Chapitre 1 149
Une fois mon emploi du temps établi, je relus la lettre pour en examiner les détails.
« Départ dans trois jours… »
Je partirais pour le Shanxi dans trois jours. Là-dessus, c’était clair.
Mais…
« Quel est le motif ? »
Pour quelle raison m’envoyait-on au Shanxi ? Je devais aussi éclaircir ce point.
« Hein ? »
Mon regard s’arrêta sur une phrase inattendue.
« Restitution d’un précieux artefact… accompagnée d’une mission classifiée. »
Le motif était vague. La restitution d’un précieux artefact ? Et…
« Une mission classifiée ? »
Une mission si confidentielle qu’elle n’était même pas mentionnée dans la lettre ? Voilà le motif officiel de mon départ.
« En quoi consiste cette mission classifiée ? »
Qu’est-ce qui justifiait une formulation aussi grandiloquente ?
Qu’utilisait-on pour justifier tout ça ?
« Qu’est-ce que Père a fabriqué ? »
De quoi mon père et le Maître de l’Épée avaient-ils bien pu parler pour que ce genre de formulation se retrouve dans mes ordres ?
« C’est étrange, n’est-ce pas ? »
Comme s’il avait lu dans mes pensées, le Chef de la Division du Dragon Azur eut un petit rire.
« Moi aussi, je trouve ça étrange. Mais avec lui, plutôt que de me poser des questions, je me contente de suivre ses décisions. C’est… »
Grincement.
Il s’enfonça dans son fauteuil.
« …pourquoi je vous estime tant et vous accorde une indulgence qui n’a pas lieu d’être. »
« … »
« Alors, je vous en prie… »
Le chef de division gardait un air détendu, mais sa voix se fit plus basse, presque un murmure.
« Ne faites rien d’imprudent. »
Un avertissement discret, mais parfaitement limpide.
« Compris. »
Je répondis, mais mes pensées continuaient de tourbillonner.
« Comment ce type a-t-il bien pu mourir, bordel ? »
Un homme aussi puissant n’aurait pas pu mourir si facilement.
Qu’est-ce qui avait bien pu se passer autrefois pour entraîner la mort du Chef de la Division du Dragon Azur ?
Cette énigme me travaillait.
Grincement.
Je refermai la porte derrière moi et sortis. Le soleil s’était déjà complètement couché, et la nuit était tombée.
« Hmm… »
Je me grattai la joue et levai les yeux vers la lune. Ce n’était pas seulement parce que j’étais resté longtemps dans cette pièce…
« …C’est cette mission qui me préoccupe. »
Le motif de mon voyage au Shanxi me trottait toujours dans la tête.
Rendre un artefact ? Ça, je pouvais le comprendre.
Mais cette histoire de mission classifiée ne voulait pas me sortir de l’esprit.
« Qu’est-ce que c’est ? »
Puisqu’elle était classifiée, personne ne m’en expliquerait la teneur.
« Ça va être pénible. »
Au vu des circonstances, les choses ne pouvaient que se compliquer.
« …Pas le choix, hein ? »
Je ne pouvais pas arranger la situation davantage. Même à mes yeux, c’était le meilleur résultat possible.
« Enfin, tant que j’arrive au Shanxi, le reste m’est égal. »
L’essentiel, c’était que je parte au Shanxi. Rien que ça, c’était une victoire.
« Ça me va. »
Je me convainquis que, même si ce n’était pas idéal, je pouvais l’accepter.
Je hochai la tête pour moi-même et m’apprêtai à avancer quand…
« … »
Je sentis une présence.
Je tournai naturellement la tête et demandai :
« Vous me voulez quelque chose ? »
« Oh là là. »
Une voix me répondit depuis un coin sombre, où quelqu’un m’observait.
De longs cheveux noirs, de grands yeux, une peau pâle.
C’était Hyun Soyeon.
« Eh bien, eh bien… Vous m’avez repérée ? »
Elle rit d’un air espiègle.
Je dus me retenir de soupirer.
« Vous n’avez même pas essayé de vous cacher. »
« Ah ah ah. C’est vrai, ça, non ? »
Si elle avait vraiment voulu rester cachée, elle ne se serait pas dissimulée aussi maladroitement.
Après tout, Hyun Soyeon était une Artiste martiale de premier rang.
« Alors, qu’est-ce que vous me voulez ? »
Je lui demandai ce qu’elle mijotait.
Hyun Soyeon s’avança et répondit :
« Oh, rien de particulier. Je me suis juste enfuie parce que ça devenait pénible. »
« Enfuie ? Vous fuyiez quoi ? »
« Le banquet. Au fait, vous étiez où ? Vous n’êtes pas venu du tout. »
« …Il y avait un banquet ? »
« Pardon ? »
« … »
Je n’avais même pas su qu’un banquet était organisé.
D’accord, j’avais discuté avec le chef de division, mais quand même…
« …Ils ont organisé un banquet ? »
C’était pour célébrer l’arrivée de Hyun Soyeon ?
Et personne ne m’en avait parlé ?
« Ah… ? »
En voyant mon expression, Hyun Soyeon eut soudain l’air coupable.
« Attendez… On vous a mis à l’écart ? »
« … »
Ça piqua un peu.
« Ce n’est pas ça. »
« Aaah… Je… euh… Je suis désolée ? »
« Pourquoi vous excusez-vous ? »
D’une manière ou d’une autre, ses excuses m’irritèrent encore davantage.
« Ah… Vous vous êtes donc enfuie ? »
Je décidai de laisser tomber cette histoire de banquet. Même si j’en avais su quelque chose, je n’y serais pas allé.
Pour de vrai.
« Oui. Ils étaient beaucoup trop insistants. »
Je devinais facilement de qui elle parlait.
Avec son apparence, les hommes devaient lui tourner autour comme des mouches.
Le problème, c’était…
« Namgung était là, non ? »
Son fiancé, Namgung Jin. Il aurait dû rester à ses côtés et s’occuper de tout ça, non ?
« Comme si ce type en avait quelque chose à faire. Il était trop occupé à regarder ailleurs. »
Hyun Soyeon haussa les épaules.
Cette remarque…
« …Dame Mi était là aussi ? »
« Oui. Le vice-chef aussi. »
« … »
Donc, tout le monde y était allé sauf moi. Formidable.
« Ah… euh… Je… désolée… ? »
« Je vous ai dit d’arrêter de vous excuser. »
« D-d’accord. »
Bref, Mi Horan était présente, ce qui voulait dire que Namgung Jin avait été occupé à la regarder.
D’autres hommes avaient donc probablement remarqué que Hyun Soyeon était livrée à elle-même.
« …Il a perdu la tête, ou quoi ? »
Si Namgung Jin avait des sentiments pour Mi Horan, certains types avaient peut-être essayé de faire leur numéro auprès de Hyun Soyeon.
Et il n’avait rien fait pour les en empêcher ?
Je trouvais ça ridicule.
« Même s’il se fiche d’elle… »
Elle restait sa fiancée. La laisser seule comme ça entacherait la réputation de sa famille.
« Sérieusement, il ne réfléchit jamais ? »
Je poussai un discret soupir.
Alors, c’est ça, quand un homme se perd pour une femme ?
Ce n’était pas seulement pitoyable, c’était incompréhensible.
En fait… peu importe à quel point il était obsédé, c’était excessif.
« …Mais pourquoi ? »
Il devait y avoir une raison pour que Namgung Jin soit aussi obnubilé par Mi Horan.
Bien sûr…
« Dame Mi est belle. »
Objectivement, Mi Horan était une femme magnifique.
Même en tenant compte du fait qu’elle n’était pas une Artiste martiale et qu’elle avait vieilli plus vite que nous, elle restait belle.
Mais tout de même…
« Quand même… »
Hyun Soyeon jouait dans une tout autre catégorie.
L’écart était immense.
Et pourtant, Namgung Jin avait ignoré sa fiancée pour Mi Horan ?
Ça n’avait aucun sens.
Et puis…
« Cette femme, à côté de Namgung Jin… »
Je ne la comprenais pas, elle non plus.
Elle n’avait clairement pas de sentiments pour lui, et pourtant, elle restait à ses côtés.
Hyun Soyeon me paraissait tout aussi incompréhensible que Namgung Jin.
« Oh là là~ ? »
Elle gloussa en me regardant.
« Vous me regardez comme si j’étais pitoyable, pas vrai ? »
« Pas du tout. »
« Allons, ça se lit sur votre visage. Bon, puisque vous m’avez taquinée tout à l’heure, je vais laisser passer. »
« … »
« Bref ! Je m’enfuyais et, devinez quoi ? Je suis tombée sur vous par hasard ! Alors je me suis dit que j’allais vous attendre pour discuter. »
« Vous ne m’êtes pas tombée dessus par hasard. Vous saviez que j’étais ici et vous m’avez attendu. »
« C’est pareil. »
Comment ça, c’était pareil ? Ce n’était pas du tout un hasard.
« Enfin… hmm… »
Je commençai à dire quelque chose, puis me tus.
« …De quoi vouliez-vous parler ? »
Un peu curieux, je décidai de l’écouter.
« Vous voulez discuter ? Super ! Allons nous promener ! »
Elle sourit de toutes ses dents et prit les devants, comme si elle connaissait déjà le chemin.
J’inclinai légèrement la tête.
« …Elle sait vraiment où elle va ? »
Les gens comme elle n’avaient généralement aucun sens de l’orientation.
Je me demandai si Hyun Soyeon était pareille.
Je ne tardai pas à le découvrir.
À ma grande surprise, Hyun Soyeon ne se perdait pas facilement.
« …Comment connaissez-vous le chemin ? »
Je le lui demandai tandis qu’elle avançait sans hésiter.
Elle se tourna légèrement vers moi.
« Hmm ? »
« Le chemin. Comment savez-vous où vous allez ? »
« …Comment ça ? C’est manifestement un chemin. »
« … »
Eh bien… oui.
C’était comme ça pour la plupart des gens.
C’était bizarre de ne pas savoir où se trouvait le chemin.
« …Certaines personnes ont du mal avec ça, vous savez. »
« Hein ? Vraiment ? À ce stade, ce n’est plus un manque de sens de l’orientation, c’est une maladie, non ? »
« … »
Je m’empêchai de justesse de lui répondre que cette personne était sa fille.
Me grattant maladroitement la joue, je repris ma marche quand…
« Oh, attendez. »
Hyun Soyeon me jeta soudain un coup d’œil.
« La personne qui se perd facilement… c’est votre fiancée ? »
« … »
Elle avait tout de suite compris.
Quelle intuition absurde.
« À votre tête, j’ai vu juste. Votre fiancée a le sens de l’orientation d’une huître, hein ? »
« Enfin… »
« Ne cherchez même pas à nier. Chaque fois que vous me regardez avec cette expression, c’est toujours ça. »
« Quelle expression ? »
« Un regard tendre et nostalgique. »
Je me figeai.
Je m’arrêtai au beau milieu d’un pas.
« Ce regard qui dit qu’elle vous manque tellement que ça vous tue. »
« Je n’ai jamais… Ce n’est pas… »
« Ne niez pas. Vos yeux le disent haut et fort. Vous devez vraiment aimer votre fiancée, pas vrai ? »
« … »
Elle me manquait ?
Avais-je vraiment eu ce genre d’expression, à l’instant ?
Je n’en étais pas sûr.
Je n’y avais jamais réfléchi consciemment.
« Comment est-elle ? Pour que vous l’aimiez autant ? »
« …Je me le demande. »
Comment était-elle, au juste ?
Je levai naturellement les yeux vers le ciel.
La lune brillait là-haut.
Ni croissant ni pleine : une forme intermédiaire.
Sa forme n’avait pas d’importance.
Ce qui comptait, c’était qu’en cet instant, je regardais la lune.
« …Elle est comme ça. »
« Hein ? »
Hyun Soyeon suivit mon regard.
« Quoi ? La lune ? »
« Oui, la lune. »
« …Et alors ? »
« C’est ce qu’elle m’évoque. »
« …C’est quoi, cette connerie ? »
Elle fronça légèrement les sourcils, manifestement sans comprendre.
Son regard semblait me demander en silence : « Mais de quoi vous parlez ? »
Je ne pus m’empêcher de rire.
Même à mes oreilles, c’était ridicule.
« Une personne comme la lune. Parfois cachée derrière les nuages, parfois complètement invisible. Mais toujours là, malgré tout. Et quand tout devient trop sombre, elle brille juste assez pour rappeler qu’elle est toujours là. C’est ce genre de personne. »
« … »
Hyun Soyeon se plissa le nez.
On aurait dit qu’elle venait d’entendre quelque chose qu’elle aurait préféré ne jamais entendre.
« Baek Yangcheon. Vous êtes bien plus poétique que je ne le pensais. »
« …Vous vous moquez de moi ? »
« Oui. »
« Je m’en vais. »
« A-ah, pardon ! »
Elle m’attrapa précipitamment le bras.
« Je plaisantais ! Je ne pensais pas que vous lui déclareriez votre amour aussi ouvertement, c’est tout ! »
« Quand ai-je parlé d’amour ? »
« Hein ? »
« Quoi ? »
Elle cligna des yeux, l’air sincèrement perplexe.
« Attendez, attendez. Dire tout ça en regardant la lune, ce n’est pas une façon de dire que vous l’aimez ? »
« …Quoi ? »
« J’ai tort ? »
« … »
Je ne répondis pas.
Le mot « amour » pesait étrangement lourd dans ma poitrine.
Je ne m’étais jamais posé la question.
« …Allons-y. »
« Hein ? Où ça ?! »
Au bout du compte, je ne le niai pas.
Et, aussi puéril que ce fût, je n’en fus pas capable.