Chapitre 989
J’étais censé être un désastre.
Aux mots de Noya, je ne sus quoi répondre.
Je gardai le silence un long moment. Aucun mot ne me venait, et le temps passa tandis que je restais muet.
Combien de temps s’écoula ? Je parvins à peine à reprendre mes esprits.
Je ne pouvais pas laisser passer ça. Il fallait que je le pousse à répondre, coûte que coûte.
« … Qu’est-ce que tu veux dire ? »
Je retins le tremblement de ma voix et interrogeai Noya.
« Tu dis que j’étais censé être le désastre de Zhongyuan ? »
Le désastre de Zhongyuan.
Le premier avait été le Démon de Sang. Le deuxième, ma mère.
Et ensuite…
« Le troisième… »
Je levai les yeux vers le ciel. Non, pas vers le vide, mais dans la direction où une certaine femme avait disparu au loin.
« … Ce n’était pas Cheonma ? »
Cheonma.
Le monstre qui avait répandu le sang à Zhongyuan. Celle qui se trouvait désormais près de moi.
Je n’étais pas certain qu’elle fût un désastre. Mais s’il devait y en avoir un, « N.o.v.e.l.i.g.h.t » j’avais toujours cru que ce serait Cheonma.
C’était inévitable.
Cheonma était celle qui avait provoqué le carnage, et je savais combien de personnes avaient péri à cause d’elle.
Et puis…
« Cheonma est liée au Démon de Sang. »
Avant de venir à Mangye, j’avais appris qu’elle s’était entretenue avec le Démon de Sang.
Si elle était liée au Démon de Sang…
« S’il devait y avoir un troisième désastre, je pensais que ce serait Cheonma… »
Mais les paroles de Noya fissurèrent cette conviction.
Non, plutôt qu’une simple fissure…
« … Elles renforcent une autre possibilité. »
Crac… !
Je serrai les dents.
Quelqu’un d’autre.
Quelqu’un qui avait pris racine au plus profond de moi et avait grandi lentement, avec le temps.
Contrairement à ce que je croyais, à savoir que Cheonma était le troisième désastre,
une autre personne correspondait à cette description.
Quelqu’un d’aussi singulier que Cheonma.
Comme elle était liée au premier désastre, le Démon de Sang…
cette personne était étroitement liée au deuxième.
Quelqu’un qui avait défié le temps lui-même.
Et qui, ce faisant, était devenu autre chose qu’un être humain.
Cette personne, c’était…
« … Moi. »
C’était moi.
« Tu es le désastre. »
« …… »
Je n’oublierais jamais les mots que Yeon Il-cheon m’avait adressés dans les archives du Pavillon du Dragon divin.
« Tu crois vraiment que ta Régression n’était qu’un miracle ? »
Yeon Il-cheon, qui m’avait qualifié de désastre, m’avait posé cette question.
Ma Régression était-elle vraiment un miracle ?
À l’époque, j’avais voulu rétorquer : si ce n’était pas un miracle, qu’est-ce que ça pouvait être ?
La Régression elle-même tenait du miracle. C’était ce que j’avais cru.
« Mais maintenant… »
Était-ce vraiment le cas ?
Plus ce malaise grandissait, plus j’avais du mal à respirer.
Plus j’avançais,
plus le temps passait,
plus j’accumulais d’expériences,
plus ce soupçon prenait forme.
Et à présent, il était arrivé à son inévitable conclusion.
« … Gamin. »
« Oui. »
« À ton expression, tu savais déjà quelque chose, n’est-ce pas ? »
« Le savoir ? Je t’ai même déjà posé la question, non ? »
J’avais déjà demandé à Noya : et si le désastre, c’était moi ?
Je devais déjà avoir des soupçons, même à l’époque.
Je devais penser que c’était possible.
Et pourtant, le voir émerger ainsi me donnait l’impression que mes entrailles brûlaient.
« Noya… Tu dis que j’étais destiné à être le désastre de Zhongyuan ? »
« C’est une possibilité. »
« Tu dis ça, mais on dirait que tu connais déjà la réponse. »
« …… »
Je reconnus ce regard.
Du regret. Et… un fardeau.
Ces émotions se lisaient clairement dans les yeux de Noya.
« … Gamin. »
« Pourquoi ? Explique-moi. Je veux entendre ta réponse. »
Faisant de mon mieux pour contenir mes émotions, je m’adressai à Noya.
Comment en était-il arrivé à cette conclusion ?
Quand je le lui demandai, Noya poussa un soupir avant de répondre.
« Ce monde ne répète pas la même erreur. C’est là que le bât blesse. »
Je l’écoutai attentivement. Je ne voulais pas perdre un seul mot.
« Quand le Démon de Sang a envahi Zhongyuan et qu’il a fini par être vaincu, le monde a agi contre Zhongyuan. Tu te souviens de quoi ? »
« Oui. »
Il avait abaissé le plafond de puissance que les Artistes martiaux pouvaient atteindre, leur barrant la route.
À cause de cela, Noya m’avait dit un jour que le niveau des Artistes martiaux avait considérablement baissé depuis l’époque de la guerre contre le Démon de Sang.
« Je pensais que le monde avait fait ça pour s’assurer que les gens ne pourraient pas empêcher le prochain désastre. »
« … Et ce n’est pas exactement ce qui s’est passé ? »
S’il le pensait, cela signifiait-il qu’il y avait autre chose ?
Noya secoua la tête à mes mots.
« C’est ce que je croyais. Mais, à la lumière de ce que je vois aujourd’hui, j’ai des doutes. Il y a trop d’éléments étranges. »
« Quels éléments ? »
« Abaisser le niveau des Artistes martiaux… Si quelqu’un avait le pouvoir de faire ça et que son but était l’anéantissement total de toute vie, tu ne trouves pas qu’il a fait preuve de beaucoup trop de clémence ? »
Je fronçai les sourcils. De la clémence ?
Je ne comprenais pas et m’apprêtais à poser une autre question quand…
« Si le but était l’anéantissement total, pourquoi se donner la peine d’envoyer le Démon de Sang ou ta mère ? »
Ses mots me laissèrent sans voix.
« S’ils ne voulaient que tout détruire, pas besoin de se compliquer autant la tâche. »
Selon Noya…
Plutôt que de faire venir des êtres puissants d’un autre monde,
il aurait été bien plus facile d’effacer tout bonnement l’existence. Il n’y avait aucune raison de recourir à des méthodes aussi compliquées.
Et en plus…
« Plus étrange encore, ils ont placé quelqu’un en face de chaque désastre pour lui faire obstacle. »
« … Pour lui faire obstacle ? »
Parlait-il de ceux qui avaient combattu les désastres ?
Si c’était le cas, bien des noms me venaient à l’esprit, mais Noya ne semblait pas parler d’eux.
« Face au Démon de Sang, il y avait Yeon Il-cheon. »
« …… »
Le nom de l’homme qui avait jadis été le plus grand du monde,
un homme qui, comme moi, avait connu la Régression,
sortit des lèvres de Noya.
« Grâce à lui, le désastre ne s’est pas réalisé et le monde a retrouvé la paix. Même si ça n’a duré qu’un temps. Mais, gamin… Ça ne t’interpelle pas, que le monde ait simplement laissé faire ? »
Non seulement Yeon Il-cheon avait connu la Régression,
mais il avait réussi à arrêter le Démon de Sang.
Noya laissait entendre que le monde l’avait permis.
« … Tu veux dire qu’ils le savaient, mais n’ont rien fait ? »
« Il n’y a pas d’autre explication. Je ne sais pas jusqu’où vont les pouvoirs de ce monde. »
Noya se releva lentement.
« Mais une chose est sûre : il continue de donner de l’espoir. »
Tout en parlant, Noya s’approcha de moi, pas à pas.
« Pas seulement Yeon Il-cheon. Pense à ton père. »
« … Quoi ? »
Cette mention soudaine de mon père me décontenança.
Pourquoi parlait-il de mon père, tout à coup ?
« Gamin. »
« Oui. »
« Que penses-tu de la puissance de ton père ? »
« …… »
La puissance de mon père…
« … Je ne sais pas trop. »
J’exprimai mon incertitude, puis y réfléchis plus profondément.
Il devait être fort. Incroyablement fort.
Je n’avais pas eu souvent l’occasion de voir mon père se battre sérieusement.
Mais ces quelques aperçus m’avaient suffi pour le comprendre.
Même en me comparant à lui, moi, aujourd’hui…
« … Je ne crois pas pouvoir gagner. »
Je n’arrivais toujours pas à oublier cet instant.
Quand j’étais parti à la Mer du Nord pour exterminer les bêtes de rang Blanc.
La démonstration par mon père du summum de la Roue de feu des neuf flammes.
Ce moment s’était gravé dans mon esprit pour toujours.
Depuis que j’avais franchi un palier, je m’efforçais sans relâche de reproduire cet exploit.
« … Sans jamais y parvenir, évidemment. »
Il y avait peut-être une autre condition à remplir que d’atteindre le daeseong.
J’avais beau essayer encore et encore, je ne progressais pas d’un pouce.
À quel point mon père était-il fort ?
Encore aujourd’hui, je n’arrivais même pas à imaginer pouvoir gagner un combat contre lui.
De ce point de vue…
« Ton père, dit Noya,
« est quelqu’un qui a franchi les limites imposées par le monde. »
« … ! »
Mes yeux s’écarquillèrent comme des lanternes.
Il avait franchi les limites imposées par le monde ?
« Pour être précis, plutôt que de les avoir franchies… il serait plus juste de dire qu’il est né sans limites. »
« … Ça veut dire que… »
Les restrictions imposées par le monde aux Artistes martiaux de Zhongyuan ne s’appliquaient pas à mon père ?
Était-ce possible que…
« C’est pour ça qu’il est si fort ? »
Était-ce là l’origine de la puissance de mon père ?
J’avais l’impression de venir de découvrir une vérité immense, mais…
« Ah, ça n’a rien à voir avec le sujet. Mis à part l’absence de limites, sa force est d’une singularité extraordinaire. »
« … Ah, je vois ? »
« À vrai dire, si son corps était encore en bon état, j’aurais aimé l’affronter moi-même. Il n’y a rien de plus exaltant qu’un combat qu’on n’a aucune chance de gagner, pas vrai ? »
« …… »
Un combat sans aucune chance de gagner.
Ça signifiait que Noya considérait mon père comme son égal…
ou peut-être même comme quelqu’un de plus fort que lui.
Le problème, c’était…
« Quel rapport avec ce dont on parlait ? »
Sa force ne faisait aucun doute, mais quel rapport avec notre discussion ?
C’était ce que je devais d’abord comprendre.
À ma question, Noya prit une inspiration mesurée, comme tout à l’heure, puis poursuivit.
« Le caractère irrégulier de leur puissance… leur situation… Pour moi, ni la force de Yeon Il-cheon ni celle de ton père ne relèvent du simple miracle. »
Ce n’était pas un miracle.
Les mots que Yeon Il-cheon m’avait adressés autrefois me revinrent en mémoire et me tordirent les entrailles.
« C’est une volonté. »
« … Une volonté ? »
« Oui. Yeon Il-cheon s’est dressé contre le Démon de Sang. Ton père, contre ta mère. C’était la volonté du monde. »
« Tu veux dire que… ? »
« Lorsqu’un désastre apparaît, un adversaire lui correspondant apparaît aussi. Voilà ce que j’entends par la volonté du monde. »
Un adversaire surgissait toujours pour faire face à un désastre.
C’était ce que signifiaient les paroles de Noya.
Et selon cette logique…
« … Tu dis que Yeon Il-cheon et mon père étaient ces adversaires ? »
Cette conclusion semblait découler de son raisonnement, mais l’idée même d’un adversaire me paraissait étrange.
« Une personne qui existe pour arrêter un désastre ? »
Yeon Il-cheon et mon père avaient-ils été cela ?
J’avais beau trouver ça étrange…
« … C’est pour ça que les désastres ont été arrêtés ? »
À en juger par le résultat, ça semblait être le cas.
Après tout, ils avaient été arrêtés.
Cependant…
« C’était ce que je croyais au départ, mais maintenant, je ne pense plus que ta mère ou ton père aient été un désastre ou un adversaire. »
Noya venait de nier soudainement ce qu’il avait lui-même affirmé.
« C’est pour ça que j’ai des doutes. »
« Sur quoi… ? »
« Le monde ne répète pas la même erreur. Si c’était le cas, indépendamment du besoin d’un adversaire, pourquoi aurait-il envoyé ta mère accomplir sa volonté ? »
Noya tourna les yeux vers moi.
« C’est pour ça que je me suis dit qu’il devait y avoir une raison plus profonde à tout ça. »
Quand nos regards se croisèrent, je faillis reculer d’un pas sans m’en rendre compte.
« Et si le monde… n’avait pas prévu l’échec des désastres ? Ou plutôt… et s’il l’avait su et avait quand même permis qu’on les envoie ? »
« …… ! »
« S’il a permis qu’on les envoie, pourquoi ? Et si ta mère n’était pas venue à Zhongyuan en tant que désastre pour le détruire ? »
Ma mère n’était donc pas censée détruire Zhongyuan en tant que désastre ?
« Tu ne trouves pas ça étrange ? Même si Mangye avait deux dirigeants, pourquoi ta mère aurait-elle dû agir en personne ? Si elle était vraiment devenue un désastre et avait détruit Zhongyuan, elle serait devenue la nouvelle dirigeante de cette terre. »
Au bout du compte, un désastre signifiait qu’une fois toute vie anéantie, un nouveau dirigeant surgirait des cendres.
Si ma mère régnait déjà sur Mangye, pourquoi était-elle venue à Zhongyuan ?
C’était étrange.
J’avais déjà trouvé ça bizarre, moi aussi.
« Dès lors, »
Noya poursuivit, reprenant ce même fil de doute.
« Peut-être n’est-elle pas venue ici en tant que désastre. »
Au même instant, son regard se fit menaçant tandis qu’il me dévisageait.
« Et si tout ça n’avait rien à voir avec un désastre et un adversaire ?
Peut-être que Mangye est venu ici pour créer le prochain désastre. »
Ce regard plissé…
ses paroles…
elles me transpercèrent la poitrine.
« … Et le désastre qui a été créé… c’est moi ? »
Le fait que ma mère ait quitté Mangye pour venir à Zhongyuan.
Qu’elle ait rencontré mon père et m’ait donné naissance.
Que moi, né de leur union, je m’éloigne désormais toujours plus de l’humanité.
Tout cela relevait-il de la volonté du monde ?
Et plus que tout…
« Parce que j’étais censé être le désastre de Zhongyuan ? »
Je serrai les poings. Mon cœur battait à grands coups et ma respiration devint irrégulière.
Ce que je retenais à grand-peine commençait à vaciller.
« … Gamin. »
« Attends… Attends un peu. »
Je devais me calmer.
Mais ce n’était pas facile.
Les choses que je ne voulais surtout pas accepter remontaient dans ma gorge et m’étouffaient.
Comme si elles me sommaient de ne plus les nier.
Sentant cette sensation se resserrer autour de moi, je me mordis la lèvre.
« Mais… »
À cet instant, Noya reprit la parole, comme s’il n’avait pas encore fini.
« Mais quand j’ai vu à quel point ton âme était déformée, ça m’a fait reconsidérer certaines choses. »
Déformée… ?
Non…
Il n’avait pas terminé.
« Ton âme errait sans but, incapable de se fixer quelque part ; c’était clairement l’œuvre d’une force extérieure. Et la seule personne capable de faire une chose pareille… c’est ta mère. Elle ne pouvait pas ignorer ce qui se passait. »
« …… »
Je relevai lentement la tête.
« L’Arbre divin et le dieu que tu as vu, c’était aussi son œuvre.
Mais pourquoi disperser délibérément ton âme pour ensuite la reconstituer ? »
À ces mots…
ironiquement…
je sentis ma respiration commencer à se régulariser.
Comme si…
comme s’il restait encore une réponse à trouver.
Tandis que la conversation se poursuivait…
Dans les profondeurs du Mont Hua, sous l’Arbre divin, s’étendait une immense caverne.
Et quelqu’un s’y avança lentement.
Un pas.
D’un pas calme et mesuré, celle qui entra n’était autre que la femme que Gu Yangcheon appelait Cheonma.
Dans l’obscurité, seuls ses yeux violets semblaient flotter, luisant faiblement tandis qu’elle avançait.
Elle marcha un court instant, puis s’arrêta.
Devant elle s’étendait un vide d’une noirceur absolue, impénétrable et étouffant.
Pourtant, comme si elle y voyait quelque chose, elle murmura doucement :
« Bonjour. »
Sa salutation paisible résonna dans la caverne. Alors seulement, quelque chose remua dans les profondeurs en réponse.
Grrrrrrrrrrrrr…
Un grondement rauque et profond retentit dans les abysses.
Au même instant, deux lueurs cramoisies vacillèrent dans l’obscurité.
« Ravie de te revoir. »
Cheonma leva la main et salua les lueurs d’un geste familier, presque désinvolte.
Mais quelque chose chez elle était étrange.
Son indifférence habituelle, son expression impassible qui ne se départait presque jamais…
Tout cela avait disparu.
À la place…
« J’ai l’impression que nous avons des choses à nous dire. »
Un sourire envoûtant courba ses lèvres.