Chapitre 1 146
La nuit des lunes superposées
Des nuages voilaient une partie du ciel et rendaient la nuit encore plus sombre.
« Un membre du clan Gu, dis-tu ? »
Paejon, qui m’avait entraîné dans un coin à l’écart, déploya sa barrière d’aura avant de m’interroger.
Je gardai le silence.
Comme je ne répondais pas, Paejon me fixa sans ciller. Son regard était sans équivoque : il ne cesserait pas de me dévisager tant que je ne lui aurais pas répondu.
Que devais-je répondre ? Non, ce n’était pas la bonne question. Ma réponse était déjà toute trouvée.
Si je ne comptais pas garder le silence, je n’avais qu’une chose à dire.
« … Oui. »
Au moment où la perle de la Roue de sang s’était activée, Paejon avait dû tout voir. Inutile de le nier.
« Hum. »
Paejon continua de me fixer.
« Je me disais que tu me rappelais vaguement quelqu’un… mais je n’aurais jamais imaginé que tu étais le fils de ce salaud. »
Je pinçai les lèvres.
Ce salaud.
Ces mots me laissèrent un goût amer. Non que j’aie éprouvé la moindre affection pour mon grand-père — ce n’était pas le cas. Mais l’entendre le dire tout haut me mettait malgré tout mal à l’aise.
Curieusement, Paejon se mordit lui aussi les lèvres, le visage empreint d’une frustration singulière.
« Ce salaud a une chance insolente avec sa descendance. J’en suis presque jaloux. »
Il parlait évidemment de mon père et de moi.
« Tss. »
Il claqua la langue, puis poursuivit :
« Tu es un enfant illégitime ? »
« On peut dire ça. »
« Ça ne m’étonne pas. Vu le chef du clan Gu, jamais il ne t’aurait laissé tranquille s’il avait su. »
Il ne semblait pas éprouver grand-chose, tout au plus un léger désintérêt. Même après avoir appris que j’étais un Gu, son attitude ne changea pas.
« C’est étrange. Ce salaud n’avait pas l’air du genre à semer sa descendance partout. »
« C’est une façon plutôt vulgaire de le dire. »
« Je pourrais être plus vulgaire, mais je me retiens. »
« … »
« Bref. Quoi qu’il en soit, Gu Ryun va te mener la vie dure pendant quelque temps. Tu ferais mieux de t’y préparer. »
Sur ces mots, Paejon se détourna. J’inclinai légèrement la tête.
« Tu t’en vas ? »
« Ouais. Quoi, tu voulais t’entraîner ou un truc du genre ? »
« … Non, pas vraiment. »
Je n’avais même rien dit qu’il était déjà en train de partir. Je n’avais pas vu ça venir.
« Tu n’as pas d’autres questions ? »
« Hum ? Qu’est-ce que tu veux que je te demande de plus ? »
Paejon me regarda comme si c’était moi qui étais bizarre.
« Tu as confirmé que tu étais un Gu. Qu’est-ce qu’il y a d’autre ? Tu veux que je te demande comment tu l’as appris ? »
Son expression ne trahissait pas la moindre curiosité.
« Si je voulais, je pourrais te poser un million de questions. Mais on n’en finirait pas. Et puis, tu n’as pas l’air d’avoir envie d’en parler. »
« … C’est vrai. »
« Alors, n’en parlons pas. Ça ne m’intéresse pas particulièrement, et puis… »
Paejon me jeta un regard en coin.
« Si tu étais vraiment mon disciple, tu saurais que je me fiche complètement de ce genre de choses. »
« … »
« Dis-moi, disciple. Qu’est-ce que j’estime le plus au monde ? »
« … Les arts martiaux. »
« Bien. Tu as compris. »
Paejon eut un sourire satisfait.
« Alors, laisse-moi te poser une autre question. Ta situation entrave-t-elle ma quête des arts martiaux ? »
« Ça… »
Pour être honnête, je n’en étais pas sûr. Peut-être que oui, peut-être que non. Il y avait trop de variables pour que je puisse répondre avec certitude.
Mais…
« Non. »
« Si c’était le cas, je ne t’aurais pas pris comme disciple. »
Son ton était détaché.
Il savait depuis le début et avait quand même choisi de m’accepter comme disciple. Autrement dit, il ne jugeait même pas la question digne de l’inquiéter.
« Alors, continue comme avant. Si Gu Ryun décide de te compliquer la vie, règle ça. »
Paejon me regarda, le visage devenu grave.
« À t’entendre, on dirait que tu connais déjà bien Gu Ryun. Je me trompe ? »
« … »
Une fois de plus, je fus incapable de répondre.
Paejon avait un sens de l’observation agaçant.
Voyant mon hésitation, il se détourna.
« Je m’en vais. Je reviendrai demain. Tiens-toi prêt. »
Sur ces mots, Paejon disparut dans la nuit.
Je claquai les lèvres, contrarié.
« Tss. »
Peu importe le monde où je me trouvais…
Que ce soit ce Paejon ou celui de ma vie passée…
Tous deux avaient le don de me laisser sans voix.
Pour le meilleur comme pour le pire.
Tap.
Tap.
La faible lueur d’une petite flamme vacillait dans la pièce sombre. C’était une braise fragile, que la moindre brise aurait suffi à éteindre.
Au-delà des flammes tremblantes, un homme aux yeux d’or était assis en silence : Wi Hyogun.
« Vice-commandant de la Division du Dragon Azur. »
« Oui, monsieur. »
Le jeune Gu Cheolwoon répondit à l’appel de Wi Hyogun.
À cet instant…
Fwhoosh.
La flamme qui vacillait faiblement s’embrasa et illumina la pièce en un instant.
Alors même que les flammes dansaient, Wi Hyogun resta impassible. Son regard perçant se posa sur Gu Cheolwoon.
« J’ai entendu dire qu’il s’était passé quelque chose. »
« Je vous prie de m’excuser. »
Sans hésiter, Gu Cheolwoon s’inclina pour présenter ses excuses.
Wi Hyogun agita la main d’un air désinvolte.
« Ce n’était pas ta faute. À tous points de vue, c’était une catastrophe. »
Gu Cheolwoon garda le silence.
Ils parlaient de ce qui s’était passé dans l’Anhui, où une bête démoniaque de rang blanc avait ravagé la Porte de Magyeong.
« Dans quel état se trouvait la Bête de rang blanc ? »
Wi Hyogun l’avait déjà interrogé à ce sujet plus tôt dans la journée, mais il posa de nouveau la question.
« Elle était puissante. »
La réponse de Gu Cheolwoon fut brève et précise.
Wi Hyogun eut un petit rire.
« Voilà une réponse simple. »
Peu importait.
Les rapports détaillés avaient déjà été rédigés. Il avait posé la question pour une autre raison.
« Oui, elle était puissante. Mais ce qui m’intrigue davantage, c’est la personne qui a éliminé avec tant de facilité un adversaire aussi redoutable. »
À ces mots, l’expression de Gu Cheolwoon changea.
« Elle se faisait appeler… “Cheonma”, c’est bien ça ? »
La femme qui s’était attribué le titre de Cheonma.
Elle avait abattu sans effort la Bête de rang blanc déchaînée…
Et ce n’était pas tout.
« Même le Seigneur céleste… a été vaincu. »
L’un des trois Maîtres, le Seigneur céleste, avait été pris en embuscade. Sa défaite avait permis à Namgung Hyung de s’enfuir avec Croc de Tonnerre.
À la suite de cet incident, le clan Namgung avait officiellement demandé à l’Union des mendiants d’enquêter sur la disparition de Namgung Hyung.
La chute du Seigneur céleste.
Autrement dit…
Cheonma était au moins du niveau d’un combattant des trois Maîtres.
« D’où peut bien sortir une telle personne… Non seulement elle est puissante, mais elle maîtrise même les bêtes démoniaques ? »
« Nous ne pouvons en être certains, mais c’est ce que laissent entendre les témoignages. »
Cheonma ne possédait pas seulement une puissance martiale écrasante…
Les créatures à ses ordres n’avaient rien d’ordinaire non plus.
Une bête démoniaque noire, immense, capable de rivaliser avec une Bête de rang blanc.
Un démon humanoïde, doté d’ailes dans le dos.
Tous obéissaient aux ordres de Cheonma.
« Un humain qui maîtrise les bêtes démoniaques… ? »
Jamais l’histoire n’avait connu pareille chose.
Les bêtes de la Porte de Magyeong considéraient même leurs semblables comme des proies. Imaginer qu’elles obéissent à un simple humain était impossible.
Cependant…
« Au cours de nos recherches sur les bêtes démoniaques rouges, nous avons confirmé qu’elles pouvaient commander celles de rang bleu et vert. »
Les bêtes démoniaques rouges avaient dirigé celles de rang bleu et vert lors d’attaques coordonnées.
Si les bêtes pouvaient obéir à celles d’un rang supérieur, alors peut-être…
« Mais elle est humaine. »
« … C’est vrai. »
Cette Cheonma était humaine.
Même si personne n’avait vu son visage sous son masque…
On ne pouvait le nier.
Une humaine… qui maîtrisait les bêtes démoniaques.
La vérité n’avait pas encore circulé dans tout le Zhongyuan
Même s’ils ne pouvaient dissimuler entièrement l’existence de Cheonma, l’Union des mendiants parvenait au moins à contenir un fait crucial. Elle s’efforçait d’empêcher que la vérité éclate au grand jour, afin d’éviter de précipiter le monde dans le chaos.
« … Il faut enquêter sans attendre. »
Wi Hyogun plissa les yeux. Impossible de balayer cette affaire d’un revers de main.
Qui était cette personne, au juste ?
Une combattante de cette envergure pouvait bouleverser l’équilibre des forces au sein des sectes orthodoxes. Il devait consacrer toute son attention à cette affaire.
Et au-delà de la question de Cheonma…
« Vice-commandant, qu’en est-il de la mission que je vous ai confiée ? »
Il leur restait encore quelque chose à discuter.
À ces mots, le regard de Gu Cheolwoon s’aiguisa.
La mission qu’on lui avait confiée.
Wi Hyogun lui avait ordonné d’enquêter sur Baek Yangcheon et Do Yun.
C’était pour cette raison qu’il avait affecté deux nouvelles recrues à la mission cette fois-ci.
Alors… quel était le résultat ?
Avait-il découvert quelque chose d’important ?
Gu Cheolwoon hésita.
Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas éprouvé autant de réticence à faire son rapport. Et pour cause…
« Je ne sais pas. »
C’était la vérité. Il ne savait tout simplement pas.
Concernant Do Yun, il avait réussi à rassembler un nombre raisonnable d’informations. Même au milieu du chaos, il avait eu l’occasion de l’observer.
Mais Baek Yangcheon…
À la pensée de ce nom, un malaise étrange s’insinua en Gu Cheolwoon.
« Il est… bizarre. »
Oui, bizarre. C’était le mot parfait pour le décrire.
Sa présence était troublante.
Il se montrait indifférent et détaché, tout en dégageant une intensité écrasante.
Même quand on essayait de ne pas le remarquer, c’était impossible.
Gu Cheolwoon ne pouvait s’empêcher de lui prêter attention.
La force qu’il dissimulait, dont on ne connaissait toujours pas toute l’étendue.
Et plus encore…
« … »
Le fait qu’elle…
Cette femme qui ne partageait jamais rien lui ait donné à manger de son plein gré.
Ce détail le travaillait.
« Absurde. »
Ce n’était que de la nourriture.
Elle s’était contentée de lui offrir quelque chose à manger.
Et pourtant, pour une raison ou une autre, ça le contrariait.
Gu Cheolwoon ne savait pas pourquoi.
Tout ce qu’il pouvait dire, pour l’instant, c’était…
« Je ne sais toujours pas. »
Il n’avait pas encore réussi à cerner Baek Yangcheon.
« … Hum. Je vois. »
Wi Hyogun hocha la tête. Il ne demanda pas davantage de précisions et ne le réprimanda pas.
Il se contenta de poursuivre la lecture du rapport de Gu Cheolwoon.
« Alors… vous souhaitez partir en mission au Shanxi ? »
« Oui, monsieur. »
« À en juger par les noms que vous avez inscrits, cette mission est liée aux événements récents, n’est-ce pas ? »
« C’est exact. »
Wi Hyogun examina le document un instant, puis le posa.
« J’en informerai séparément le Commandant du Dragon Azur. En attendant, restez en attente. »
« Compris. »
« Vous pouvez disposer. »
« Oui, monsieur. »
Gu Cheolwoon s’inclina respectueusement et recula.
À cet instant…
« On dirait que vous avez terminé votre discussion ? »
Avant que Gu Cheolwoon ait pu ouvrir la porte, Paejon entra d’un pas assuré, comme s’il avait attendu ce moment précis.
« … Vice-commandant, il me semble vous avoir dit… »
« Ahaha. »
Wi Hyogun lança un regard noir à Paejon, qui venait d’entrer sans façon.
Sans leur prêter attention, Gu Cheolwoon quitta la pièce.
Clac.
La porte du Bureau du Chef de l’Alliance se referma derrière lui. Il se retrouva dans le couloir sombre, dont les murs étaient noircis de suie.
Grincement.
Alors qu’il avançait dans le couloir, un nom lui revenait sans cesse à l’esprit.
Baek Yangcheon.
Une figure inconnue qui était apparue de nulle part.
Depuis son arrivée, quelque chose avait commencé à se fissurer.
« Ça va mal finir. »
Il avait un mauvais pressentiment à propos de tout ça.
Et s’il partait au Shanxi, le problème n’en serait que plus grave.
Car s’il s’y rendait, alors, sans aucun doute…
« Mon père s’intéressera à lui. »
Son père.
Le chef actuel du clan Gu, le père de Gu Cheolwoon, s’intéresserait forcément à Baek Yangcheon, tout comme Gu Ryun l’avait fait.
Et ça…
C’était ce qui l’inquiétait le plus.
Un sentiment d’effroi profond et inébranlable.