Chapitre 1 165
Ligne de front
Quelque temps après la fin de la Guerre du Démon de Sang.
C’était un lieu où l’anormal était la norme, aux confins de Zhongyuan.
Les portes de Magyeong y apparaissaient en nombre exceptionnellement élevé.
Par rapport aux autres endroits, elles surgissaient à une fréquence étrangement excessive.
De plus, les bêtes démoniaques qui en sortaient étaient bien plus nombreuses que dans les autres régions.
La raison ? Inconnue.
La seule certitude était le décalage entre le nombre de portes et celui des bêtes qui en émergeaient.
L’Alliance martiale avait consacré d’innombrables ressources à l’étude de cette anomalie, mais n’avait rien trouvé de concluant.
L’afflux massif de bêtes démoniaques.
Si on les laissait faire, ces créatures pouvaient étendre leur territoire et menacer les régions alentour.
Il fallait donc les exterminer régulièrement.
C’était une tâche essentielle, supervisée par l’Alliance martiale, afin de contenir la menace.
En particulier, les neuf grands clans et les quatre nobles maisons.
Avec d’autres sectes et familles prestigieuses, ils se relayaient pour gérer les lignes de front selon un roulement organisé.
« Bougez-vous ! Comment voulez-vous chasser correctement à ce rythme-là ?! »
« Ramassez vos armes, bande de bâtards ! »
Des voix rudes rugirent sur le champ de bataille.
Les hommes vêtus de robes martiales bleu clair étaient tous des guerriers de l’Alliance martiale.
Parmi eux, quelques-uns éclatèrent d’un rire sauvage, teinté de folie…
« Alors, c’est ces putains de bâtards du clan Peng. »
L’un des quatre nobles clans actuels.
Cette fois, le clan Peng du Hebei semblait chargé du roulement.
« C’est donc leur tour, maintenant. »
KRRAAAAAGHHH !!!
FSSHT— !
Les bêtes démoniaques chargèrent, mais les guerriers les abattirent sans difficulté.
Ce n’étaient que des bêtes de rang Vert, avec tout au plus quelques spécimens de rang Bleu.
Rien de bien menaçant.
En réalité, être affecté aux lignes de front passait moins pour une mission dangereuse que pour une corvée fastidieuse.
Chaque fois que venait le tour d’un clan, on ne voyait là qu’une nuisance.
Le clan Peng devait probablement penser la même chose.
« Voyons voir… »
Sans me soucier du clan Peng, je scrutai les environs.
Je dissimulai ma présence et observai silencieusement depuis les hauteurs.
« Les voilà. »
Je les repérai en un rien de temps.
« La Première Division de l’Épée. »
La division de l’Épée du Clan Gu.
Bien que les lignes de front fussent gérées à tour de rôle, le Clan Gu était établi au Shanxi, la région la plus proche du champ de bataille.
Il se chargeait donc de la plupart des tâches sur les lignes de front.
Quand j’étais plus jeune, je ne comprenais pas pourquoi le Clan Gu devait porter un tel fardeau.
« Mais aujourd’hui, c’est différent. »
À présent, je ne voyais plus le Clan Gu comme le simple gardien des lignes de front.
« Ils protègent quelque chose, plus loin, à l’intérieur. »
Pour empêcher quiconque d’y accéder.
Voilà leur véritable objectif.
« J’imagine que la Première Division de l’Épée est ici pour cette raison. »
Un camp avait été installé au cœur du champ de bataille.
C’était la base de la Première Division de l’Épée.
Et à l’intérieur…
« Hmm ? »
Je sentis une présence familière.
C’était…
« … Ancien Il. »
C’était bien lui.
Alors c’était là qu’il avait filé après avoir semé le chaos au sein du Clan Gu.
« Il est donc venu sur les lignes de front. »
Il semblait que Gu Ryun supervisait cette opération.
Ça se tenait.
« Puisque Gu Ryun est l’actuel Maître de la Première Division de l’Épée. »
J’avais été surpris d’apprendre que le chef actuel de la Première Division de l’Épée n’était pas le vieil homme que je connaissais, mais Gu Ryun.
« Je ne savais pas qu’il avait pris ce poste avant de devenir Aîné. »
Ssshhhh— !
Je comprimai encore davantage mon Qi, effaçant ma présence.
Si c’était Gu Ryun, il pouvait me repérer si je baissais ma garde.
« Pas un bruit. »
Fwoosh.
Je quittai mon poste en hauteur et descendis silencieusement au sol.
Aucun bruit.
Aucun mouvement.
Mon Qi lui-même était parfaitement contenu.
J’atterris sans un son, sans que personne ne me remarque.
Puis…
« Hah. »
Je soufflai doucement et libérai mon sens du Qi.
Siman (Œil du Cœur) s’activa.
De fins filaments d’énergie se répandirent et flottèrent dans l’air.
Je les contrôlai avec précision, en veillant à ce qu’ils évitent le camp de Gu Ryun.
À la place, je les laissai parcourir toute la forêt.
Hwaaaaaah— !
Mon sens du Qi s’étendit de plus en plus loin.
Même si je pouvais me déplacer sans être détecté, mieux valait rester prudent.
« Pas de risque inutile. »
Je devais être méticuleux.
Tandis que je cartographiais la zone avec mon sens du Qi…
« Gurk ! »
« Aaaaargh ! »
« Hmm ? »
Je perçus quelque chose d’étrange.
Tout au fond du territoire des lignes de front.
À une distance considérable.
Mais…
« Ce n’est pas la présence de bêtes démoniaques ? »
Non.
Toutes les signatures énergétiques que je percevais étaient humaines.
« C’est quoi, ce bordel ? »
Il y avait de l’intention meurtrière.
Et des cris.
De l’intention meurtrière et des cris humains ? Ici ?
Il n’aurait rien eu d’étonnant à ce qu’il se passe quelque chose.
Mais…
« Il y a quelque chose qui cloche. »
Ça sentait les ennuis.
« Enfin, puisque c’est sur mon chemin… »
Autant aller voir.
Sur cette pensée, je fis un pas en avant.
Fssht— !
« GRAAAH ! »
Un bruit de chair tranchée retentit, et une gerbe de sang éclaboussa le sol. Un cri de douleur s’éleva, mais il fut de courte durée.
Thud— !
Une épée s’enfonça droit dans une bouche grande ouverte.
« Gghrk— »
Un gargouillement étranglé lui échappa. Une autre silhouette s’effondra au sol, ajoutant un cadavre à la pile qui ne cessait de grandir.
« Pfiou. »
L’homme qui venait de retirer son épée du cadavre poussa un soupir.
« Je vous l’avais dit… À quoi bon être curieux ? »
S’ils ne s’étaient pas mêlés de ce qui ne les regardait pas, rien de tout cela ne serait arrivé.
Il claqua la langue, contrarié, en contemplant les dizaines de cadavres éparpillés sur le sol.
« Voilà pourquoi les bâtards des sectes orthodoxes sont irrécupérables. »
Ils auraient dû rester à leur place au lieu de courir après des idéaux comme la justice et la chevalerie. C’était en se mêlant d’affaires insignifiantes qu’ils s’étaient retrouvés dans cette situation.
« Tss… »
Il passa une main maculée de sang dans ses cheveux et rejeta en arrière les mèches collées à son front. Son regard trahissait une profonde fatigue : le combat n’avait pas été de courte durée.
« Putain de bâtards. »
Comment avaient-ils bien pu trouver sa cachette ?
Ils ne venaient pas de la secte principale, mais si les forces des lignes de front étaient intervenues, cela signifiait que des informations avaient au moins en partie filtré.
« Hm… »
Devait-il abandonner cet endroit, lui aussi ?
La décision était difficile.
« Je n’en ai pas fini. »
Il avait encore des affaires à régler ici. Il s’était caché sur les lignes de front pour ne pas attirer l’attention, mais il y avait quelque chose qu’il devait vérifier.
« Les sectes orthodoxes cachent quelque chose. »
Ils ne nettoyaient pas cette zone dangereuse dans le seul but de la purifier. Il y avait quelque chose de plus profond, quelque chose qu’ils cherchaient à dissimuler.
Son instinct le lui disait.
Et même sans cela…
« Je ne peux pas encore partir. »
C’était encore trop dangereux.
« Merde. »
Une vague de regrets le submergea.
« … Si seulement je n’avais pas touché à ça. »
Il s’était laissé emporter par son tempérament et avait mis la main sur une femme. Voilà le véritable problème.
À cause de ça, les sectes orthodoxes s’étaient mises à le traquer sans relâche, et il le savait pertinemment.
« Putain de merde… Comment le Démon Artisan du Feu a-t-il pu en arriver là… ? »
L’homme grommela, frustré…
« Démon Artisan du Feu ? »
Il se figea.
Une voix avait retenti derrière lui.
Surpris, il se retourna.
Un jeune homme se tenait là.
Un garçon d’à peine dix-huit ou dix-neuf ans, qui mesurait dans les six pieds. Ses traits étaient remarquablement féroces, presque anormalement.
Mais ce qui attira l’attention du Démon Artisan du Feu, ce ne fut pas son visage : ce furent ses vêtements.
« … La Division du Dragon Azur ? »
Cet uniforme. Impossible de s’y tromper.
« … Ha… Les chiens de l’Alliance martiale m’ont donc déjà retrouvé. »
Un sourire lui étira les lèvres.
Il venait à peine de reprendre son souffle, et voilà que les véritables ennuis arrivaient.
« Tout ça pour la pute d’un marchand ? Quoi, elle était si précieuse à tes yeux ? Je n’ai fait que goûter, alors pourquoi tu te donnes tant de mal pour me casser les couilles ?! »
Sa voix explosa de colère, mais le garçon ne répondit pas.
Il se contenta de rester là, à l’observer en silence.
« Qu’est-ce qu’il a, celui-là ? »
Cette réaction… Il était tétanisé de peur ?
Eh bien, forcément.
Après tout…
« Tu es bien le Démon Artisan du Feu des Quatre Monarques démoniaques ? »
« Ouais, c’est moi. Je suis l’un des Quatre Monarques démoniaques. »
Un Grand Démon de la secte peu orthodoxe. L’un des légendaires Quatre Monarques démoniaques.
« Aaah. »
Ce n’est qu’alors que le garçon hocha la tête, comme s’il venait de comprendre.
« … Alors, c’est toi l’abruti qui a ouvert sa grande gueule et s’est fait tuer. »
« Quoi ? »
« Oh, rien. Alors, qu’est-ce que tu fais ici ? »
Le garçon poussa nonchalamment un cadavre du pied pour se frayer un chemin.
Le Démon Artisan du Feu fronça les sourcils.
« C’est quoi, ce bordel ? »
Quelque chose clochait.
Ce gamin enjambait sans hésiter les cadavres des membres de sa propre secte.
Et ce regard…
Ce regard vide.
« … Tu ne viens pas des sectes orthodoxes, si ? »
Ce n’était pas le regard d’un guerrier juste.
C’était quelque chose de bien plus sombre.
Soupçonneux, le Démon Artisan du Feu plissa les yeux…
Et le garçon sourit.
« On peut dire ça. »
Quelle réponse à moitié assumée, ça.
Oui ou non ?
« Ça n’a pas d’importance. »
Peu importait qui était ce morveux.
« Tu es venu seul ? »
« Comme tu le vois. Je ne suis pas du genre sociable. »
« Ah bon ? »
Seul, hein ?
Il ne sentait aucune autre présence à proximité. Après s’en être assuré, le Démon Artisan du Feu eut un sourire en coin.
« Écoute-moi bien, gamin. Il y a une chose que tu dois savoir. »
« Laquelle ? »
« Tu viens de faire le pire choix de ta vie. Tu aurais dû fuir tant qu’il en était encore temps. C’était le seul moyen de t’en sortir vivant. »
Il aurait dû tourner les talons et prendre la fuite.
S’il l’avait fait, il aurait peut-être survécu.
Mais à présent…
« Un autre cadavre dans la pile ne changera rien. »
Tout cet endroit empestait déjà le sang.
Même s’il laissait le corps ici, les bêtes viendraient bientôt le dévorer.
« Qui que tu sois, il ne restera même pas de tes os. »
Le Démon Artisan du Feu leva son épée et approcha la langue de la lame pour la lécher…
Mais.
« … Hein ? »
Quelque chose n’allait pas.
Il ne sentait plus sa lame.
« Quoi… ? »
C’est alors qu’il s’en rendit compte.
Son bras avait disparu.
Son bras droit, celui qui tenait l’épée, avait été arraché.
« C’est quoi, ce… »
Qu’est-ce qui venait de se passer, bordel… ?
« GRAAAAH !!! »
La douleur, retardée, s’abattit sur lui et il hurla.
« Tu cherches ça ? »
Le garçon tenait un bras devant lui.
Son bras à lui.
« Huff… ! Gah… ! »
Sa respiration se bloqua. Tout son corps tremblait tandis qu’il levait les yeux vers le garçon…
Et alors…
« Laisse-moi te dire quelque chose, moi aussi. »
Les yeux bleus du garçon le transpercèrent du regard.
« Tu n’aurais pas pu t’échapper, de toute façon. Je n’avais jamais l’intention de te laisser partir. »
À l’instant où leurs regards se croisèrent, le corps du Démon Artisan du Feu se raidit.
Fwoosh.
Ssssssshhhhhhh— !
« AAAAAAAGHHH !!! »
Une douleur brûlante lui dévora l’épaule, et il poussa un hurlement.
« Réponds-moi. À moins que tu préfères mourir. »
Alors même qu’il hurlait, le garçon — Gu Yangcheon — parla comme si rien ne s’était passé.
Et à cet instant…
Le Démon Artisan du Feu comprit avec une certitude absolue.
« Ce bâtard… »
Ce n’était pas un homme des sectes orthodoxes.
Non… Il n’était même pas humain.
Pas après tout ce qu’il venait de voir.
« … Un démon. »
Un véritable monstre se tenait devant lui.