Chapitre 1 062
« Pourquoi es-tu encore en vie ? »
« Qu’est-ce que tu racontes ? »
À mes mots, Shin Noya grimaça. Je me figeai un instant, décontenancé par son expression grotesque.
« Non… ce n’est pas ce que je voulais dire. »
Je m’interrompis en plein milieu de ma phrase. Ce que je voulais dire était trop évident.
Je réfléchis soigneusement, puis repris la parole.
« Vraiment, pourquoi es-tu encore en vie ? »
« …Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de toi ? »
Finalement, je répétai la même chose. Noya poussa un soupir, complètement déconcerté.
« Pourquoi ? Ça te dérange que je sois en vie ? »
« …Tu poses vraiment la question ? »
Bien sûr que non. Ce n’était pas ce que je voulais dire, mais mes doigts tremblants trahissaient mon mensonge. En le voyant, Noya eut un petit rire.
« Ne te mets pas à faire dans le sentimental, maintenant. Ne va pas me prendre dans tes bras ou je ne sais quoi. »
« Désolé, mais je préférerais m’en abstenir aussi. »
« Maudit sois-tu. »
Hé hé hé.
Noya rit.
Je le regardai en silence, puis lui demandai :
« Mais, Noya… »
« Oui ? »
« …C’est vraiment… trop tard ? »
« Hum ? »
À ces mots, Noya ouvrit légèrement les yeux et laissa échapper un rire sans joie. Puis il tendit les bras.
Je traînai mes pieds lourds jusqu’à lui et le serrai dans mes bras.
« …Tss, tss. Quel idiot. Tout à l’heure, tu disais que tu ne voulais pas. »
« … »
Je gardai le vieil homme contre moi en silence, sentant sa main rugueuse caresser l’arrière de ma tête.
« Tu vois… »
Il s’interrompit en plein milieu de sa phrase. Sa voix avait changé.
« Qu’est-ce qu’il y a, maintenant ? »
En entendant cela, la voix de Noya se teinta d’amusement.
« Tu pleures ? »
« …Je ne pleure pas. »
« Si, tu pleures. »
« Non. Qui pleure ? »
« Ha ha ha ha ! »
Noya éclata d’un rire franc.
« Quel drôle de bonhomme. Tu fais le dur, et te voilà qui geins comme un enfant. »
« Je ne pleure pas ! »
« Hé hé. »
« Arrête de rire, maintenant. »
Je m’essuyai les yeux du revers de la main. Par chance, aucune larme n’avait coulé. Ce n’était probablement qu’un léger accès de mélancolie.
La honte.
Cette pensée perça dans ma voix et la fit trembler. J’avais failli me mettre à pleurer comme un enfant.
« …Alors, pourquoi est-ce arrivé ? »
Je parlai entre les dents, la rancœur perçant dans ma voix. Le sourire de Noya s’effaça.
« Ne t’avais-je pas dit de laisser tomber ? Moi… qu’aurais-je pu faire ? »
« Yangcheon. »
Sa main se posa sur le sommet de ma tête.
« Ça ne changera pas grand-chose, tu sais. Tu le savais déjà. Ça devait toujours finir ainsi : en s’accrochant avec encore plus d’entêtement à un désir insensé. »
« Mais… »
Malgré tout…
J’avais encore besoin de lui. Les mots me montèrent à la gorge, mais je ne parvins pas à les prononcer.
« Ça aussi, c’est un désir. »
Noya avait dû deviner ce que j’allais dire. Il l’avait toujours su.
« Que ce soit mon désir ou le tien, ça reste un désir. »
« …Alors, tu es mort à ma place ? »
« Mort à ta place ? Ha ha. Je n’ai rien fait “pour toi”. J’ai échoué, au bout du compte. Pour le reste, tu devras te débrouiller tout seul. »
« Tu ne regrettes rien… ? Tu as dit qu’il y avait des choses que tu voulais faire. »
Des choses qu’il n’avait pas pu achever. Il m’avait parlé de ce regret.
Il devait accomplir ce qu’il n’avait pas réussi à faire autrefois.
N’était-ce pas pour cela qu’il voulait que j’arrête le Démon de Sang ?
Quand je le lui rappelai, Noya me répondit avec un doux sourire.
« Ce n’étaient pas des choses que je voulais faire, mais des choses que je voulais voir. Tu le sais, n’est-ce pas ? Ce n’est pas différent, cette fois. »
« Alors… tu vas simplement partir ? »
Sans même voir ce que tu voulais voir ?
Sans accomplir à travers moi ce que tu comptais faire ? Tu vas simplement partir ?
« Je ne peux pas te laisser partir. »
Je ne pouvais pas le laisser partir comme ça.
S’il s’en allait…
Que me resterait-il ?
Je serais seul, sans celui qui connaissait mes secrets. Celui qui était resté à mes côtés, m’avait soutenu et m’avait enseigné. S’il disparaissait…
Que me resterait-il ?
« Je ne peux pas te laisser partir. »
J’essayai de le retenir, de le garder auprès de moi, mais…
« Yangcheon. »
Noya prononça mon nom d’une voix pleine de tristesse.
Avant que je puisse dire quoi que ce soit,
« Assez bavardé. Tu n’as pas le temps pour ça. »
Une voix glaciale fendit l’air.
Je clignai des yeux et levai la tête vers le ciel.
Là, au-dessus de moi…
« …Toi… »
« Ça faisait longtemps. »
Un être couvert de cheveux blancs, identique à moi, se tenait là, enveloppé de braises qui vacillaient et tourbillonnaient.
Je le fixai, stupéfait.
« Mon descendant incompétent. »
Le gobelin sourit et prit la parole.
Grondement.
Le sol trembla dans un rugissement assourdissant. Le champ et la forêt qui s’étendaient là n’étaient plus qu’une terre désolée.
Au milieu de ces ruines, quelqu’un exhala un souffle épuisé.
« Haa… »
À chaque expiration de l’homme, les alentours tremblaient.
« C’est ridicule. »
Il laissa échapper un soupir exaspéré, tout en riant.
Son corps était dans un état lamentable, à l’inverse de tout à l’heure. Son bras gauche avait été arraché. Son flanc semblait avoir été dévoré. De sa jambe droite, il ne restait que le genou, et son bras droit ne tenait plus qu’à un fil.
Normalement, son corps aurait déjà dû se régénérer, mais celui de Taechun ne guérissait pas.
« C’est la limite. »
Même le réceptacle qu’il avait fait évoluer grâce à sa vitalité avait atteint ses limites.
Il n’aurait pas dû être détruit aussi facilement, surtout qu’il était censé contenir la divinité.
Mais…
« …Ce n’est pas une plaisanterie. »
Malgré toute sa préparation, son corps avait atteint le point de rupture.
Il se trouvait là, devant lui.
« Qu’est-ce que tu es ? »
Taechun fixa les environs de son regard, le corps brisé. Là, il vit…
« Grrraaaac… »
Une bête immense au pelage blanc tremblait, des lances fichées de toutes parts dans son corps.
Elle avait les yeux cramoisis.
Taechun fronça les sourcils, perplexe, et observa la créature.
« Je ne comprends pas. »
Clac.
Il s’approcha lentement, s’appuyant sur sa jambe brisée.
« Pourquoi ? »
Plus il s’approchait, plus il en était certain. Non, il l’avait déjà compris pendant leur combat.
« Se pourrait-il que tu possèdes la divinité des Mille Royaumes, de Mangye ? »
« Grrrraaa— !! »
Clang— !!!
À l’approche de Taechun, la créature tenta de bouger. Malgré la douleur atroce et les liens qui entravaient son corps, elle essaya de charger de nouveau, sans se laisser décourager.
En la voyant faire, Taechun agita la main.
Bouuumm— !!
« Graaaah— !! »
Une lance tomba du ciel et se planta droit dans le dos de la créature.
« Quelle ténacité, vraiment. »
Le combat avait été brutal. D’une telle intensité et sans la moindre hésitation qu’il ne pouvait s’agir d’un affrontement ordinaire.
« Peu importe que ce ne soit pas une descente directe. »
Même s’il ne s’agissait pas de son corps véritable, Taechun ne s’était jamais attendu à devoir recourir à une telle méthode. Si son vrai corps était venu, comme cette remarque le laissait entendre, tout aurait été bien plus simple, mais c’était impossible.
« Mangye ne le permettrait jamais. »
Le véritable maître de cette terre ne l’aurait jamais permis. C’était ce que Taechun avait cru jusqu’alors.
« Étrange. »
Taechun laissa tomber ces mots et leva les yeux au ciel.
C’était vraiment étrange.
« Pourquoi ne réagit-il pas ? »
Une aurore cramoisie entra dans son champ de vision. La nuit était tombée.
La lune s’était levée, et même le domaine que Taechun avait déployé avait disparu.
« Pourquoi ne vient-il pas ? »
Un combat aussi acharné.
Pas n’importe quel affrontement : un combat entre maîtres. Et pourtant, Mangye n’était pas venu.
« Je comprends, maintenant. »
Arrivé jusque-là, Taechun comprit.
« Ah, je vois. »
Taechun rit.
Ce n’était pas que Mangye ne soit pas venu.
« Il ne peut tout simplement pas venir, n’est-ce pas ? »
Il ne pouvait pas venir, à présent.
Même si une telle aura divine émanait de là, soit il ne l’avait pas perçue, soit, même s’il l’avait perçue, il ne pouvait pas agir.
De ces deux possibilités, aucune n’était défavorable à Taechun.
Et si l’on songeait à la raison pour laquelle Mangye ne pouvait pas bouger…
« Ce serait à cause de toi ? C’est ce que je pense. Et toi, qu’en dis-tu ? »
« …Grrrraaa— !!! »
À ces mots, le monstre poussa un rugissement. Taechun pensait que c’était à cause de lui que Mangye ne pouvait pas bouger.
« Même incomplète, je ne pouvais pas ne pas la reconnaître. »
À l’intérieur du corps du monstre.
La puissance inimaginable qu’il recelait.
Depuis cette vaste terre, une force immense émanait du centre où toute vie convergait.
Deux forces, pouvoirs grandioses conférés par le monde immense.
L’un de ces pouvoirs émanait du corps de cette créature inconnue.
C’était vraiment déroutant.
« Qu’est-ce que ça peut bien être ? »
Elle ressemblait au Seigneur Dragon. Une puissance qui évoquait l’ancien maître arrogant effacé par Mangye.
« Comment… ? »
Cette forme était celle que Mangye avait autrefois possédée à l’origine. Comment deux pouvoirs pouvaient-ils être mêlés ainsi ?
Plus étrange encore, ce mélange se maintenait.
« Qu’as-tu fait ? »
Qu’est-ce que Mangye avait bien pu manigancer ?
Cette pensée lui traversa l’esprit, et Taechun secoua la tête.
« Peu importe. »
Peu importait de quoi il s’agissait. Après tout…
« Je n’ai qu’à me l’approprier. »
Si Mangye ne pouvait pas agir, la situation était idéale.
Quelle que soit son intention, cela n’avait aucune importance. Il suffisait à Taechun d’obtenir ce qui se trouvait devant lui.
Crac.
Le corps brisé de Taechun commença à se régénérer.
La guérison était beaucoup plus lente, mais elle n’était pas impossible.
« Le temps presse. »
La dégradation de son corps avait réduit le temps qu’il pouvait passer ici.
Il devait en finir rapidement.
Sur cette pensée, Taechun tendit la main vers le monstre.
À cet instant.
Crac— !!!
« … »
Taechun retira la main.
Une énergie tranchante passa devant le monstre.
La sentant, Taechun regarda dans une certaine direction.
« Ah, j’avais oublié un instant. »
Un fait qui lui avait échappé, occupé qu’il était à combattre la créature.
« Oui, toi aussi, tu étais là. »
Il n’était pas la seule présence dans les environs.
La silhouette qui avait lancé l’aura de l’épée. La femme aux cheveux noirs observait maintenant Taechun.
En la voyant, Taechun prit la parole.
« Ce n’est pas le moment pour ce genre de choses. Avant que tu ne fasses quelque chose d’inutile, veux-tu que je fasse preuve de clémence ? Tu veux te battre ? »
Aux paroles de Taechun, le vent se leva.
Fouuuush.
La femme, qui se tenait loin de là, se retrouva soudain devant le monstre, face à Taechun.
« Clémence ? »
Elle pencha la tête, comme si elle ne comprenait pas le mot.
« Tu déguises ton impatience en supplication. Quelle honte. »
« … »
À ces mots, Taechun fixa la femme en silence.
Elle était comme le monstre.
« Qu’est-ce que tu es ? »
C’était une question fondamentale.
Qu’était-elle ?
Au début, il avait cru qu’elle n’était qu’un vestige du Seigneur Dragon. Ou peut-être un fragment de puissance perdue.
C’est ainsi qu’il l’avait perçue.
« Qu’est-ce qu’elle porte ? »
Mais non.
Elle ne portait pas seulement cela.
Sinon, il n’aurait pas ressenti une telle impression.
« Qu’est-ce que c’est… ? »
« Le regret. »
« Quoi ? »
La femme lui répondit.
Elle répondait à sa question sur ce qu’elle portait.
« Sais-tu ce qu’il reste quand le temps infini se mêle à l’espoir ? »
Après une longue réflexion, elle était parvenue à une réponse limpide.
« La réponse, c’est le regret. »
Le regret.
L’impossible à atteindre, l’inaccessible.
Le désir sans fin de quelque chose.
C’est ainsi qu’elle l’appelait : le regret.
Parfois, elle l’appelait aussi l’amour.