Chapitre 1 140
Heureusement, l’atmosphère tendue et lugubre qui régnait dans la calèche ne dura pas longtemps.
Mon père n’avait fait qu’inspecter l’intérieur pour évaluer l’état de la calèche, ou peut-être celui de ma mère.
Après s’être assuré que tout allait bien, il referma la porte et s’en alla. Mais vu les circonstances, je restai anormalement sur mes gardes.
« … Vous pouvez arrêter, maintenant. »
Alors que je commençais à en avoir assez de manger, je pris la parole. Ma mère pencha la tête.
« Tu n’as plus faim ? »
« Oui. »
À vrai dire, je n’étais pas si rassasié que ça. Les artistes martiaux dépensaient tant d’énergie que leur appétit n’avait rien de normal. Quelques boulettes de riz ne suffisaient pas, loin de là.
Je disais seulement ça parce que je commençais à m’agacer.
« Très bien. Alors, je peux finir le reste ? »
« … Je vous en prie, mangez tout. »
J’espérais sincèrement qu’elle le ferait. Je ne comprenais pas pourquoi ma mère tenait tant à s’asseoir juste à côté de moi pour me donner à manger.
Apparemment, je n’étais pas le seul à trouver ça étrange. Après le départ de mon père et de Mi Horan, Soi, qui était toujours avec nous, me lança un regard intrigué et marmonna :
« … C’est intéressant. »
« Quoi donc ? »
« Je n’ai jamais vu cette dame proposer sa nourriture à qui que ce soit. »
« … »
Avait-elle vraiment un si grand appétit ? Maintenant que j’y pensais, j’avais remarqué qu’elle mangeait beaucoup, autrefois.
Comment dire…
« Elle était exactement comme Wi Seol-ah. »
Comme Wi Seol-ah, lorsque je l’avais rencontrée après être retourné dans le passé. Son appétit avait été si féroce que je n’avais pas oublié la façon dont elle engloutissait la nourriture.
À bien y réfléchir…
« Elle partageait aussi sa nourriture avec moi. »
Elle me proposait souvent de goûter à ce qu’elle mangeait.
Mais pourquoi… ?
« J’ai l’air si mal nourri que ça ? »
Je mangeais suffisamment. Je ne mourais pas de faim, alors je ne comprenais pas pourquoi tout le monde s’obstinait à me donner à manger.
Enfin, peu importe.
« … Ça devrait se tasser sans problème. »
Le regard de mon père, quand il avait inspecté la calèche, m’avait mis mal à l’aise, mais je me dis que tout finirait par rentrer dans l’ordre.
Il n’allait quand même pas se méprendre, si ?
Convaincu que ce ne serait pas un problème, je me tournai vers Soi et demandai :
« Alors, quand est-ce qu’on part ? »
« Le vice-commandant a encore des choses à discuter avec le chef du clan Namgung. Dès qu’ils auront terminé, nous partirons. »
« Hmm… »
À ces mots, je regardai par la fenêtre. Comme prévu, j’aperçus au loin mon père en pleine conversation avec le chef du clan Namgung.
Le chef du clan Namgung avait l’air épuisé, comme s’il avait pris plusieurs années en une seule nuit.
Ce n’était pas étonnant, vu le nombre d’incidents qui s’étaient produits depuis l’aube.
« De quoi peuvent-ils bien parler ? »
J’aurais voulu aiguiser mes sens pour écouter leur conversation, mais…
« Non, impossible. »
Ma mère assise à côté de moi, ma perception de l’énergie déconnait de nouveau.
Je vis alors le chef du clan Namgung tendre une lettre à mon père.
À en juger par le mouvement de ses lèvres…
« … Veuillez remettre ceci au Maître de l’Épée… »
On aurait dit une lettre destinée à l’Alliance martiale.
Au moins, je savais lire sur les lèvres. Si je ne pouvais pas les entendre, je pouvais toujours essayer comme ça.
Toc, toc.
« Hum ? »
Quelqu’un frappa à la calèche.
En baissant les yeux, j’aperçus Hyun Soyeon.
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
« Tu pars, n’est-ce pas ? »
« Oui. »
« Alors, tu ne devrais pas au moins me dire au revoir ? Après tout, nous avons passé la nuit ensemble. »
« … N’importe quoi… »
« Vous avez passé la nuit ensemble ? »
Avant que je puisse répondre, Soi réagit la première. Elle prit aussitôt ma mère dans ses bras et l’éloigna de moi.
« Ouh ! »
« … La nuit ? »
« Pourquoi tu me regardes comme ça ? Ce n’est pas ce que tu crois. »
« Ah bon ? Pourtant, la dernière fois, tu es venu chez moi à l’aube et tu es entré dans ma chambre, non ? »
« Bon sang. »
Elle faisait donc allusion au moment où j’étais allé la voir pour l’interroger au sujet de Namgung Hyung.
« Ce n’était pas pareil. »
« En quoi ? Rien de ce que j’ai dit n’était faux. »
« Eh bien… »
C’était à cause de ce qui s’était passé entre Hyun Soyeon et Namgung Hyung.
J’allais le lui expliquer, mais je me tus. Je ne pouvais pas aborder cette affaire à la légère.
Clac.
Je claquai doucement la langue et détournai la tête.
Hyun Soyeon esquissa un sourire en coin.
« J’y pense depuis un moment. »
« … À quoi ? »
« Tu es bien plus gentil que tu en as l’air, Jeune Maître Baek. Tu le savais ? »
« Qu’est-ce que tu racontes encore ? »
D’abord, elle me provoquait, et maintenant, elle me lançait des compliments sortis de nulle part ?
Elle ferait mieux de regarder avant de parler. Soi faisait une drôle de tête après avoir entendu ça.
« J’arrête de plaisanter. Je voulais juste te taquiner parce que tu partais sans rien dire. C’est vraiment sans cœur de ne pas dire au revoir. »
« C’est ridicule… Nous ne sommes pas assez proches pour avoir besoin de nous dire adieu. »
« Pas assez proches ? Comme je te l’ai dit, nous avons passé la nuit ensemb— »
« Je vais prendre congé. Ce fut un honneur de passer un moment aussi agréable avec vous. Je vous souhaite le meilleur. »
Avant qu’elle puisse débiter d’autres absurdités, je la coupai et lui fis mes adieux.
Hyun Soyeon sourit enfin, satisfaite.
Le problème, c’était que…
« Elle sourit, mais… »
Son expression dissimulait une fatigue et une inquiétude indéniables.
« … J’espère sincèrement que tout ira bien pour vous. »
« Alors, tout le reste de ce que tu as dit était un mensonge ? »
« Peut-être la moitié ? »
« Ha… »
Hyun Soyeon lâcha un petit rire, puis s’approcha et baissa la voix.
« Jeune Maître Baek. »
« Oui ? »
« Prends bien soin de ta belle et élégante fiancée qui t’attend chez toi. »
« … Quoi ? »
« Ne laisse pas ton regard vagabonder. Chéris-la et vis heureux avec elle. Elle a bon caractère, n’est-ce pas ? En général, quand on est aussi jolie que moi, on a aussi bon caractère. »
« … »
Vraiment ?
J’en doutais, mais je ne pris pas la peine de discuter.
« … Je m’en occuperai. »
« Parfait. Puisque nous nous sommes dit au revoir, je vais y aller, moi aussi. Il faut que je discute avec mon fiancé. »
« Très bien. »
Hyun Soyeon acheva sa phrase et se détourna. Elle s’éloignait d’une démarche nonchalante quand elle jeta soudain un regard par-dessus son épaule.
« On se reverra, pas vrai ? »
Sur ces derniers mots, elle s’en alla.
« … »
Se revoir ? Était-ce vraiment nécessaire ?
À vrai dire, je n’en avais aucune envie.
Complètement vidé, comme si je venais d’essuyer une tempête, je refermai la fenêtre de la calèche. Je n’avais même pas pu regarder la conversation entre mon père et le chef du clan Namgung.
« Ouf… »
J’étais épuisé. Pour une raison ou une autre, tout ça m’avait davantage fatigué que mon combat contre le Démon de Sang.
Je m’adossai au siège, à moitié allongé par la fatigue…
Je sentis un regard acéré posé sur moi.
Quoi, encore ?
Intrigué, je jetai un coup d’œil de côté et découvris Soi qui me regardait avec un profond mépris.
… Qu’est-ce qu’elle avait, cette fois ?
« … Tu as une fiancée ? Et pourtant, avec dame Hyun… ? »
« Non, je… »
« Espèce de bête… »
« C’est… Ah, laisse tomber. »
Je renonçai à m’expliquer.
J’étais trop fatigué pour ça.
Je fermai les yeux, sans avoir envie de faire quoi que ce soit…
Clac.
La porte de la calèche s’ouvrit de nouveau.
Mon père et Mi Horan entrèrent.
« Nous partons. »
Ayant terminé sa conversation avec le chef du clan Namgung, mon père l’annonça d’un ton léger.
Enfin, les affaires à Hanam étaient réglées.
Une affaire lourde de conséquences, et pourtant pas tant que ça.
À présent, je reprenais la route de Hanam.
Le temps passa. Plusieurs jours s’étaient écoulés depuis notre départ d’Anhui pour Hanam.
Comme d’habitude, rien de particulièrement marquant ne s’était produit.
Nous arrivâmes à Hanam sans encombre.
« Identité confirmée. »
À peine arrivés à Hanam, on vérifia notre nombre, puis nous entrâmes dans l’Alliance martiale. Grâce à la réputation de mon père, vice-commandant de la Division du Dragon Azur, nous évitâmes tout problème inutile.
La seule différence par rapport à notre départ, c’était…
« … J’ai entendu dire qu’une Bête de rang blanc était apparue en Anhui. »
« En Anhui… ? Pas une Bête de rang rouge, mais une Bête de rang blanc ? »
« Oui. C’était un incident de grande ampleur. »
À l’Alliance martiale, les rumeurs sur la Bête de rang blanc s’étaient déjà largement répandues. Tout le monde en parlait.
« Une Bête de rang blanc dans ce monde… »
« Apparemment, ils ont réussi à éviter presque toutes les pertes. »
« Aucune victime face à une Bête de rang blanc ? Comment… ? Ah, le Démon de Sang est intervenu ? »
Quand on évoquait l’Anhui, il était naturel de penser au Démon de Sang.
Puisqu’il se trouvait en Anhui, on pouvait logiquement supposer qu’il s’était occupé de la Bête de rang blanc.
« Étonnamment, il paraît que non. »
« Quoi ? Ce n’était pas le Démon de Sang ? Alors, qui… ? »
« Aucune idée. Ils n’ont pas pu identifier l’inconnu, mais il paraît qu’un artiste martial dont personne ne sait rien s’est débarrassé de la Bête de rang blanc avant de repartir. »
« C’est possible, ça ? La Bête de rang blanc était moins forte qu’on le croyait ? »
« Non. D’après les rumeurs… ce maître inconnu était du niveau des Trois Maîtres… »
L’homme qui parlait se tut brusquement.
Un artiste martial au niveau des Trois Maîtres. Ce n’était pas le genre de chose qu’on pouvait affirmer à la légère.
Les Trois Maîtres étaient les symboles mêmes des sectes orthodoxes, le ciel au-dessus de tous.
Affirmer que quelqu’un était leur égal n’était pas quelque chose qu’un artiste martial orthodoxe pouvait faire sans réfléchir.
Personne ne prit donc la rumeur trop au sérieux ; on se contenta d’en parler à voix basse.
« Les rumeurs sont arrivées jusqu’ici. »
Je ne pus m’empêcher de prendre un air étrange en les écoutant.
La nouvelle avait circulé à une vitesse impressionnante. Je ne pensais pas que ce qui s’était passé en Anhui parviendrait aussi vite à Hanam.
« C’est parce qu’il y avait tant de témoins ? »
C’était probable. Il n’y avait pas eu que quelques personnes présentes lors de l’incident. Même parmi ceux qui avaient participé au combat, ils étaient des centaines.
Il n’y avait rien d’étonnant à ce que les rumeurs se répandent.
« Attendez ici. »
Mon père s’adressa au personnel.
« Je vais faire mon rapport au Chef de l’Alliance. Restez prêts à partir. »
« Compris. »
Nous attendîmes près de l’entrée du Bureau du Chef de l’Alliance.
Mi Horan et ma mère étaient déjà parties. Il ne restait que Do Yun, Namgung Jin, Soi et moi.
« Il va faire son rapport directement au Maître de l’Épée. »
Normalement, il aurait d’abord dû rendre compte au commandant du Dragon Azur avant de rencontrer le Chef de l’Alliance. Le fait qu’il se rende directement auprès du Maître de l’Épée signifiait que la situation était urgente.
« Hmm… enfin, ça veut dire que l’affaire en Anhui est réglée. »
Une affaire de réglée. À présent que notre mission était terminée et que nous étions rentrés, je pouvais au moins me permettre de souffler un peu.
Il restait pourtant des problèmes à résoudre — Sanseo, le Démon de Sang, Do Yun et ma mère, entre autres. Ce n’était donc pas vraiment le moment de se reposer.
« Mais il faut quand même que je reprenne mon souffle. »
Il y avait trop d’informations à assimiler. J’avais besoin de temps pour remettre mes idées en ordre.
Alors que j’y réfléchissais et régulais ma respiration…
Fsssssssh.
« Hmm ? »
Une étrange sensation m’envahit.
De la chaleur.
Une présence immense.
« Qu’est-ce que c’est ? »
Même si j’avais réprimé ma perception de l’énergie, je la sentais toujours. Je tournai instinctivement la tête.
Et à cet instant…
« EH BIEN, EH BIEN, QUI VOILÀ ? AHAHAHAHA !!! »
Quelqu’un fonça droit sur moi en poussant un rugissement de tonnerre.
Il n’y avait aucune intention meurtrière.
Comme je ne percevais aucune hostilité, je réagis un peu plus lentement.
BAM !
« Ouh !? »
Une grande main m’agrippa fermement l’épaule.
« Notre cher Jeune Seigneur ! Hahahaha ! J’ai accouru dès que j’ai appris ton arrivée… Hein ? »
« … Hein ? »
Un homme d’âge mûr, à la carrure massive et à la voix tonitruante.
À sa vue, mon corps se figea.
Et lui aussi se figea.
Ses cheveux étaient presque entièrement noirs, mais des mèches blanches commençaient à apparaître.
Un géant de plus de deux mètres quarante, aux yeux cramoisis.
Il avait l’air féroce, mais son visage m’était familier au possible.
L’homme qui se tenait devant moi était quelqu’un que je connaissais mieux que quiconque.
Je le fixai, abasourdi. Il me regarda d’un air perplexe et demanda :
« … Qui es-tu ? Tu n’es pas ce morveux de Cheolwoon. »
« … »
L’homme qui venait de parler…
« … Ancien Il ? »
Gu Ryun, l’Ancien Il de la famille Gu.
Mais c’était lui, plus jeune.