Chapitre 1 166
Une partie de la forêt était plongée dans l’obscurité.
Une épaisse odeur de chair brûlée imprégnait l’air.
Grésillement.
Le crépitement des flammes se mêlait à l’âcre puanteur de la peau calcinée, qui me piquait les narines.
« Tss. »
Je crachai sur le côté et agitai nonchalamment la main. Un léger mouvement de mon énergie interne balaya la puanteur.
La brise l’emporta tandis que je tournais le regard devant moi.
« … »
L’homme avait déjà rendu son dernier souffle.
Celui qui avait été le Démon Artisan du Feu n’était plus qu’une carcasse noircie.
« Hmm. »
Je frappai légèrement le sol du pied.
Crac.
Rien qu’à ce geste, le corps se réduisit en poussière et disparut.
« J’en ai peut-être trop fait ? »
C’était la première fois que je torturais quelqu’un depuis que j’avais acquis une telle puissance.
C’était sans doute pour ça que j’avais eu du mal à me maîtriser.
« On dirait que je vais devoir m’entraîner aussi à ça. »
Je devais affiner mon contrôle. Si je n’y prenais pas garde, je finirais par tuer mes cibles avant d’avoir pu leur soutirer la moindre information.
Comme à l’instant.
Je plissai les yeux, contrarié.
J’avais encore tant de questions à lui poser, mais je n’en avais pas eu le temps.
Le Démon Artisan du Feu n’avait tout simplement pas tenu bien longtemps.
Dans ce cas, j’aurais dû le transformer en démon.
Oui, j’aurais dû le forcer à subir une transformation démoniaque pour lui extorquer les informations de cette façon.
Mais au lieu de ça, j’avais perdu du temps à m’amuser à le torturer.
« Tss. »
Je claquai la langue et époussetai mes mains.
Malgré tout, ce n’était pas une perte totale.
Au moins, j’ai découvert pourquoi il était là.
Le Démon Artisan du Feu.
L’un des Quatre Monarques démoniaques, célèbre pour sa nature meurtrière.
Ou plutôt, il l’avait été.
Parce qu’au moment où il m’avait rencontré, il était déjà mort.
Et il n’était pas le seul : son titre de Monarque démoniaque appartenait lui aussi au passé.
D’après ce que je savais, le Démon Artisan du Feu…
Était censé avoir été tué par l’Alliance martiale sur le front.
Après avoir violé la fille d’un célèbre chef de guilde marchande,
il avait fui sur le champ de bataille pour se cacher, mais l’Alliance martiale l’avait découvert et exécuté.
Sa mort avait été pitoyable, honteuse, et tout le monde la connaissait.
Je l’avais pris pour un simple brute sans cervelle.
Mais maintenant…
Ça ne colle pas.
Le rencontrer en personne m’avait fait douter.
Il ne s’agissait pas seulement de se cacher sur le front, si ?
Il n’était pas venu ici uniquement pour se faire oublier.
« T-Tu… tu es là pour ça, toi aussi… !? Tu es le contact… ? »
Le Démon Artisan du Feu était venu sur le champ de bataille avec un objectif précis.
Oui, il cherchait à rester dans l’ombre, mais surtout, il était à la recherche de quelque chose.
Qu’est-ce qu’il cherchait ?
Qu’est-ce qui pouvait être assez important pour qu’il prenne le risque de venir ici ?
Et…
Où avait-il obtenu ces informations ?
S’il était venu en sachant quelque chose, quelqu’un avait dû le renseigner.
Tout ça sentait mauvais.
Il y a quelque chose ici.
Une machination plus vaste était en cours.
Et il a un contact.
Le Démon Artisan du Feu était censé rencontrer quelqu’un ici.
« Hmm. »
Je promenai les yeux autour de moi et agitai nonchalamment la main.
Fwoooosh— !
Les flammes jaillirent et dévorèrent les cadavres qui jonchaient le sol.
Je me débarrassai des corps des victimes du Démon Artisan du Feu.
Ensuite, je m’installai sur un rocher tout proche.
Il ne me reste qu’une possibilité.
J’ignorais ce qui se tramait au juste,
mais je savais que quelqu’un devait se montrer.
Ce qui voulait dire que…
Je vais attendre.
Pas longtemps, juste assez pour voir qui viendrait.
En attendant, je décidai de tuer le temps.
Un peu plus tard
Le temps s’écoula tandis que j’étais assis sur le rocher.
Pas tant que ça, peut-être un peu moins d’une demi-heure ?
La nuit était encore profonde et la lune brillait haut dans le ciel.
Alors que je commençais à m’ennuyer et songeais à partir…
Hm ?
Quelque chose passa dans mon champ de perception élargi.
Quelqu’un approche.
Un humain.
Pas une bête.
Ça tombe bien.
Il ne semblait pas venir de l’Alliance martiale.
C’était probablement le contact dont le Démon Artisan du Feu avait parlé.
Le moment était venu.
Vwooom.
Je concentrai ma puissance sur mon cœur.
Puis…
Crac. Crrac !
Mes os se tordirent, mon corps se contorsionna et mon apparence se mit à changer.
En quelques instants, je pris les traits du Démon Artisan du Feu.
« Ah… »
Ma voix aussi avait changé.
Ce n’était pas parfait, et mon corps ne lui ressemblait pas exactement,
mais j’avais au moins reproduit son visage et son apparence extérieure.
Ça devrait suffire.
Même si ma voix n’était pas tout à fait la sienne, elle s’en rapprochait assez.
Ça ferait l’affaire.
Alors que j’attendais…
« Êtes-vous le Démon Artisan du Feu ? »
Quelqu’un arriva.
« C’est bien moi. »
Je répondis sans hésiter et levai les yeux vers la silhouette devant moi.
Son visage était dissimulé sous un masque voilé.
Une chose était certaine : c’était un homme.
Je pourrais pousser ma perception de l’énergie plus loin et voir au travers de ce masque…
Mais l’homme utilisait une technique qui masquait son énergie.
Et comme je n’étais pas encore tout à fait habitué à ce corps transformé, forcer davantage d’énergie interne dans mes sens risquait d’être délicat.
Hmm.
Pour l’instant, je devais en apprendre davantage.
« C’est un honneur. Vous êtes aussi imposant que je l’imaginais. »
« On me le dit souvent. Alors, pourquoi souhaitiez-vous me voir ? »
« … Hein ? »
La réaction de l’homme fut un peu étrange.
Bon sang. Ce n’était pas la bonne réponse.
C’était moi qui étais censé avoir demandé cette rencontre ?
Un bref silence s’installa.
J’avais raté le moment idéal pour répondre.
Mais alors…
« Vous savez déjà pourquoi, n’est-ce pas ? »
Heureusement, il semblait que j’avais deviné juste.
C’était lui qui avait organisé cette rencontre.
« Vous connaissez peut-être la raison, mais je voulais vous l’entendre dire une nouvelle fois. »
« … Je vois que votre minutie est à la hauteur de votre réputation. »
J’avais échappé de justesse à ses soupçons.
La Technique de transposition du Qi limitait mes expressions faciales, et cela s’avérait bien utile.
« Ma proposition reste la même qu’avant. »
Frouf.
L’homme sortit une lettre scellée de sa robe.
« Je veux que vous me conduisiez jusqu’au Vigo caché dans cette forêt. En échange, je vous rendrai votre liberté. »
« … »
Vigo ?
Mes oreilles se dressèrent à ce mot inconnu.
Il y avait un Vigo sur le champ de bataille ?
Je n’avais jamais entendu dire qu’une telle chose existait ici.
« La liberté, dites-vous… ? Et comment comptez-vous me l’accorder, au juste ? »
Avant de poser des questions sur le Vigo, je voulais en savoir plus sur son offre — le genre de proposition qui avait pu attirer le Démon Artisan du Feu ici.
Il fallait éviter d’éveiller inutilement ses soupçons.
« Votre identité sera effacée, et l’on déclarera ici la mort du Démon Artisan du Feu. »
« … »
« Votre cadavre, mutilé par des bêtes, sera retrouvé par l’Alliance martiale. Elle signalera votre exécution à la secte principale. Ensuite, je vous fournirai une nouvelle identité, que j’ai déjà préparée. Une fois que ce sera fait, l’Alliance martiale cessera de vous poursuivre. Qu’en dites-vous ? »
Ha.
Je ricanai intérieurement.
… Si c’était vrai,
alors l’histoire de la mort supposée du Démon Artisan du Feu, ici même, pouvait être tout autre.
Il avait peut-être vraiment survécu et était revenu sous une nouvelle identité.
Si les paroles de cet homme étaient vraies — si le Démon Artisan du Feu avait simulé sa mort —
alors il n’avait pas réellement été tué par l’Alliance martiale sur le champ de bataille.
Il avait plutôt disparu après avoir effacé toutes ses traces.
« … Hmm. L’offre n’est pas mauvaise. »
J’acquiesçai légèrement.
Et maintenant, qu’est-ce que je devais faire ?
Je devais capturer cet homme et le forcer à répondre ?
Après un bref instant de réflexion…
« Très bien. »
répondis-je.
« Faisons comme vous le souhaitez. »
Pour l’instant, j’allais observer la suite des événements.
Après notre conversation, je partis aux côtés de l’homme.
Comme j’ignorais où nous allions, je me contentai de le suivre.
Qui est-il ?
La question me taraudait tandis que nous avancions.
Qui était cet homme ?
Quel genre de personne ferait une telle proposition à quelqu’un comme le Démon Artisan du Feu, l’un des Quatre Monarques démoniaques ?
Et surtout…
Le Vigo existe-t-il vraiment ?
Si une chose pareille se trouvait sur le champ de bataille…
Pourquoi n’en savais-je rien ?
Pourquoi n’en avais-je jamais entendu parler ?
L’Alliance martiale surveillait étroitement le champ de bataille.
Mais celui-ci relevait aussi, en théorie, de la juridiction de la famille Gu.
… Bien sûr, je ne sais pas tout.
Mon père était-il au courant ?
Savait-il qu’une chose était cachée sur le champ de bataille ?
Qui sait.
Après tout, ce Vigo n’était peut-être même pas réel.
Je ne pouvais pas croire si facilement tout ce qu’on me racontait.
Pour l’instant, une seule chose comptait.
Il se passe quelque chose ici.
On m’avait demandé d’enquêter sur un phénomène inhabituel.
Ce qui signifiait qu’il se tramait quelque chose en ces lieux.
Je restai sur mes gardes et poursuivis ma route.
« Par ici. »
« Mm. »
Je suivis les indications de l’homme et m’enfonçai davantage sur le champ de bataille.
Des monstres apparurent de temps à autre en chemin, mais je n’eus aucun mal à m’en débarrasser.
Ce n’étaient que des bêtes de rang vert ou bleu.
À part ça…
Il y a des artistes martiaux dans les environs.
Je percevais les patrouilles des guerriers orthodoxes du secteur.
Mais ils n’étaient pas seuls…
Il y a aussi des combattants hétérodoxes.
Après tout, le champ de bataille était une zone sans foi ni loi.
À cette époque, les sectes hétérodoxes étaient encore plus déchaînées qu’à la mienne.
Il n’était pas rare d’en voir certaines rôder ici.
Mais ils sont plus nombreux que je ne le pensais.
Leur nombre était étonnamment élevé.
Et, pire encore…
Ils empestent la soif de sang.
On aurait dit qu’ils combattaient sans relâche les monstres et les guerriers orthodoxes.
« Crève ! »
« Graaaah ! »
Je me débarrassai rapidement de ceux qui se ruèrent sur nous.
Je tuai les combattants hétérodoxes et me contentai de neutraliser les orthodoxes.
Ce ne fut pas facile de le faire sans éveiller les soupçons.
Quel foutoir.
Ce champ de bataille ne ressemblait pas à celui dont je me souvenais.
En temps normal, les humains n’auraient pas pu y circuler aussi librement.
Il n’y a aucune organisation.
L’Alliance martiale, le clan Peng — ceux qui étaient responsables de ce champ de bataille —
leurs patrouilles et leurs opérations étaient tout sauf méthodiques.
Même moi, qui n’étais pas vraiment un modèle de prudence, je voyais bien que c’était le chaos total.
C’est un putain de bordel.
Je réprimai un soupir et poursuivis mon chemin.
« Nous sommes arrivés. »
Nous finîmes par atteindre notre destination.
Hm ?
Quelque chose clochait…
Qui sont-ils ?
Nous étions arrivés dans une petite clairière du champ de bataille.
Deux silhouettes nous y attendaient.
L’une était une femme.
L’autre, un vieil homme.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? »
Avant que je puisse interroger l’homme qui m’avait guidé,
je le sentis.
Cette intention meurtrière…
L’intention meurtrière qui émanait d’eux était intense.
Ces deux-là n’étaient pas des gens ordinaires.
Leur maîtrise martiale n’avait rien de négligeable.
Tandis que je m’en rendais compte, l’homme s’avança et s’adressa à eux.
« Démon Artisan du Feu. »
« Ouais. »
« C’est vous qui m’avez demandé où se trouvait le Vigo. Vous m’avez dit savoir où il était et pouvoir m’y conduire. En échange, vous vouliez qu’on efface votre identité. »
« … »
« Alors pourquoi m’avez-vous demandé le chemin ? »
Ah.
En l’entendant, je me figeai un instant.
Alors, c’était comme ça…
« Je me suis planté. »
J’avais fait une erreur dès le début.
C’était ça, le plus difficile quand on jouait la comédie.
« Vous n’êtes pas le Démon Artisan du Feu, n’est-ce pas ? »
L’homme plissa les yeux.
Je lui adressai un sourire penaud.
« Qui sait ? »
À peine eus-je parlé que les deux experts à ses côtés se jetèrent sur moi.
« Vous n’avez qu’à le découvrir vous-même. »
Je frappai légèrement le sol du pied, faisant apparaître des flammes noires dans mes mains.