Chapitre 1 070
Le silence s’installa entre eux.
Le temps s’écoula tandis qu’ils se dévisageaient.
Longtemps, aucun ne parla. Ils se contentèrent de se regarder.
Non, peut-être pas si longtemps que ça.
En réalité, peu de temps avait dû passer, mais la lourdeur de l’atmosphère donnait l’impression qu’une éternité s’était écoulée.
Saaaaa.
Taechun disparut, et la poussière qu’il laissa derrière lui se dispersa dans toutes les directions. Elle dériva dans le ciel nocturne avant de se faire engloutir par l’aurore boréale.
Puis, tandis que deux lunes s’alignaient lentement pour baigner les deux silhouettes de leur lumière…
« … Ah. »
La première à parler fut la femme, Yehwa.
Que devait-elle dire ? Par où commencer ?
L’espace d’un instant, elle se tourmenta.
Comment avait-il prononcé ce nom ?
S’en était-il souvenu ?
Le voile de l’oubli s’était-il enfin levé ?
Une multitude de questions tourbillonnaient dans son esprit, la plongeant dans l’hésitation.
Et alors…
« Yehwa. »
« …… ! »
Gu Yangcheon, le visage épuisé, s’adressa à elle.
« C’est ton nom ? »
« …… »
En entendant ces mots, le regard de Yehwa, jusque-là tendu, s’adoucit peu à peu.
Elle fut soulagée qu’il lui ait parlé, mais comprit en même temps quelque chose.
Pour lui, son nom demeurait inconnu.
« Souviens-toi d’une seule chose. »
Quand toutes les décisions eurent été prises, mon ancêtre m’adressa ces mots.
« À ton retour, prononce un seul mot. »
Quel mot ? Ne comprenant pas, je me contentai de fixer mon ancêtre.
« Yehwa. »
Un son étrangement familier franchit ses lèvres.
Yehwa ?
« Yehwa », répéta-t-il.
J’avais déjà entendu ce nom quelque part.
Oui, c’était un nom. Celui de quelqu’un.
Ces syllabes me semblaient familières. Je les murmurai sans y penser, puis me tournai vers lui, perplexe.
« Qu’est-ce que c’est ? À qui appartient ce nom ? »
À qui pouvait bien être ce nom ?
Mon ancêtre assombrit son regard et me répondit d’une voix basse :
« À une âme pitoyable. »
« Une âme pitoyable… ? »
« Oui. Un nom dont personne ne se souviendra. »
« Qu’est-ce que tu racontes, bon sang… »
« Ne pose pas de questions inutiles. Contente-toi de t’en souvenir. Si tu refuses, je ne pourrai pas respecter ton “choix”. »
« …… »
Au bout du compte, je dus hocher la tête.
Ce n’était pas grand-chose.
Je n’avais qu’un seul nom à prononcer.
La consigne était simple et ne me coûtait rien. Alors j’acquiesçai.
Si c’était tout ce qu’il fallait, je le ferais.
J’acceptai donc, et quand j’ouvris les yeux, le nom m’échappa instinctivement.
« Yehwa. »
Deux petites syllabes.
Une voix à peine formée, prononcée les yeux mi-clos par un corps ravagé de douleur.
Et aussitôt après…
Les ténèbres déferlèrent.
Faisait-il nuit ?
Je crois qu’il faisait nuit avant que je perde connaissance.
À cette idée, j’essayai d’ouvrir les yeux.
« Il fait froid. »
Un froid étrange enveloppait tout mon corps.
D’où venait cette sensation ?
Comment pouvait-il faire aussi froid… et aussi sombre ?
Quelque chose clochait.
Ce n’était pas une nuit ordinaire.
Hébété, je scrutai les alentours.
Floc.
Je sentis quelque chose remuer légèrement sous mes pieds.
De l’eau.
Une eau fraîche et agitée venait clapoter contre mes jambes.
Mal à l’aise, je regardai droit devant moi.
D’où venait cette eau ?
Je suivis le courant jusqu’à sa source, et mon regard s’arrêta sur…
Une immense porte.
Une haute porte noire, qui semblait faite de fer, se tenait entrouverte.
Des torrents d’eau s’en déversaient.
« Qu’est-ce que c’est ? »
Qu’était cette eau ?
Il suffisait de la toucher pour être envahi par un profond sentiment de vide, comme si l’on flottait.
Peinant à retrouver mes esprits, je regardai de nouveau devant moi…
Et je la vis.
Une silhouette se tenait seule au milieu du courant.
Elle vacillait comme si elle allait s’effondrer, mais ne bougeait pas.
Alors que j’observais cette silhouette fragile…
Frouf.
La femme qui se tenait dans l’eau se tourna vers moi.
Nos regards se croisèrent.
À l’instant où je vis la tristesse dans ses yeux…
« Yehwa. »
Clac.
Cling.
Dès que j’eus prononcé ce nom, un bruit de verrou qui s’enclenche retentit.
Puis les ténèbres se retirèrent.
Les étoiles jaillirent dans le ciel.
Sous l’éclat radieux de l’aurore boréale, le monde réapparut.
« …… »
Les ténèbres avaient disparu.
Non…
C’était seulement une impression.
Ce que j’avais pris pour des ténèbres en train de s’évanouir était en réalité en train de se déplacer.
Elles enveloppaient maintenant le corps de la femme.
Ssssshh…
Comme des flammes, les ombres recouvraient sa silhouette.
En y regardant de plus près, le vêtement qu’elle portait semblait se fondre parfaitement dans les ténèbres.
Qu’était-ce donc ?
Au-delà de son apparence singulière, ses yeux violets rivés sur moi me ramenèrent à la réalité.
« Cheonma. »
C’était Cheonma.
Sa silhouette était lointaine et différente, mais c’était indubitablement elle.
« Tu t’appelles Yehwa ? »
Réprimant le malaise qui montait en moi rien qu’à la regarder, je lui posai la question.
« …… »
Elle ne répondit pas.
Cheonma écarquilla seulement les yeux, puis reprit peu à peu son expression habituelle.
La déception.
Je n’avais pas besoin d’une intuition particulièrement fine pour comprendre ce que ce regard signifiait.
Pourquoi avait-elle l’air si déçue ?
« Yehwa. »
Quelle importance avait ce nom ?
Pourquoi mon ancêtre m’avait-il dit de le prononcer ?
« … Qui es-tu ? »
Celle dont personne ne se souvient.
Celle qu’on disait pitoyable.
Je voulais lui demander.
Qui étais-tu, au juste ?
Comme si elle lisait dans mes pensées, Cheonma retroussa les lèvres en un sourire narquois.
« Rien n’est plus vain que l’espoir. »
Sa voix était calme, ses mots nets, tandis qu’elle parlait avec un sourire sans joie.
« Et pourtant, même en le sachant, je continue d’espérer. »
Peu importe le temps qui passe…
« Cela ne fait que prouver que je suis toujours faible. »
Ssssshh…
Les flammes qui vacillaient sur le vêtement drapé sur son épaule se multiplièrent peu à peu.
« Comment l’as-tu su ? Non, tu n’aurais pas eu besoin d’eau, n’est-ce pas ? »
Cheonma s’adressa à moi comme si elle venait de comprendre quelque chose.
« C’est sûrement lui, à l’intérieur de toi, qui te l’a dit. Si c’était par égard pour moi, je le remercie, mais dis-lui de ne pas recommencer. »
« …… »
La sensation était étrange. Plus je l’entendais, plus je la trouvais étrange.
Plus je contemplais cette silhouette.
Je le sentis, et compris.
« …… Toi. »
L’être qui se tenait devant moi…
« Cheonma. »
Ce n’était pas la femme naïve que j’avais appris à connaître dans cette vie.
C’était la Cheonma que j’avais connue dans ma vie précédente.
À cette pensée, un sourire se dessina au coin des lèvres de la femme.
« Oui, ça suffit. »
« Ça suffit ? Qu’est-ce que tu veux dire ? Que s’est-il passé ? Qu’es-tu ? »
La Cheonma de ma vie précédente.
En lui faisant face, j’en eus la certitude. Oui, c’était bien elle.
Sa présence n’avait rien à voir avec sa forme actuelle.
Un mélange de charme envoûtant et d’arrogance, auquel s’ajoutait l’aura écrasante d’un être au pouvoir absolu, irradiant une énergie impossible.
« Parfois, il vaut mieux ne pas savoir certaines choses. »
« …… Quelle absurdité. Ce n’est pas ce que je t’ai demandé. Qu’es-tu vraiment ? »
Je parlai, le visage déformé. Mon corps, d’où venaient ces mots, me semblait étrangement vide.
Un réceptacle brisé. Il semblait ne pas s’être correctement reconstitué. ✪ Novelight ✪ (version officielle)
« Pourquoi m’as-tu fait renaître ? Non… Est-ce que tu avais des souvenirs depuis le début ? »
Avait-elle gardé le souvenir de ma vie précédente ? Si c’était le cas, pourquoi avait-elle fait semblant de ne pas me connaître ?
Et pourquoi m’avait-elle fait renaître ?
Cheonma me répondit avec le même sourire sans joie qu’auparavant.
« Il n’y avait pas d’autre solution. C’est tout. »
« … Pas d’autre solution ? »
Elle n’avait pas eu d’autre choix que de me faire renaître ?
Les paroles de Cheonma me firent grimacer.
Ce n’était même pas une excuse digne de ce nom.
« Ce n’est pas une raison. »
« Tu m’as fait renaître parce qu’il n’y avait pas d’autre solution ? »
Quelle excuse absurde.
« Qu’attends-tu de moi ? Quel est ton but ? »
Mon ancêtre me l’avait dit.
Quand mon destin avait été bouleversé, c’était Cheonma qui avait eu le plus d’influence sur lui.
Ce n’était pas une coïncidence, mais le destin, avait-il affirmé.
Cheonma savait tout et m’avait poussé à faire ce choix.
Je n’y comprenais rien.
« …… Pourquoi ? »
Pourquoi as-tu fait ça ?
Quelle était ton intention ?
J’avais beau lui poser encore et encore la question, Cheonma me répondait toujours de la même façon.
Un rire sans joie et un air détaché.
Et pourtant, je ne cessai pas de parler.
« Très bien. Que tu aies changé mon destin ou quoi que ce soit, je l’accepterai. Mais… »
Je fixai Cheonma droit dans les yeux.
« Comment me connais-tu ? »
Tu as dit que tu t’appelais Yehwa.
On dirait que c’est le nom de Cheonma, mais…
« Je le sais. »
Je connaissais le véritable nom de Cheonma.
Pas exactement, mais j’avais l’impression que j’aurais dû le connaître.
Mais ce n’était pas le cas. Je l’ignorais, et pourtant je devais le savoir.
Cette contradiction me mettait mal à l’aise.
« Pourquoi est-ce que je ne le sais pas ? »
Pourquoi l’ignorais-je ?
Ne pas le savoir me rendait fou.
J’en devenais anormalement sensible.
Je fronçai les sourcils et repris :
« Est-ce que je te connais ? »
« …… »
À ma question, Cheonma ferma les yeux.
Un instant de silence passa.
« Eh bien… »
Cheonma parla doucement.
« À toutes tes questions… je ne peux pas répondre. »
Elle secoua la tête. À chaque mouvement, le brouillard dans l’air semblait se dissiper.
« C’est à toi de t’en souvenir. Sinon, je ne peux rien te répondre. »
« …… Alors qui est censé me répondre ? Qui doit me dire ce que j’ignore ? »
Cheonma se contenta de sourire sans répondre.
Puis elle reprit :
« Au fait… »
Elle dit quelque chose qui n’avait aucun rapport avec ma question.
« Je n’ai plus beaucoup de temps… »
Sa voix semblait calme, mais quelque chose tremblait sous cette apparente sérénité.
« Est-ce que tu pourrais m’appeler encore une fois ? »
« Quoi ? »
Comment voulait-elle que je l’appelle ?
Je n’y réfléchis pas longtemps.
Mais qu’elle me demande ça dans une telle situation, qu’elle dise qu’elle n’avait plus le temps… c’était absurde.
Qu’est-ce qu’elle racontait, là ?
Déconcerté, je grimaçai, incrédule.
Pourtant, étrangement, un autre mot franchit mes lèvres.
« Yehwa. »
Deux petites syllabes, prononcées calmement.
« Mm. »
À ces mots, Cheonma répondit :
« Merci. Tu m’as manqué, toi aussi. À plus tard. »
« Quoi… ? »
J’allais parler quand soudain…
Patatras !
L’aura oppressante qui entourait Cheonma se dissipa, et elle s’effondra.
« …… ! »
Avant qu’elle ne touche le sol, je me précipitai pour la rattraper.
À cet instant…
Rrrrriiip !
Un bruit de déchirure retentit dans l’air, puis quelqu’un sortit d’une faille dans l’espace.
« …… »
Une femme aux cheveux bruns, silencieuse.
C’était Yarang.