Chapitre 1 138
Dans un craquement, le Seigneur céleste se redressa. Ses mouvements étaient anormaux, terriblement désynchronisés par rapport au rythme naturel de son corps.
Crac.
Peut-être parce qu’il s’était forcé à bouger, son corps gémit et craqua. Il était évident que quelque chose clochait.
J’observai le Seigneur céleste en silence. Une fois tout à fait redressé, il tourna les yeux vers moi.
À l’instant où je croisai son regard, je claquai intérieurement la langue.
Comme je m’y attendais.
Rouges.
Les yeux du Seigneur céleste étaient rouges comme le sang. Rien que les regarder suffisait à m’irriter et à me faire courir un frisson sinistre le long de l’échine.
Et cette sensation m’était familière. Je l’avais éprouvée à plusieurs reprises. Même sans cela, j’avais déjà senti que quelque chose clochait chez lui.
« Hmmm… »
Il expira lentement. Sa voix et son visage n’avaient pas changé, mais la présence qui se dissimulait derrière était d’un tout autre ordre.
« Comment l’as-tu su… ? Je ne comprends pas. »
Le Démon de Sang.
Ou plutôt, l’Empereur Dragon.
L’ancien souverain du Royaume des Dragons, une calamité qui avait ravagé le Zhongyuan à ses débuts, et une entité venue d’une autre dimension qui avait autrefois voulu s’approprier ce monde.
Et à présent, pour une raison obscure, il avait établi ses quartiers au sein de l’Alliance martiale, où il manigançait dans l’ombre.
Évidemment.
Je le compris en l’observant.
Il avait déjà pris possession du Seigneur céleste à ce moment-là.
Les pièces manquantes de mes soupçons s’emboîtèrent sans effort.
La question, c’est : depuis quand ?
J’avais déjà remarqué que quelque chose n’allait pas chez le Seigneur céleste. Et même si je ne l’avais pas remarqué…
Ça me travaillait.
La dernière fois que j’avais échangé des coups avec le Seigneur céleste, j’avais perçu une faible odeur suspecte et une sensation atrocement désagréable.
Je ne l’avais pas négligée.
Maintenant que je vois ça…
En voyant l’état du Seigneur céleste, c’était évident : la famille Namgung était déjà profondément tombée sous l’emprise du Démon de Sang.
…Et si le chef de famille actuel était lui aussi sous son influence ?
J’avais toujours trouvé suspect qu’un homme aussi peu compétent ait accédé au poste de chef de famille. Il ne faisait pas un si mauvais dirigeant, mais cela ne justifiait pas pleinement sa nomination.
Avec le recul, l’influence du Seigneur céleste avait dû peser lourd dans cette décision.
Je me suis toujours demandé pourquoi le Seigneur céleste avait choisi cet homme…
Si le Démon de Sang avait tiré les ficelles, tout s’expliquait enfin.
« J’ai une question. »
Le Démon de Sang, sous les traits du Seigneur céleste, s’adressa à moi.
« Qui es-tu ? »
— Zzt.
Quelque chose effleura mon corps. Une force tenta de s’insinuer discrètement en moi ; je la saisis et l’écrasai sur-le-champ.
— Crac.
À la dispersion de l’énergie, les yeux du Démon de Sang s’écarquillèrent légèrement.
« Comme c’est pitoyable. »
« Hé… »
Il avait apparemment tenté quelque chose. Mais ce genre de ruse ne prenait plus avec moi.
Privé de son énergie, le Démon de Sang ouvrit un instant de grands yeux, puis laissa échapper un rire grave.
« Étrange. Le moment n’est pas encore venu… Alors pourquoi une calamité est-elle apparue ? »
À ces mots, je me fis la réflexion suivante :
Il me prend pour une calamité ?
Apparemment, il ne me considérait pas comme un simple humain.
« Qui es-tu ? »
« Tu as déjà entendu mon nom, et tu me le demandes encore. Comme c’est amusant. »
Je souris en coin et répondis :
**« Je suis Cheonma. »
« Cheonma… »
Le Démon de Sang pencha la tête.
« Tu ne fais pas partie des Neuf Dragons, et pourtant… Comment se fait-il qu’il existe un dragon dont j’ignore tout ? »
Il avait compris que j’étais un Dragon. Bien sûr.
Impossible qu’il ne le remarque pas, avec mes instincts qui s’emballent ainsi.
L’instinct du dragon hurlait en moi, exigeant que je mette mon adversaire en pièces.
Étais-je le seul à ressentir ça ?
Bien sûr que non.
Les Dragons étaient naturellement arrogants. Ils ne supportaient pas que qui que ce soit leur soit supérieur.
Ils déchiraient leurs rivaux et les tiraient vers le bas, coûte que coûte.
Et qui m’avait appris cela ? Nul autre que le Démon de Sang qui se tenait devant moi.
Pourquoi ressentirait-il les choses autrement ? J’en doutais fort.
La vraie question, c’est…
Ce n’était pas de savoir s’il me reconnaissait comme un Dragon.
C’est qu’il ne percevait pas vraiment ce que j’étais.
Il avait compris que j’étais un Dragon, mais il n’avait pas vu au-delà.
« Empereur Dragon. »
« Hé… »
Le Démon de Sang réagit à mes paroles.
« …Cela faisait longtemps que je n’avais pas entendu ce titre. Non seulement tu es un Dragon qui a survécu, mais tu sais aussi qui je suis. »
« Comment pourrais-je l’ignorer ? »
Je me remémorai les paroles que ma mère avait prononcées en affrontant le Démon de Sang.
Je devais les intégrer à ma réponse.
« Toi, souverain déchu d’un monde disparu. Peu de gens ignorent ton existence. »
« …… »
À l’évocation de ce monde perdu, le visage du Démon de Sang se déforma.
« Comme c’est amusant. »
— Fffsss.
Soudain, l’air changea. Une faible odeur de sang se mêla à l’énergie oppressante qui émanait de lui.
Était-ce de l’intention meurtrière ? De l’énergie de combat ? Non, ni l’un ni l’autre. C’était quelque chose de plus flou, de difficile à définir.
La crainte.
Ou peut-être, la révérence.
Je reconnus cette sensation aussitôt. J’avais déjà ressenti cette présence à plusieurs reprises.
Quand je m’étais tenu devant ma mère.
Quand j’avais affronté la Fosse de l’Abîme.
Ou…
Quand j’avais vu cet être-là.
Cette étrange entité qui s’était présentée comme le maître du Royaume céleste, Taechun.
La présence qu’il dégageait était exactement la même.
Ce qui signifiait que…
Cette présence était propre aux souverains.
Pas aux humains ordinaires, ni aux formes de vie communes.
Mais à ceux qui gouvernaient des mondes entiers et en formaient le socle.
C’était cette différence de nature que je percevais à présent chez le Démon de Sang.
« Tu ne t’inclines pas devant moi ; tu dois donc être né plus tard… As-tu un dessein… ? Non, peut-être… »
Quelque chose remua aux épaules du Démon de Sang. Une énergie cramoisie ondula comme un mirage de chaleur, puis se condensa lentement en gouttelettes qui s’élevèrent vers le ciel.
« Taechun m’a-t-il trahi ? »
« …… »
Je fronçai les sourcils.
Taechun ?
Pourquoi est-ce qu’il le mentionne, là ?
Ce souverain d’un autre monde qui avait jadis tenté de s’immiscer dans Mangye, avant d’échouer.
Je ne m’attendais pas à ce que le Démon de Sang parle de lui.
Ils étaient donc liés d’une manière ou d’une autre.
Je n’avais rien à répondre, alors je gardai le silence.
Puis…
« Amusant. Il doit savoir que je le tiens toujours en laisse… Hé. »
Le Démon de Sang gloussa, comme s’il avait compris quelque chose.
« Puisque tu as pris la peine de m’invoquer… tu dois avoir ton propre dessein. »
« Naturellement. »
« Mais, malheureusement, le temps presse. Alors… »
Son aura écrasante commença à s’estomper, et sa présence s’amenuisa avec elle.
Et puis…
Boum.
Il retira une bague de son doigt et me la lança.
« Nous nous reverrons. J’ai hâte d’y être. »
À l’instant où je posai les yeux sur la bague…
Boum.
Le Seigneur céleste s’effondra, inconscient.
« …… »
La présence du Démon de Sang avait complètement disparu, mais je ne retirai pas encore mon masque, par précaution.
Je me penchai et ramassai la bague tombée à terre.
Je l’examinai de près, à l’affût du moindre détail suspect.
Hum.
La bague n’avait rien de particulièrement remarquable.
Me donner quelque chose d’aussi ordinaire en apparence… rien que ça, c’est suspect.
Il m’avait remis un objet banal avant de prendre congé en disant que nous nous reverrions. Impossible que cette bague soit ordinaire.
Je la prends ou pas ?
J’hésitai un instant. La décision n’était pas facile.
— Frouf.
Finalement, je la glissai dans ma robe.
Rencontrer le Démon de Sang dans ce monde… Découvrir sa présence… Rien que cela constituait une révélation majeure. L’idée me traversa que je pourrais même réussir à lui soutirer quelque chose d’utile.
Je ne sais pas combien de temps je resterai ici…
Mais je devais saisir chaque occasion qui se présenterait.
Sur cette pensée, j’acquiesçai pour moi-même.
Et puis…
« Hum. »
Je reportai mon regard sur le Seigneur céleste inconscient. Les vestiges de l’influence du Démon de Sang persistaient en lui.
Qu’est-ce que je devrais faire ?
Je réfléchis un instant.
Si je pouvais reproduire ce qu’avait fait mon père…
Au Sichuan, lorsque mon père avait presque écrasé le Seigneur céleste, il avait utilisé la Roue de feu des neuf flammes pour purger de lui les traces du Démon de Sang et chasser son démon intérieur.
Dans ce cas…
Je devrais pouvoir le faire, moi aussi.
J’avais atteint le même niveau, accédé à la transcendance et maîtrisé la Roue de feu des neuf flammes.
Si je l’utilisais, je pourrais peut-être aussi purger le démon intérieur du Seigneur céleste.
Cette idée me vint à l’esprit.
Un instant, j’envisageai d’essayer.
…Hum.
Mais je me ravisai.
Je ferais mieux de me retenir.
Je n’étais même pas sûr de savoir comment m’y prendre correctement. Et même si j’y parvenais…
Impossible de prévoir la réaction du Démon de Sang.
Il savait clairement que sa présence persistait dans le Seigneur céleste. Agir à la légère risquait de provoquer quelque chose d’imprévu.
Je suis désolé, Seigneur céleste, mais…
Ce n’était pas mon monde. M’en mêler sans raison ne ferait qu’aggraver les choses.
J’ai déjà provoqué pas mal de remous…
Malgré tout, je devais bien fixer une limite quelque part.
Au moins… j’ai réussi à laisser Namgung s’échapper.
Pour l’instant, je laisserais le Seigneur céleste dans cet état.
Après avoir rangé la bague dans ma robe, je lui tournai le dos.
Sa vie n’était pas en danger. Il se réveillerait bientôt.
C’est sur cette supposition que je m’éloignai.
Le lendemain, ce fut le chaos.
Le lendemain matin
Il s’était passé beaucoup trop de choses pendant la nuit.
Les gens commençaient à peine à se détendre après avoir réussi à bloquer la Porte de Magyeong que le chaos éclata.
Sans crier gare, le deuxième jeune maître de la famille Namgung tenta de s’enfuir.
Et il y parvint.
Plus étonnante encore fut la rumeur qui se répandit rapidement :
« Même le Seigneur céleste s’est déplacé en personne, et il n’a pas réussi à le rattraper. »
« En cherchant le deuxième jeune maître, on a retrouvé le Seigneur céleste inconscient. »
Les rumeurs allaient bon train.
…Ce n’est même pas une rumeur. C’est la vérité.
Le Seigneur céleste s’était lancé à la poursuite de Namgung Hyung, mais celui-ci avait fui sans se retourner.
Et quand ils étaient partis à sa recherche, ils avaient trouvé le Seigneur céleste effondré.
Rien que cela avait suffi à semer la panique dans la famille Namgung.
Ah, merde… Il est resté inconscient plus longtemps que je ne le pensais.
Je croyais qu’il se réveillerait en une demi-heure, voire plus tôt.
Pourtant, le Seigneur céleste était resté inconscient jusqu’à l’aube et même au-delà, dans la matinée.
Tss.
Était-ce à cause de l’énergie du Croc de Tonnerre que j’avais libérée ?
Ou des effets résiduels de la présence du Démon de Sang dans son corps ?
Quoi qu’il en soit, il était trop tard. Les rumeurs s’étaient déjà répandues.
Le chef de famille Namgung s’efforçait de maîtriser la situation, mais…
Enfin, qu’est-ce qu’il peut faire ?
Je décidai de ne pas prêter attention à tout ce remue-ménage. Tant qu’on ne me démasquait pas, ça m’était égal.
De toute façon, ce n’était rien d’autre que la conséquence de la mauvaise éducation des enfants par le chef de famille Namgung actuel.
Tout comme mon père avait passé sa vie à porter le poids de mes erreurs.
Voilà ce qui arrive quand on élève mal ses enfants.
S’il n’était pas content, il n’avait qu’à mieux s’y prendre.
Je n’étais pas vraiment en position de critiquer qui que ce soit, vu la façon dont on m’avait élevé. Mais puisque ce n’était pas mon problème, je n’avais aucune raison de m’en soucier.
Plus important encore…
Les problèmes de la famille Namgung étaient le cadet de mes soucis.
J’avais une conversation bien plus importante à avoir.
Sans tenir compte du tumulte, je fis face à l’homme devant moi.
Tôt le matin.
La résidence Namgung était en plein chaos, mais je n’y prêtai aucune attention.
Je regardai l’homme qui se tenait devant moi et pris la parole.
« Voilà ce que je te propose. »
Le jeune homme — **mon père, dans sa jeunesse —** se tourna vers moi.
Je croisai son regard cramoisi, brûlant, et déclarai :
« J’aimerais aller au Shanxi. Tu m’y emmènerais ? »
« … ? »
Le visage de mon père se tordit de confusion devant cette demande inattendue.