Chapitre 1
La pluie de Var-Sceau avait un goût de rouille, de tourbe et de suie.
Elle s’abattait en cascades violentes sur les toits d'ardoise brisée et de bois pourri de la Basse-Fosse. Ce bidonville tentaculaire venait s’écraser misérablement contre les remparts cyclopéens du Saint-Empire de l’Enclume, telle une vague de boue contre un roc éternel. En bas, dans les ruelles pavées de crasse, les mortels s'entretuaient pour des miettes. En haut, par-delà la muraille de pierre noire et lisse, les Seigneurs de l'Enclume festoyaient, maîtres absolus des mystères de la réalité.
Yu ignorait les concepts grandiloquents tels que l'honneur ou la justice. Dans ce monde, l'empathie était une faiblesse qui menait droit au cimetière ; la morale, un luxe de nantis. La seule vérité absolue de son existence était la faim qui lui cisaillait les entrailles. Et l'unique moyen de la faire taire à jamais : le pouvoir.
À seize ans, Yu dénotait au milieu de la fange. Du haut de son mètre quatre-vingts, il arborait une silhouette féroce, taillée à la serpe par des années de jeûne et de survie. Sa peau possédait la pâleur cadavérique des pestiférés, et ses yeux sombres, d'une profondeur abyssale, étaient cernés de violacé. Sous ses guenilles de toile de jute épaisse, sa seule incongruité résidait dans sa chevelure : des mèches d’un noir d’encre, étrangement soyeuses, qu'il entretenait avec une rigueur maniaque. Un refus silencieux de se laisser totalement digérer par la fange.
Dans l’étroite ruelle borgne où il patientait, éclairée par les spasmes d'une lanterne à huile, un vieux garde d'enceinte gargouillait son dernier souffle. L'homme, adossé à un monceau de détritus, avait les poumons perforés par un carreau d'arbalète rouillé.
Le sang poisseux se diluait sur les pavés, mais le regard de Yu était fixé ailleurs. Grâce à une anomalie héritée de son enfance — une bénédiction, ou peut-être une malédiction jetée par un mage errant —, ses pupilles percevaient le voile occulte du monde.
Une brume argentée, dense et luminescente, commençait à s’exhaler des tympans et des lèvres du mourant. Ses souvenirs.
La réalité de ce monde archaïque n'était pas figée ; elle n'était qu'un immense Manuscrit. Pour altérer la trame du destin, raturer l'existant ou écrire des miracles, les mages et les mystiques de la Haute-Citadelle avaient besoin de la ressource la plus précieuse qui soit : l'Encre. Et l'Encre la plus pure n'était autre que l'identité, les émotions et la mémoire arrachées aux mortels.
Yu s’accroupit. Ses longs doigts agiles, couturés par des années de larcins, tirèrent de sa tunique une fiole de verre contenant une minuscule sphère cristalline.
— S'il te plaît… gamin… gémit le garde dans un râle écumeux. Laisse-moi… partir avec le visage de ma fille… Ne me vole pas ça…
La bille lévita au-dessus de la tempe du vieillard. Les yeux d'encre de Yu sondèrent les pupilles dilatées de l'agonisant avec une indifférence glaciale.
— Si je te laisse ton passé, vieil homme, tu seras mort et ta fille mourra de faim. Ton affection ne la nourrira pas. Ton souvenir, en revanche, financera mon ascension.
Clac.
Yu claqua des doigts. La bille cristalline entra en résonance, agissant comme un siphon. La brume argentée — vibrante de la nostalgie d'un été lointain, de l'odeur du pain chaud et du rire clair d'une enfant — fut violemment aspirée.
Le vieillard convulsa. Ses traits, l'instant d'avant tordus par le chagrin, s'affaissèrent dans une neutralité terrifiante. Une coquille vide. Déshumanisée. Son cœur cessa de battre, son histoire rayée des archives de la vie.
Gorgée de ces fragments d'âme, la brume à l'intérieur de la bille se condensa jusqu'à se transformer en un liquide d'un noir d'obsidienne, pur et opaque. De l'Encre de première qualité. Yu saisit l'artefact avec une délicatesse qu'il n'accordait à aucun être vivant, le glissant dans sa fiole hermétique avec un sourire fin. Un sourire qui, plaqué sur ses traits émaciés, lui donnait l'allure d'un asura affamé.
Vingt minutes plus tard, il poussait la lourde porte en chêne de l'échoppe de Maître Obol, au cœur du marché noir. L’air y était saturé de relents de vieux parchemins, de cire fondue et de remugles acides d’alchimie.
Derrière un comptoir rongé par les vers trônait Obol. Empâté, engoncé dans un manteau de velours vert-de-gris mité, le marchand tapotait le bois de ses longs doigts dont les ongles étaient teints d'un violet indélébile — la morsure de l'Encre brute. Ses yeux étaient entièrement laiteux, rongés par l'œphax, la corruption de ceux qui scrutaient trop longtemps l'abîme des souvenirs volés sans détenir la divinité d'un Seigneur de l'Enclume.
Yu, protégé par sa bénédiction infantile, y était immunisé.
Obol leva son visage d'aveugle vers la porte, ses sens surnaturels frémissant.
— Ah, Yu. Mon charognard préféré. Qu'est-ce que tu as gratté au fond de tes égouts aujourd'hui ? De la rancœur de mendiant ? Des regrets de catin ?
Sans un mot, Yu sortit la fiole et la posa sur le comptoir massif. L'Encre noire tourbillonnait paresseusement dans son habitacle de verre.
— Le condensé de toute une vie, le vieux, murmura Yu en gardant la main près de la fiole. L'amour absolu d'un père pour sa fille, arraché à la seconde même du trépas. L'émotion est brute. Huit pièces d'argent pur.
Obol approcha ses doigts tremblants, humant l'aura occulte qui filtrait à travers le verre.
— Huit ? Tu es fou, sale cloporte ! C'est le prix d'un cheval de guerre ! Je t'en donne trois.
L'expression de Yu ne vacilla pas. Ses yeux sombres se plantèrent dans les orbites laiteuses de l'antiquaire.
— Huit. La milice bouclait le secteur, j'ai dû achever la marchandise moi-même pour que la brume ne se dissipe pas. Si tes bourses sont vides, je monte au secteur Sud. Les sectes hérétiques paieront le double pour se shooter à ce genre de nostalgie pure.
Le marchand grinça des dents, ses joues flasques tremblant de rage contenue. Il savait que le gamin ne bluffait jamais. Yu était le genre de monstre capable de saigner ses propres veines spirituelles si le prix était juste.
Cling. Cling.
Obol jeta violemment huit pièces d'argent lourdes sur le bois vermoulu.
— Prends ça et crève en silence, cracha Obol. Les chiens de ton espèce finissent toujours dévorés par plus gros qu'eux.
— Concentre-toi sur tes propres funérailles, vieil homme.
Yu ramassa les pièces d'un geste fluide, les testant une à une sous la pression de ses dents pour vérifier la morsure du métal. Le goût âpre de l'argent. Le goût palpable du pouvoir.
De retour dans l'air saturé de miasmes des ruelles bondées, il se fondit dans la masse informe des miséreux. À l'abri des regards, dans une impasse, il versa son gain dans une vieille bourse de cuir. À l'intérieur, deux cent sept pièces tinteront sourdement.
Le fruit de deux années d'extorsions, de trahisons méthodiques, de pillages de tombes et d'âmes éteintes de ses propres mains. C'était le tribut exact, calculé à la virgule près, pour acheter le Régisseur de la garnison extérieure. Le prix pour acquérir un sceau de cire authentique et accéder à la "Fonte", le rituel bisannuel permettant d'approcher le Cristal de Saturation. L'unique artefact capable de forcer l'éveil de ses veines spirituelles atrophiées.
Yu leva la tête. Loin au-dessus des miasmes et des toits effondrés de la Basse-Fosse, perçant les nuages crasseux comme la lance d'un dieu arrogant, s'élevait la Citadelle. Sa hauteur écrasait l'esprit, défiant l'entendement. C'était un monument érigé pour rappeler aux insectes leur insignifiance.
Mais en fixant cette forteresse inatteignable, le regard de Yu ne contenait aucune révérence. Seulement une ambition abyssale. Les mots de son père adoptif, mort depuis longtemps, résonnèrent dans son esprit glacé :
« Le pouvoir n'est pas un droit de naissance, c'est un butin arraché par le sang, la ruse et l'obsession. Ne te trompe pas : la puissance n'est pas une fin en soi. Elle n'est que l'unique lame capable de trancher les chaînes d'un monde qui ne rêve que de t'asservir. »
Yu serra sa bourse contre son cœur, les yeux fixés sur les remparts noirs. Il allait forcer les portes de ce monde, qu'il faille l'écrire avec son propre sang, ou avec l'Encre de tous ceux qui croiseraient son chemin.