Chapitre 2
Yu marcha longuement dans les rues sinueuses, seulement guidé par la lueur jaunâtre et vacillante des anciens lampadaires de la Basse-Fosse. Ici, la lumière du soleil ne perçait l'obscurité que cinq heures par jour. Le reste du temps, une épaisse chape de nuages noirs, vomie par les cheminées des usines environnantes, étouffait le ciel.
Les artères du bidonville grouillaient de monde. Certains vendaient des brochettes de viande douteuse, d'autres des babioles rouillées repêchées dans les décharges. À l'angle d'une ruelle, un charlatan hurlait à qui voulait l'entendre qu'il avait reçu la science d'un mage et pouvait prédire l'avenir pour une simple pièce de cuivre. Yu l'observa un instant, le regard froid et insondable.
Mais que pouvait-il y changer ? Il n'était personne. Et surtout, pourquoi voudrait-il y changer quoi que ce soit ?
Ces hommes et ces femmes aimaient vivre ainsi. Tels des porcs dans un enclos, ils se lamentaient sur leur condition misérable, mais continuaient de se rouler dans la fange, se battant pour les restes jetés par les riches du centre-ville.
Le Saint-Empire de l'Enclume obéissait à une géographie impitoyable : quatre gigantesques secteurs périphériques — Nord, Sud, Est, Ouest — dédiés à l'industrie lourde, aux marchés noirs et à la misère. Et au milieu de cet océan de crasse trônait Var-Sceau, le Secteur Central. Un paradis inaccessible réservé aux marchands fortunés et aux aristocrates qui n'étaient pas encore jugés dignes de s'élever vers la véritable divinité : la Haute-Citadelle. C'est là-bas, disait-on, que les mages et les Seigneurs de l'Enclume venaient parfois se divertir lors de leurs permissions.
Yu finit par atteindre son repaire. De l'extérieur, ce n'était qu'un gigantesque amas de gravats agglutinés autour de la carcasse d'une ancienne horloge monumentale. Autrefois, elle donnait l'heure aux habitants — une nécessité absolue pour ne pas perdre la notion du temps sous ce ciel éternellement noir.
Il s'enfonça dans une ruelle exiguë et déserte, évitant un mendiant à moitié fou qui marmonnait dans l'ombre, et se glissa par une fissure dissimulée à l'arrière du bâtiment.
Son antre était une petite cavité souterraine creusée sous les décombres de l'horloge. L’endroit était glacial, saturé par l'odeur de terre humide et de métal oxydé. Mais pour Yu, c’était un coffre-fort inviolable. Dans un monde où le vol était une norme de survie, le secret était la meilleure des serrures.
Assis dans la pénombre, il posa ses huit nouvelles pièces d’argent sur une caisse en bois vermoulu, les alignant avec une précision maladive à côté des autres. Deux cent sept pièces de grand argent. Une fortune bâtie pièce par pièce, forgée dans le sang, la suie et le vol de souvenirs.
Fouiller les morts n’éveillait aucune once de remords en lui. C’était le privilège des survivants. Dans la Basse-Fosse, l'empathie était une maladie mortelle : si tu ne dépouillais pas un cadavre, un autre le ferait, et tu serais le prochain à crever de faim.
D'ailleurs, Yu n'était pas le seul à s'adonner au trafic de souvenirs. C'était un marché noir florissant, mais d'une cruauté inouïe, qui reposait sur un artefact précis : la Bille de Kael. Celles-ci, à usage unique, valaient une fortune. Yu devait parfois risquer sa propre vie pour en voler une à un autre charognard, c'est pourquoi il ne pratiquait l'extraction que lorsque l'opportunité était parfaite.
Le mécanisme était macabre : approchée d'un mourant, la Bille de Kael s'éveillait. C'est à l'instant précis où la mort fauche un homme que son âme s'accroche le plus violemment à ses souvenirs précieux. Ce pic émotionnel permettait à la bille d'aspirer la mémoire et de la condenser sous forme d'Encre brute. En fin de compte, l'artefact faisait tout le travail ; Yu n'était que le faucheur qui le guidait.
« Bientôt la fin... » songea Yu en fixant son trésor. « S'élever. Devenir l'un de ces monstres en armure. Un Seigneur de l'Enclume. »
Mais on n'entrait pas dans l'aristocratie martiale de l'Empire en s'entraînant avec une épée en bois. Le processus de sélection était un rituel d'une horreur biologique absolue : la Fonte.
Comment un rat des rues comme Yu connaissait-il de tels secrets ? Des années de patience. Des années à écouter aux portes des tavernes clandestines, à acheter des bribes de rumeurs à des mercenaires de Var-Sceau ou à assembler les mensonges des marchands de souvenirs. Il savait que ses informations n'étaient pas totalement fiables, mais elles formaient une vérité glaçante.
Pour les héritiers des grands clans de la Haute-Citadelle, la Fonte n'était qu'une formalité douloureuse. Dès l'enfance, on purgeait leurs corps à grands renforts d'élixirs alchimiques coûteux. Leurs circuits de Flux devenaient des moules parfaits, larges et souples, prêts à transcender le domaine des mortels en douceur.
Mais pour les rebus de la Basse-Fosse, les veines spirituelles étaient atrophiées, fermées par des générations de famine et de labeur. Pour les forcer à s'ouvrir, l'Empire n'offrait qu'une seule méthode aux roturiers : le Cristal de Saturation.
Un artefact qui n'était pas forgé, mais extrait directement du cadavre des "Abominations", ces créatures colossales qui rôdaient au-delà des frontières et dont Yu n'avait entendu que des légendes terrifiantes.
Lors du rituel, ce Cristal n'était rien de moins qu'une bombe à retardement biologique. Introduit de force dans le système sanguin, il libérait une onde de choc sauvage. L'anatomie du candidat était brutalement remodelée. Soit l'âme et la volonté étaient assez féroces pour dompter cette tempête, soit le corps rejetait la greffe. Dans ce cas, le candidat fondait littéralement de l'intérieur, devenant une flaque de chair bouillonnante. C'est de là que venait le nom maudit de ceux qui échouaient : les Fondus.
La quasi-totalité des roturiers mouraient dans des hurlements atroces.
Yu en était conscient. Pourtant, la perspective d'une mort explosive ne fit pas tressaillir son cœur d'un millimètre. Mourir déchiqueté par la Fonte pour avoir tenté d'atteindre les cieux, ou crever lentement de la gangrène dans la boue de la Basse-Fosse ?
Le choix était fait depuis longtemps. Qu'avait-il à perdre dans ce monde, à part ses chaînes ?
Il prit sa vieille bourse en cuir et y versa ses économies, l'observant longuement. Deux cent sept pièces. C’était le prix exact. La somme requise pour acheter une identité, corrompre un superviseur, et inscrire son nom au registre de la mort. L'examen officiel de la Fonte l'attendait.