Chapitre 1 105
Ploc.
Tandis qu’elle essorait mes vêtements de ses mains pâles, l’eau rougie de sang s’en écoula à flots. Ils avaient dû absorber une sacrée quantité de liquide, vu tout ce qui en dégoulinait.
Quant à ce qu’elle tenait…
« C’est un fléau. »
Une arme composée d’une boule de fer hérissée de pointes, reliée à une chaîne. Il suffisait de la regarder pour comprendre comment elle était censée servir.
« Cette femme se bat avec ça ? »
Qu’une femme à l’allure délicate manie une telle arme avait quelque chose d’inhabituel. Ce n’était pas le genre d’arme qu’on s’attendait à voir entre les mains de quelqu’un comme elle.
Fouuush ! Fouuush, fouuush !
La femme cessa d’essorer ses vêtements, fit tournoyer son fléau quelques fois, puis le posa sur son épaule.
Et alors…
« Ouf ! Ça va mieux. »
Elle s’essuya le front du revers de la main, visiblement satisfaite.
« …… »
Pour un observateur extérieur, la scène aurait pu sembler insouciante. Mais la voir couverte de sang de monstre de la tête aux pieds me laissa sans voix.
À cet instant…
« …Dame Hyun ? »
Namgung Jin prit la parole derrière nous, d’une voix stupéfaite. La femme au fléau tourna aussitôt les yeux vers lui.
« Ah. Te voilà. »
Son sourire me glaça malgré moi.
« Quoi… Comment se fait-il que vous soyez ici, dame Hyun… ? »
Namgung Jin était tout aussi abasourdi. Les yeux écarquillés, il fixait celle qu’il avait appelée dame Hyun.
« Ils se connaissent. »
C’était évident. Mais plus encore…
« Elles se ressemblent trait pour trait. »
La femme que je connaissais, Namgung Bi-ah, et celle qui se tenait devant nous étaient presque identiques.
Comment pouvaient-elles se ressembler à ce point ? Cette pensée me traversa l’esprit quand…
« Dragon de l’Épée. »
Une voix grave étouffa tous les bruits alentour. Dès que Gu Cheolwoon prit la parole, l’atmosphère se figea.
« Explique-toi. Qui est-elle ? »
« …… »
Tous les regards convergèrent vers le Dragon de l’Épée. Il jeta un bref coup d’œil à Mi Horan, puis resta muet, incapable de répondre.
Dans ce silence tendu…
« Je suis sa fiancée. »
La réponse ne vint pas de Namgung Jin, mais de la femme elle-même.
« Hein ? »
« Quoi ? »
Tout le monde réagit avec stupeur. Mais personne ne fut aussi choqué que moi.
« Sa fiancée ? »
Je fixai la femme, les yeux écarquillés.
Sa fiancée ?
« Et elle ressemble trait pour trait à Namgung Bi-ah ? »
Ah. Je vois.
À cet instant, je compris exactement qui elle était.
« Cette femme… »
Elle n’était autre que la future mère de Namgung Bi-ah.
Son sourire acheva de me convaincre.
*******
Hyun Soyeon.
Âge : vingt-deux ans.
Fille de la guilde Seonho, un célèbre groupe de marchands d’Anhui.
Elle faisait une demi-tête de moins que la Namgung Bi-ah que je connaissais, mais, à part cela, elles se ressemblaient presque comme deux gouttes d’eau.
« Comment est-ce seulement possible ? »
À l’exception de sa taille et de la couleur de ses cheveux, tout était pareil.
En la voyant, impossible de ne pas reconnaître la femme qui deviendrait un jour la mère de Namgung Bi-ah.
Le problème, c’était…
« …Qu’est-ce que je sais d’elle, au juste ? »
À vrai dire, je ne savais pas grand-chose sur Hyun Soyeon.
Je n’avais pas entendu grand-chose à son sujet et, à ma connaissance, elle était déjà morte dans la ligne temporelle actuelle.
Les seuls détails vagues dont je me souvenais, c’était :
« La fille de la guilde marchande la plus puissante d’Anhui. »
Et, pour cette raison, elle était fiancée à un membre du clan Namgung. C’était à peu près tout ce que je savais.
« Mais… »
Je ne m’étais jamais attendu à la croiser ici.
« Enchantée. Je m’appelle Hyun Soyeon. »
Crépitement.
Crac.
Le feu crépitait doucement tandis que nous étions assis autour. L’endroit ne se prêtait pas vraiment à l’installation d’un campement, mais l’apparition soudaine d’une inconnue nous avait forcés à faire halte.
« Je n’aurais jamais cru avoir l’occasion de rencontrer des personnes aussi éminentes. »
Elle sourit avec éclat en parlant. La chaleur de son sourire semblait illuminer les alentours.
« …Waouh. »
Elle ressemblait trait pour trait à Namgung Bi-ah, et pourtant elle souriait avec tant de naturel. Fasciné, je me surpris à la dévisager…
Tap, tap.
Quelqu’un me donna un petit coup de coude. Quand je me tournai, je vis Soi.
« Ne la dévisage pas comme ça. »
Je l’avais vraiment fixée avec autant d’insistance ? Je hochai la tête sous son silencieux reproche.
« Je cherchais un peu le bon chemin et puis, figurez-vous que des monstres sont sortis de nulle part ! J’étais dans de beaux draps. Quelle chance d’être tombée sur vous ! »
« …… »
« …… »
Personne ne répondit.
Dans de beaux draps ?
« Tu parles. »
Rien qu’à la voir manier son fléau ou à sentir la soif de sang qui émanait d’elle, c’était évident.
« Elle est au moins de première classe. »
Elle avait peut-être même atteint le Royaume du Sommet. Pour une fille de marchand, son niveau martial était étonnamment élevé.
En tout cas, elle n’était pas du genre à se faire abattre par de simples monstres de rang Vert.
Alors…
« Soyeon… »
Quelqu’un prononça son nom.
C’était Mi Horan.
Hyun Soyeon ouvrit légèrement les yeux en la regardant.
« Oh là là, grande sœur ! Quelle joie de te voir ici ! »
Elles se connaissaient.
Enfin, évidemment.
« Elles sont toutes les deux filles de familles de marchands. »
Qu’il s’agisse de la guilde marchande Baekhwa ou de la guilde Seonho, toutes deux étaient célèbres. Il n’y avait rien d’étonnant à ce que leurs héritières directes se connaissent.
« Qu’est-ce que tu fais ici… ? »
« Hmm ? Oh, eh bien, comme je viens de le dire… »
Hyun Soyeon désigna quelqu’un.
Namgung Jin.
« Je suis venue chercher mon fiancé. Il met trop de temps. »
« Attends… »
Le visage de Namgung Jin se crispa de frustration.
« Comment as-tu pu venir ici alors que je suis en mission ? Je t’ai clairement fait savoir que j’étais à l’Alliance martiale. »
Sa remarque exaspérée fit claquer la langue à Hyun Soyeon.
« Oh, ça va. »
« Hein ? »
Je crus avoir mal entendu.
Qu’est-ce qu’elle venait de dire… ?
« C’est toi qui m’as dit de rentrer chez moi et de t’attendre si je voulais te voir. Et maintenant, tu te défiles ? Namgung Jin, tu as perdu la tête ? »
Ah. Je n’avais pas mal entendu.
Hyun Soyeon…
« Elle a du répondant. »
À la différence de Namgung Bi-ah, elle avait un caractère incroyablement hardi.
« Je t’ai dit que je ne pouvais pas venir parce que j’étais à l’Alliance martiale, mais tu as insisté pour que je te rejoigne. Alors je t’ai dit : si tu voulais, tu n’avais qu’à m’attendre. »
« Et je t’ai attendu. Où est le problème ? Je suis même venue à ta rencontre à mi-chemin. Tu devrais plutôt me remercier, non ? »
« Tu es sérieuse… ? »
« C’est toi qui as décidé de rejoindre l’Alliance martiale du jour au lendemain, alors que nos fiançailles étaient déjà arrangées. »
« …… »
Namgung Jin se tut.
De toute évidence, il était en tort.
« À cause de toi, le Chef de famille Namgung et mon père ont tous les deux souffert. »
« …… »
« Et maintenant ? Tu prétends avoir de grandes ambitions à réaliser au sein de l’Alliance martiale et ne pas pouvoir rentrer ? Namgung Jin, tu as perdu la raison ? »
« …… »
À la voir le réprimander sans relâche, ce n’était certainement pas la première fois qu’elle le remettait à sa place.
« Et le pire dans tout ça ? »
Elle jeta un coup d’œil à Mi Horan.
« La raison de tout ça est encore plus agaçante. Tu comprends ? »
« …… »
Namgung Jin détourna le regard. Il était évident qu’il n’avait rien à répondre.
« …Pfiou. »
Hyun Soyeon avait encore des choses à dire, mais elle les garda pour elle.
Puis elle se tourna vers la personne la plus haut placée parmi nous : Gu Cheolwoon.
« Dragon Divin. »
« Parlez. »
Père ne regardait que le feu de camp devant lui.
« Son identité semble avoir été établie. Si cela ne pose pas de problème, pourrait-elle nous accompagner ? Vous vous rendez bien au clan Namgung, n’est-ce pas ? Je suis partie dans la précipitation et je n’ai pas emporté de provisions. »
Aux paroles de Hyun Soyeon, Père tourna les yeux vers elle. Son regard la fit hésiter un instant.
Mais elle se ressaisit rapidement et poursuivit :
« Je vous dédommagerai comme il se doit une fois arrivés. »
« Cela ira. »
« Quoi ?! »
À la décision de Père, Namgung Jin se leva d’un bond.
« Gu Cheolwoon ! Qu’est-ce que vous voulez dire par là… »
Namgung Jin prit un ton sec et irrité, mais une aura suffocante jaillit alors du corps de Père.
Kwaaaa !
« Kof !? »
Namgung Jin laissa échapper un hoquet étranglé, écrasé sous cette pression.
« Adressez-vous à moi correctement, Namgung Jin. »
« Grrr… ! »
L’énergie suffocante lui comprima la gorge. Namgung Jin trembla violemment, puis parvint à peine à articuler :
« Vice… Seigneur… ! »
À ces mots… Boum ! La pression se dissipa instantanément et Namgung Jin chancela.
« Kof ! Kof… ! »
Il se cramponna à sa gorge, toussant et cherchant son souffle. Père ne lui accorda pas même un regard et reporta son attention sur Hyun Soyeon.
« Puisque nous allons dans la même direction et que vous nous dédommagerez convenablement, cela ne posera pas de problème. »
« Je vous suis reconnaissante de votre générosité. »
Elle s’efforça de garder son calme, mais Hyun Soyeon semblait visiblement ébranlée. Elle ne s’était pas attendue à voir Namgung Jin maîtrisé avec une telle facilité.
…Donc.
« Cette femme va venir avec nous au clan Namgung. »
Père avait déjà pris sa décision. Il en serait donc ainsi.
Le voyage prenait une tournure des plus étranges.
Tout en y songeant, je me surpris à observer Hyun Soyeon en silence.
« …… ! »
Soudain, nos regards se croisèrent. Ce ne fut qu’un bref instant.
Puis Hyun Soyeon me sourit.
Un sourire naturel et éclatant.
Ce bref échange de regards et de sourires me fit penser à quelque chose.
« Ça lui va bien. »
Ce genre de sourire allait aussi très bien à Namgung Bi-ah.
Cette pensée s’installa en moi.
*******
Le temps passa.
Le voyage en chariot ne fut pas particulièrement mouvementé. Nous nous dirigions toujours vers le clan Namgung.
Le trajet n’était pas très long — une journée tout au plus —, alors je pensais pouvoir le supporter.
« Bon sang. »
L’espace, déjà exigu, était devenu encore plus étroit.
Et la raison était évidente.
« …Tu ne pourrais pas t’éloigner un peu ? »
« Il n’y a pas assez de place ici. Prends ton mal en patience, Namgung Jin. »
Hyun Soyeon était montée dans notre chariot.
Mi Horan l’avait installée dans le nôtre plutôt que dans le sien.
Son explication ? « Puisque son fiancé est là, ça ne devrait pas poser de problème, non ? » Hyun Soyeon avait accepté sans hésiter.
Quant à Namgung Jin, il avait protesté à grands cris… pour se faire superbement ignorer.
Ce qui voulait dire que c’était nous qui devions subir cet inconfort.
« Ah, merde. »
C’était agaçant.
Combien de temps encore devrais-je supporter ça ?
Alors que je me posais la question…
« Nous sommes arrivés. »
La voix du cocher retentit.
En l’entendant, je poussai un soupir de soulagement.
« Nous y voilà. »
Anhuiseong.
Là où résidait le clan Namgung.
Je m’apprêtais à me détendre tout à fait, soulagé d’être enfin arrivé, quand…
« Hein ? »
Le cocher parut soudain troublé.
« D-Devant ! Le chef de famille approche ! »
« Hmm ? »
À ces mots, tous les passagers du chariot écarquillèrent les yeux.
« Quoi… !? »
Le visage de Namgung Jin blêmit aussitôt.