur les épaules de l'assemblée.
Le cristal des lustres se mit à vibrer avec un son aigu à fendre les tympans. Dans la salle, des dizaines de candidats furent littéralement arrachés de leurs fauteuils et plaqués à plat ventre sur les tapis cramoisis, le souffle coupé, vomissant de la bile. Même Garrick, le colosse de cent dix kilos, tomba à quatre pattes en griffant le parquet d'acajou, les veines du cou gonflées à éclater, tandis qu'Hélène de Val-Gris s'affaissait sur les genoux, les yeux révulsés par l'asphyxie.
Au fond du salon, Yu resta assis.
Il ne tomba pas, mais le prix à payer fut atroce. Ses doigts balafrés s'enfoncèrent dans les accoudoirs de velours jusqu'à en faire craquer les coutures et le bois. Sa cage thoracique semblait prise dans un étau de fonte ardente, et un filet de sang noirâtre au goût de fer et de venin coula de ses gencives serrées. Ses os hurlaient, ses vertèbres craquaient, mais sa colonne vertébrale refusa de plier.
« C'est donc ça… le fossé entre un mortel et un Rang 2… » pensa Yu, le regard fixe, gravant chaque détail de cette terreur cellulaire dans sa mémoire. Le Vicaire drapé dans sa vertu impériale et la Sorcière drapée dans son cynisme occulte n'étaient que les deux faces d'une même pièce. Dans ce monde, la morale et les lois n'étaient que des laisses pour le bétail ; seule la force brute donnait le droit de respirer.
Sur le balcon, la pression disparut aussi soudainement qu'elle était apparue.
— Gardez vos distances, Sorcière, murmura Silas d'une voix toujours aussi douce, bien que ses paupières closes parussent soudain tranchantes comme des rasoirs. Mon corps appartient au Sceau, et je crains que votre lit ne soit beaucoup trop froid pour ma constitution.
Vespera recula d'un demi-pas, ses pupilles de serpent dilatées par un mélange de contrariété et de prudence, avant de se recomposer un masque d'ennui souverain.
Silas se tourna alors pleinement vers la centaine de survivants haletants et ouvrit les bras avec une majesté théâtrale.
— Bienvenue à vous, poussières de Var-Sceau ! tonna-t-il en faisant vibrer le Flux dans sa poitrine comme un bourdon d'airain. Je suis Silas, Vicaire du Sceau de Rang 2 et humble serviteur de la Maison Freedish. À mes côtés se tient Dame Vespera, Mystique du Directoire. Nous avons l'honneur de superviser cette vingt-troisième Fonte de la Lune des Cendres !
Il laissa planer un court silence, savourant la terreur qui émanait des corps tremblants en contrebas.
— Vous avez payé le tribut d'argent ou reçu le parrainage d'un sang noble pour franchir cette porte, reprit-il. Mais permettez-moi de dissiper immédiatement les fables grotesques que l'on raconte dans vos tavernes ! Vous pensiez sans doute que la Fonte consistait à être sanglé sur une table d'alchimiste ou plongé dans une cuve pendant qu'un apothicaire vous ferait avaler un élixir ?
Dans les rangs, des visages déjà livides se décomposèrent.
Au fond de la salle, les pupilles de Yu se rétrécirent brusquement.
« Quoi ? »
Pour la première fois depuis le début de la nuit, une fissure traversa le calme glacial de l'adolescent. Ses pensées fusèrent à une vitesse vertigineuse. Toutes les rumeurs de la Basse-Fosse, les récits sur les « Fondus » liquéfiés dans les cuves, et même les bribes de souvenirs qu'il avait siphonnés dans le crâne de gardes subalternes grâce à ses Billes de Kael… tout convergeait vers un rituel d'ingestion en laboratoire.
« Même les gardes extérieurs ne connaissaient pas la vérité, réalisa Yu en reprenant instantanément le contrôle de ses battements de cœur. Le Conclave et l'Empire ont bâti un écran de fumée parfait. Seuls les officiers supérieurs et ceux qui survivent à l'épreuve savent ce qui se passe derrière ces portes… et les survivants sont liés par le secret de leur nouvelle caste. »
— Quelle naïveté ! lança Silas avec un petit rire affectueux. Un corps mortel qui recevrait l'essence pure sans avoir d'abord brisé ses propres limites psychiques et charnelles au bord du gouffre n'éveillerait jamais rien d'autre que la mort ! La Fonte n'est pas une opération de charité, c'est une épreuve sacrée ! Un creuset impitoyable conçu depuis l'aube de l'Empire pour une seule et unique raison : sélectionner les êtres les plus aptes, les plus féroces et les plus puissants, ceux-là seuls qui possèdent le potentiel de transcender le domaine mortel !
Il pointa un index ganté de blanc vers le plafond, puis vers le sol.
— La Fonte est une chasse ! Vous êtes cent dans cette salle. Dans quelques instants, Dame Vespera va ouvrir une brèche spatiale pour vous projeter dans un territoire extérieur scellé par l'Empire : le Domaine des Bêtes. Vous y resterez quinze jours ! Quinze jours pour survivre, traquer les créatures porteuses de Cristaux de Saturation et absorber leur essence dans le sang et la fureur ! Pour réussir l'examen, deux choix s'offrent à vous : éveiller votre Sceau avant la fin du délai, ou simplement conserver votre misérable vie jusqu'au coup de gong du quinzième jour !
Un murmure d'horreur pure parcourut l'assemblée. Quinze jours dans les terres sauvages, sans armes, sans vivres, au milieu d'Abominations ? Ce n'était pas un examen, c'était une condamnation à mort maquillée en loterie.
Près de la porte d'entrée, les nerfs de Marek Trois-Doigts lâchèrent définitivement.
Le vieux coupe-jarret avait survécu quarante ans dans les ruelles parce qu'il savait flairer les coups truqués. Sans une lame en main, jeté dans une jungle de monstres face à cent désespérés, ses chances étaient nulles.
— Vous êtes tous fous ! hurla Marek d'une voix déchirée en se ruant vers les lourds battants de chêne. C'est un abattoir ! Ouvrez ! Je renonce à ma marque ! Gardez l'argent, laissez-moi sortir d'ici !
Ses doigts calleux s'abattirent sur la poignée de bronze et il tira de toutes ses forces. La porte ne bougea pas d'un cheveu.
Sur le balcon, le sourire de Silas s'élargit imperceptiblement.
Puis sa silhouette se brouilla.
Il n'y eut même pas de détonation, seulement un sifflement d'air déchiré. Les yeux de Yu, pourtant entraînés à suivre les mouvements dans le noir, ne perçurent qu'un trait blanc traversant les vingt mètres de la salle en une fraction de seconde.
Avant même que Marek n'ait pu frapper le bois du poing, Silas se tenait juste derrière lui, au pied des marches. Sa main droite gantée de blanc venait de se refermer sur la gorge du vétéran, le soulevant de trente centimètres au-dessus du tapis d'un seul bras, sans le moindre effort apparent.
— Ghh… kkk…, râla Marek en battant des jambes dans le vide, ses mains griffant désespérément le poignet d'acier de l'officier.
Sous le regard glacé de Yu, les gravures géométriques ciselées sur l'épaulette et le brassard d'acier argenté de Silas s'illuminèrent soudain d'une lueur orange incandescente. Une chaleur volcanique jaillit de la paume du Vicaire.
Le cou de Marek ne se brisa pas : il prit feu de l'intérieur.
En deux battements de cœur, sans qu'il puisse pousser le moindre cri, le coupe-jarret fut enveloppé d'une colonne de flammes blanches d'une précision chirurgicale qui ne brûla même pas les rideaux voisins. Lorsqu'un tas de cendres noires et d'os calcinés s'effondra sur le tapis dans une odeur atroce de graisse rôtie, le gant blanc de Silas n'avait pas une seule trace de suie.
Pour la première fois, le Vicaire entrouvrit légèrement les paupières, dévoilant deux prunelles d'un gris d'acier fondu, dépourvues de toute émotion humaine.
— Quatre-vingt-dix-neuf…, murmura Silas en secouant délicatement les doigts. Il n'y a pas de porte de sortie, mes braves. Le Saint-Empire n'a que faire des déserteurs.
Dans les fauteuils, plusieurs candidats vomirent sur leurs genoux. Hélène de Val-Gris plaqua ses deux mains sur sa bouche pour étouffer un sanglot d'horreur, ses beaux yeux écarquillés devant la carcasse fumante. À droite de Yu, le colosse Garrick avait cessé de faire craquer ses phalanges ; sa mâchoire carrée était si serrée que ses muscles temporaux saillaient sous sa peau tannée, mais une lueur de folie carnassière venait de s'allumer dans son regard.
— Quelle vulgarité, soupira Dame Vespera depuis le balcon en agitant son éventail pour chasser la fumée grasse. Tu vas abîmer mes soieries avec ta suie, Silas. Finissons-en.
D'un geste sec du poignet, la Mystique déploya entièrement son éventail de soie noire.
Au fond du salon, Yu écarquilla légèrement les yeux. Grâce à sa vision altérée par les résidus des Billes de Kael, il ne vit pas de simples broderies d'argent sur le tissu de l'éventail : il vit un entrelacs vertigineux d'Encre pure, raffinée à partir de centaines de mémoires torturées, qui formait un sceau spatial d'une complexité terrifiante. Tandis que Vespera relevait ses manches, des lignes d'Encre noire rampaient sous la peau diaphane de ses avant-bras comme des vers vivants.
— Ouverture, prononça-t-elle d'une voix qui résonna directement à l'intérieur des crânes.
Instantanément, le sol du salon disparut.
Les tapis pourpres, le parquet d'acajou et les fondations de pierre se changèrent en une mer d'Encre noire et visqueuse, bouillonnant comme du goudron en fusion. Une odeur suffocante d'ozone et de vieux parchemin brûlé envahit la pièce tandis que quatre-vingt-dix-neuf tourbillons d'ombre s'ouvraient sous chacun des candidats, les aspirant vers le bas comme des sables mouvants.
Des hurlements de panique déchirèrent le salon.
Yu, lui, ne lutta pas contre l'inévitable. Tandis que ses jambes s'enfonçaient jusqu'aux cuisses dans la matière glacée et sans fond, il inspira une ultime bouffée d'air, bloqua sa respiration et abaissa son centre de gravité, le regard verrouillé sur le balcon.
Juste avant que les ténèbres ne se referment sur sa tête, Silas se pencha par-dessus la balustrade de marbre, son sourire de renard plus radieux que jamais, et lança d'une voix chantante :
— Ah, un dernier conseil ! Prenez garde aux bêtes locales… et tâchez de ne pas mourir trop vite si vous croisez les jeunes Héritiers des Clans !
« Les Héritiers des Clans… Nous ne sommes pas seulement dans une arène de sélection, comprit Yu en une fraction de seconde. Nous sommes le gibier vivant d'un terrain d'entraînement pour la noblesse. »
Puis l'abîme d'Encre l'engloutit, et le monde se déchira.