Chapitre 1 119
« Tu restes ? »
Mon père répéta mes mots. J’acquiesçai.
« Oui. Je reste. »
« … Qu’est-ce que tu veux dire par là ? »
« Ce que je viens de dire. »
« Je te demande si tu penses qu’il vaut mieux rentrer ou rester. »
Je me grattai la joue avant de répondre.
« Je l’ai déjà dit : je pense qu’il serait logique de rentrer. »
« Et pourtant ? »
« C’est le cas. Mais je ne rentrerai quand même pas. »
« … »
À mesure que je parlais, le pli entre les sourcils de mon père se creusait. Il avait l’air de ne pas savoir si je proposais de partir ou non.
Comment être plus clair ?
« Restons-en là. »
« Donc, même si nous rentrons tous, toi, Baek Dae-won, tu comptes rester ? »
« Oui. »
« Pourquoi ? »
« Parce que j’en ai envie. »
Le sourcil de mon père tressaillit légèrement.
« Si nous rentrons, c’est un ordre. Tu ne peux pas rester juste parce que tu en as envie. »
« Ouais, je m’en doutais. Mais bon… »
Je haussai les épaules.
« Ce ne serait pas la première fois que je désobéis à un ordre. »
« … »
Je l’avais dit sans détour.
Le regard de mon père se fit alors menaçant. Je tressaillis.
C’était le regard qu’il me lançait chaque fois que je faisais une grosse connerie.
« Attends… Non, je ne veux pas dire que je m’oppose ouvertement à toi. C’est juste… ce que je ressens. »
Je m’empressai de rattraper mes paroles.
Ce n’est qu’alors que son regard s’adoucit un peu.
« Donc, en fin de compte, tu penses qu’il vaut mieux rester ? »
« … C’est mon avis, oui. »
« Et toi, Do Yun ? »
Cette fois, mon père se tourna vers Do Yun. La question le figea.
« Ah… Je… euh… »
Il hésita, puis me regarda.
Qu’est-ce qu’il a, ce regard ?
« Je pense qu’il vaut mieux rester. »
« … »
Il avait parlé comme s’il vérifiait d’abord ma réaction.
C’est quoi, ce bordel ?
Pourquoi me regardait-il comme ça ? Il attendait mon approbation ?
Ridicule.
« … »
Mon père se plongea dans ses pensées. Après un bref silence, il se tourna enfin vers Mi Horan et prit la parole.
« Nous restons. »
« Jeune Maître Gu… ! »
Les yeux de Mi Horan s’écarquillèrent à la décision de mon père.
« Vous restez… ? Mais pourquoi… ? »
« Si tu veux une raison, elle est simple. »
Mon père soutint le regard de Mi Horan avec un calme implacable.
« Parce que c’est la bonne chose à faire. »
« Mais… »
« Horan. Tu devrais rentrer. »
« … Quoi ? »
Aux paroles de Gu Cheolwoon, Mi Horan se figea.
« Rentrer… ? »
« Oui. »
« Qu’est-ce que vous voulez dire ? »
« Tu devrais repartir. »
« Ha… ! »
Mi Horan ouvrit la bouche, prête à protester.
Mais…
« Te protéger ne ferait que nous encombrer. »
« … ! »
Les paroles sèches de mon père la raidirent comme si elle venait de recevoir un coup.
Bon sang.
Je ne m’attendais pas à ce qu’il soit aussi brutal.
Le poids de ses mots sembla geler toute la pièce.
L’atmosphère n’avait jamais été aussi froide.
« … »
Mi Horan garda le silence un long moment.
Puis…
« … Très bien. »
Son visage se ferma et elle pivota sur ses talons.
Clac ! Boum !
Elle ouvrit la porte à la volée et la claqua derrière elle avant de s’éloigner à grands pas pesants.
« … »
Je jetai un regard à mon père, puis à Do Yun, pour jauger leur réaction.
N’importe qui aurait compris que Mi Horan était furieuse.
Et je me demandais aussi comment mon père allait réagir.
« Le premier problème est réglé. Passons à la suite. »
« … »
Il n’avait pas l’air de s’en soucier le moins du monde.
Comment pouvait-il rester aussi calme ?
Tout le monde était visiblement tendu, mais mon père…
« Deuxième point. Si nous restons, nous devons décider de la suite. »
Mon père poursuivit sans la moindre hésitation.
Et voilà : Mi Horan était déjà oubliée.
*****
Quand nous eûmes terminé nos discussions, le soleil s’était déjà couché et le ciel s’embrasait des couleurs du crépuscule.
« Alors, comme prévu, nous nous mettrons en route à minuit. »
« Oui. »
« Compris. »
Nous passâmes une dernière fois la stratégie en revue, puis clôturâmes la réunion.
Enfin, tout le monde sortit de la pièce.
Mon père resterait probablement dans ses appartements.
Il ne restait donc plus que Do Yun, Soi et moi à sortir ensemble.
« Tu retournes dans ta chambre ? »
Je posai la question à Do Yun, qui hésita avant de répondre.
« Ah… Ouais, je crois ? »
Sa réaction était étrangement incertaine, mais je me contentai d’acquiescer.
« D’accord. Je repasserai plus tard. »
« Où tu vas ? »
« Ah, j’ai juste un truc à vérifier. »
« … »
« … »
Nos regards se croisèrent.
Nous avions compris.
Nous faisions exactement la même tête.
Nous pensions la même chose.
Ce type ne dit pas tout.
Nous avions percé à jour les intentions de l’autre.
Hochement de tête.
Nous hochâmes la tête en même temps.
« Prends soin de toi. »
« Ouais. Repose-toi un peu. »
Nous nous étions tacitement mis d’accord pour ne pas nous mêler des affaires de l’autre.
Do Yun disparut dans sa chambre.
Après m’en être assuré, je m’apprêtais à partir quand…
« Hé. »
« Hmm ? »
Soi m’interpella.
Je me tournai vers elle, curieux de savoir ce qu’elle me voulait.
Elle me regardait d’un air étrange.
« Dis-moi quelque chose. »
« Oui ? »
« Ce que tu as dit tout à l’heure. Pourquoi tu as dit ça ? »
« … Qu’est-ce que tu veux dire ? »
Je ne voyais pas à quoi elle faisait référence.
« Tout à l’heure. Quand tu as dit que tu ne partirais pas. »
« Ah. Ça ? »
Je compris alors.
Elle parlait du moment où j’avais déclaré que je resterais, même si tous les autres rentraient à Hanam.
« Je pensais exactement ce que j’ai dit. »
« Tu le pensais vraiment ? Même si tout le monde partait, tu resterais ici tout seul ? »
« Oui. »
« Pourquoi… ? »
« Comment ça, pourquoi ? J’en avais juste envie. »
« C’est tout ? »
« Oui. Enfin, si je devais donner une autre raison… »
Je me grattai la tête. À vrai dire, je n’avais pas envie de le dire à voix haute.
« Ça ne me paraît tout simplement pas juste. »
Abandonner quelque chose qui s’était produit par ma faute.
C’était la seule raison.
Il n’y avait pas d’émotion plus répugnante que la culpabilité. Je le savais mieux que quiconque. Et je ne voulais pas en garder la moindre trace.
« … »
À mes mots, l’expression de Soi devint encore plus étrange. Ses yeux, déjà plissés, se rétrécirent davantage.
« … Je ne m’y attendais pas. Je ne t’aurais jamais cru comme ça. »
« On me le dit souvent. »
« Mais qui es-tu, au juste ? T’es vraiment bizarre. »
« On me le dit souvent aussi. On en a fini, aînée ? »
« … »
Soi ne répondit pas. J’y vis le signal que je pouvais partir.
« Alors, prends soin de toi. J’y vais. »
Je lui adressai un salut sans conviction et m’éloignai. Soi n’ajouta rien.
Voyant cela, j’accélérai le pas.
J’avais quelque chose à vérifier.
Je déambulai dans le domaine.
Je ne me promenais pas : cela faisait déjà un bon moment que je la cherchais.
Où est-elle passée ?
Avec ma Perception du Qi, je l’aurais trouvée en un instant, mais ce n’était pas une option. Je devais donc m’y prendre à l’ancienne, à pied.
Où avait-elle bien pu disparaître ?
La personne que je cherchais n’était autre que…
Où est passée Dame Mi ?
Mi Horan. C’était elle que je cherchais.
Après la façon dont les choses s’étaient terminées avec mon père, je n’arrivais pas à me défaire de l’impression que quelque chose clochait.
Surtout son expression avant de partir. Elle me restait en tête.
Non pas que la voir changerait quoi que ce soit.
Mais malgré tout, mes pas continuaient de me porter.
Une intervention inutile. Quelque chose qui ne me ressemblait pas du tout, et pourtant, me voilà.
Est-ce parce que je suis venu dans ce monde ?
Si je devais choisir les personnes auprès desquelles j’étais le plus mal à l’aise, Mi Horan serait sans aucun doute dans le trio de tête.
Et pourtant, j’étais là à la chercher.
Je trouvais moi-même ça bizarre.
Le problème, c’était…
« Tss… »
Je n’avais aucune idée de l’endroit où elle était partie.
Est-elle vraiment partie ?
Peut-être avait-elle déjà pris la route de Hanam.
À vrai dire, si c’était le cas, j’en serais soulagé.
Au moins, elle serait en sécurité.
Si Mi Horan était partie, elle ne courrait aucun danger. Ce serait une bonne chose.
Mais… je ne pensais pas que c’était le cas.
Sa personnalité rendait cette possibilité plausible, certes.
Mais…
Ce serait digne de Dame Mi, pas de la Mi Horan actuelle.
La Mi Horan qui se tenait devant moi à présent était bien plus jeune que la Dame Mi que je connaissais.
Raisonnable et vive d’esprit, mais visiblement immature.
Avec ça en tête, je doutais qu’elle soit simplement partie parce qu’on le lui avait demandé.
Alors, où est-elle allée ?
Elle devait être quelque part dans le Manoir Namgung.
Hmm…
Je me grattai l’arrière de la tête, {N•o•v•e•l•i•g•h•t} exaspéré.
Je ferais mieux d’abandonner ?
J’hésitai. Comme je l’avais dit, la trouver ne changerait pas grand-chose.
Je ferais peut-être mieux de laisser tomber.
Mais…
« … »
Je claquai la langue et laissai s’échapper un peu de Qi.
Je n’aurais pas dû faire ça. Pas avec le Seigneur céleste dans les parages.
Ce vieux.
Il avait forcément déjà pris ma mesure.
Après notre rencontre, il m’avait sans aucun doute repéré. Même retiré dans sa montagne, il devait garder un œil sur moi.
J’avais voulu éviter d’attirer l’attention.
Mais…
Cette expression…
Je n’arrivais pas à l’oublier.
Ce dernier regard de Mi Horan.
Il me rappelait trop celui qu’elle m’avait lancé quand j’étais un Démon dans ma vie antérieure.
Fwoosh…
Mon énergie se répandit, contrôlée de manière à ne pas être détectée.
Elle se dissipa dans tout le Manoir Namgung.
Tac.
Je l’ai trouvée.
Je localisai Mi Horan en peu de temps.
Mais…
… C’est quoi, ce bordel ?
Quelque chose clochait.
Pourquoi est-elle… ?
Sa présence venait d’un endroit où elle n’aurait absolument pas dû se trouver.
« … »
Intrigué, je me mis en mouvement.
Je bondis et franchis la distance en un instant.
Ce lieu ne m’était pas totalement inconnu : j’y étais déjà venu.
Une demeure quelque peu délabrée. Une partie négligée du Manoir Namgung, étonnamment mal entretenue pour une famille aussi prestigieuse.
Je traversai le chemin envahi par les herbes et m’approchai d’une porte.
Grincement.
Sans hésiter, je la poussai.
Et à cet instant…
« Hein ? »
« … ? »
« Oh là là. »
Tous ceux qui se trouvaient à l’intérieur se tournèrent vers moi, visiblement surpris.
Mi Horan, les yeux gonflés d’avoir pleuré.
Namgung Hyung, figé en pleine bouchée, ses baguettes toujours à la main.
Et Hyun Soyeon, en train de porter des plats.
Eh oui.
C’était la demeure de Namgung Hyung.
Pour une raison ou une autre, Dame Mi se trouvait dans les appartements de Namgung Hyung.
Et…
Elle avait la bouche pleine de nourriture que Hyun Soyeon venait de lui servir.