Chapitre 1 038
Un grondement sourd résonna.
Dans le dos de Cheonma, une faille béa. Sa surface miroitait d’un violet profond, et une présence inquiétante s’en dégageait, impossible à confondre. Une brume noire et sinistre s’en échappa en se tortillant dans les airs. Sa seule vue me fit froncer les sourcils. Je savais exactement pourquoi.
Cette faille…
*C’est la même que celle qu’elle avait ouverte dans ma vie précédente.*
La déchirure dimensionnelle que Cheonma ouvrait souvent pour passer d’un monde à l’autre.
À première vue, elle ressemblait à la Porte de Magyeong, mais aucune bête démoniaque n’en sortait. Contrairement à la porte, elle semblait servir uniquement de moyen de transport — à moins qu’elle n’ait une autre fonction inconnue. Même moi, je n’avais jamais découvert ce qui se trouvait au-delà.
Sa nature évoquait vaguement le pouvoir dont Cheol Ji-seon s’était autrefois servi…
*Mais quelque chose cloche.*
Malgré cette ressemblance, je voyais bien que ce n’était pas la même chose. Une différence fondamentale séparait cette faille du pouvoir qu’avait utilisé Cheol Ji-seon.
*Pourquoi ne m’en suis-je pas rendu compte plus tôt ?*
Et surtout, pourquoi ne m’en étais-je pas souvenu ? Cheonma pouvait ouvrir des failles.
C’était déjà arrivé, au Pavillon du Dragon Divin…
*Elle était apparue par une faille, à l’époque.*
Celle qu’elle avait ouverte ce jour-là était presque identique à celle-ci. Alors pourquoi avais-je oublié un détail aussi crucial ?
« … Hé. »
« Hum ? »
« Qu’est-ce que c’est ? À quoi ça te sert ? »
« Hmm ? »
Cheonma tourna la tête vers moi, puis jeta un regard à la faille par laquelle elle était apparue. Elle leva sa main pâle et, d’un geste désinvolte vers le bas…
Kiiiiiiiik — !!!
La faille se referma dans un grincement effroyable, puis disparut sans laisser la moindre trace.
Cheonma me répondit alors :
« Chez moi. »
« … Chez toi ? »
« Ouais. Chez moi. »
À ces mots, je plissai les yeux. Qu’entendait-elle par « chez moi » ? Une idée me traversa soudain l’esprit.
« Si tu appelles ça chez toi… tu peux donc rejoindre Zhongyuan en passant par là ? »
Chez Cheonma, là où se trouvait Gu Ryunghwa.
Si elle appelait cet endroit sa maison, cette faille pouvait-elle mener là-bas ?
Je formulai mon soupçon à voix haute…
« Non. »
Cheonma pencha légèrement la tête, l’air intrigué, comme si ma question lui paraissait étrange.
« Ce n’est pas chez moi. »
« … Quoi ? »
Si cet endroit n’était pas chez elle, alors qu’était-ce donc ?
Mon incrédulité devait se lire dans ma voix, car une lueur passa dans les yeux de Cheonma, qui me demanda :
« Tu veux le voir ? Chez moi ? »
« … »
Qu’essayait-elle de me faire comprendre ?
« Si tu veux, je peux te le montrer. »
« Si tu es assez curieux. »
J’ouvris de grands yeux. Elle… me proposait de me le montrer ?
*Mais elle ne me l’avait jamais montré… pas une seule fois.*
Dans ma vie précédente, quelles que fussent les circonstances, elle ne m’avait jamais laissé voir cet endroit. Je ne le lui avais jamais demandé franchement, mais il suffisait que je laisse entrevoir ma curiosité pour que Cheonma me réponde toujours la même chose…
*« Tu es curieux, hein ? »*
Ses lèvres se retroussaient alors en un sourire moqueur qui m’était familier…
*« Alors cesse de l’être. »*
Même si le monde devait s’écrouler…
*« Quoi qu’il arrive, je ne te le montrerai jamais. »*
Ces paroles me revinrent en mémoire et mon regard se fit plus perçant.
À présent, elle me proposait de me le montrer avec une telle facilité, pour peu que je le lui demande.
La réponse me vint presque aussitôt, plus vite que je ne l’aurais cru.
« Je suis curieux. »
Oui, je l’étais. Si je pouvais le voir, alors autant y aller.
Je répondis sans hésiter…
« D’accord. »
Cheonma acquiesça, toujours aussi calme, puis bougea légèrement la main…
Kigigigigik — !!!
Ses griffes fendirent l’air…
La faille s’ouvrit de nouveau, semblable à la Porte de Magyeong teintée de violet qui était apparue tout à l’heure.
Sans attendre, Cheonma franchit le seuil miroitant.
Alors que sa silhouette commençait à se fondre dans l’obscurité, elle se retourna vers moi et lança :
« Suis-moi. »
« … »
Puis elle disparut.
Je restai seul face à la faille.
J’avais dit que j’étais curieux…
Mais était-ce vraiment sage de la franchir ?
*… Ma curiosité mise à part…*
Je marchais aux côtés de Cheonma avec beaucoup trop de naturel, sans réfléchir à ce que cela impliquait vraiment.
Et maintenant, j’allais la suivre dans un endroit qui ne respirait que le danger.
*Et si… c’était son intention depuis le début ?*
C’était possible.
Je n’aurais jamais dû baisser ma garde, et pourtant, quelque part en chemin, je l’avais déjà fait.
*… Tss.*
Cette pensée me fit hésiter.
Était-ce vraiment une bonne idée de m’aventurer dans l’inconnu ?
Alors que je tergiversais…
Kiiiiiiiing — !!
La faille commença à se refermer.
À cette vue…
Je bougeai.
Je franchis le seuil et m’enfonçai dans l’inconnu.
La première sensation qui m’envahit fut celle de la familiarité.
Le corridor de la faille était tissé de l’énergie démoniaque de Cheonma. Elle m’était familière, mais sa texture étrangère me mettait mal à l’aise.
Le passage s’étirait à l’infini devant moi. J’avançai, puis continuai d’avancer… mais je ne voyais jamais le bout.
Je restai sur mes gardes. Comment aurait-il pu en être autrement, alors que je traversais un espace entièrement façonné par le pouvoir de Cheonma ?
*Qui sait quand cette énergie décidera de montrer les crocs ?*
Le danger était palpable. J’avançai, chaque pas chargé de tension.
Ce corridor était-il vraiment sans fin ? Cette question me traversa l’esprit…
Mais à peine m’était-elle venue…
Une lueur apparut au loin. Était-ce la sortie ?
J’accélérai, attiré par elle malgré moi…
Hwaaaaaak — !!!
Ma vision se déforma ; les couleurs se tordirent et se brouillèrent, puis tout redevint net tandis que le paysage changeait.
« … Hein ? »
Je fronçai les sourcils, déconcerté.
Cet endroit…
Ne ressemblait en rien à ce que j’avais imaginé.
Je m’étais préparé à découvrir une terre désolée : une plaine desséchée, un ciel lugubre et vide, un sol si délabré qu’il s’effritait sous mes pieds.
Je pensais que ce serait comme ces terres oubliées, comme l’endroit où Mua avait jadis vécu.
Mais…
*C’est…*
Ce n’était pas du tout ça.
C’était… limpide. Le ciel était d’une pureté irréelle.
Il n’était pas tout à fait bleu. Il se parait des teintes chaudes d’un crépuscule sans fin, doré comme un soleil presque couché.
Pas un nuage, seulement un ciel immense et dégagé. Je sentais l’heure avancer : la lune n’allait pas tarder à se lever.
Quant à la terre…
Elle n’était ni stérile ni morte…
Mais couverte d’une mer d’herbe tendre et verte qui s’étendait à perte de vue.
Et le bruit…
Le doux murmure de l’eau me parvint aux oreilles.
Je tournai la tête et vis, au loin, un ruisseau limpide et scintillant descendre d’une vallée.
De hauts arbres se dressaient tout autour, leurs cimes formant une épaisse canopée verdoyante.
Cet endroit…
Ce ~Novelight~ n’était pas une ruine oubliée.
C’était… trop limpide.
Trop lumineux. Trop vivant.
Et pourtant…
« … Familier ? »
La sensation s’enfonçait plus profondément.
Cet endroit m’était familier.
Comme si je m’y étais déjà tenu autrefois.
« Quel est cet endroit… ? »
Cette familiarité me rongeait.
Pourquoi cet endroit m’était-il si connu, si lointain et si proche à la fois ?
« À première vue… on dirait presque Zhongyuan. »
Mais tous mes instincts me soufflaient…
Que ce n’était pas Zhongyuan.
Non…
Alors, où étais-je ?
Je tournai la tête, à la recherche de Cheonma.
« Où est-elle ? »
Où pouvait-elle bien être ? Je n’avais aucune idée de l’endroit où je me trouvais, mais il fallait d’abord que je la retrouve.
Le vent fit bruisser doucement les feuilles et les effleura contre moi. Un léger parfum flottait dans l’air.
Rien d’extraordinaire : une odeur familière, que j’avais rencontrée d’innombrables fois. Pourtant, dès qu’elle me parvint, une étrange émotion, comme un battement d’ailes, s’agita dans ma poitrine.
Cette sensation m’accompagnait depuis mon arrivée. Quelque chose d’étrange se dégageait de cet endroit.
Une sensation que j’avais toujours connue. Ou peut-être que j’avais longtemps désirée.
*J’ai beau regarder…*
J’avais l’impression d’être déjà venu ici.
« … Hah. »
Je laissai échapper un long souffle et rassemblai mon énergie. Quel que fût cet endroit, je devais d’abord retrouver Cheonma.
J’étendis mes sens à leur limite, cherchant sa présence.
Cheonma avait toujours été difficile à détecter. Sa présence était fuyante, discrète, un peu comme celle de Wi Seol-ah.
Je me préparai à devoir lutter…
Mais…
*Hein ?*
Ce n’était pas nécessaire.
Dès que j’étendis mes sens, je la sentis. La netteté de sa présence me parut étrange.
*Là-bas.*
Et elle n’était pas loin.
Sans perdre un instant, je me mis en mouvement. Je filai vers elle à grandes enjambées.
Les arbres défilèrent à toute allure tandis que je traversais la forêt. En un instant, j’arrivai à destination. Mes pieds s’enfoncèrent dans l’herbe tendre quand je m’arrêtai, mais un pli barra mon front à la vue du spectacle qui s’offrait à moi.
On avait dégagé une clairière au cœur de la forêt. Rien de naturel là-dedans…
C’était un jardin, aménagé avec soin et conçu avec une intention précise.
Drururuk — ! Tak !
Le grincement régulier d’une roue à eau me parvint aux oreilles.
Mon regard suivit le son jusqu’à un étang, où la roue tournait sans relâche et alimentait le courant.
Sous la surface de l’eau, des carpes koï nageaient en décrivant de gracieuses courbes, leurs écailles étincelant de couleurs éclatantes.
Une seule idée me vint devant ce spectacle…
La paix.
Rien d’autre.
Simplement… un lieu paisible et magnifique.
Une chaleur douce et profonde émanait du jardin bien entretenu et enveloppait mes sens.
C’était incroyable. Qui aurait cru qu’un lieu aussi serein existait au-delà du voile de cette dimension inquiétante aux reflets violets ?
Et…
*Elle a appelé cet endroit chez elle ?*
Cheonma elle-même avait désigné cet endroit comme sa maison.
Cette pensée me trotta dans la tête et je me surpris à observer les alentours en silence. Pourquoi avait-elle créé un lieu pareil ici ?
Était-ce Cheonma qui l’avait bâti ?
Pourtant…
*Même ça m’est familier.*
Mon regard se posa sur la petite maison au cœur du jardin. Elle n’était pas grande…
Une demeure modeste, bâtie en bois vieilli, dont l’usure avait été adoucie par les soins et l’affection qu’on lui témoignait. Le temps avait marqué la structure, mais l’attention et le dévouement consacrés à son entretien ne faisaient aucun doute.
Ce genre de maison n’avait rien d’exceptionnel. C’était le type de demeure simple que j’aurais pu voir n’importe où à Zhongyuan. Il n’aurait pas été étrange que je la reconnaisse…
Mais…
*Non. Ce n’est pas ce genre de familiarité.*
Elle ne m’était pas familière parce qu’elle ressemblait aux maisons de Zhongyuan, ni parce qu’elle me rappelait un lieu que j’aurais traversé il y a longtemps.
Cette familiarité…
Elle était plus profonde.
Elle ne venait pas d’un souvenir, mais de mon instinct, brut et inébranlable.
Je le savais…
J’avais déjà vu cet endroit.
Pas un endroit qui lui ressemblait…
Cet endroit précis.
Ce n’était pas mon esprit qui me le disait…
C’était quelque chose de plus profond.
Peut-être…
Mon cœur.
Boum.
Il battait à tout rompre.
Le parfum, le paysage, l’air lui-même… tout autour de moi faisait battre mon cœur lourdement, avec insistance.
Ma vision trembla.
Je restai immobile, sans voix, incapable de détacher les yeux de la petite maison.
Les secondes passèrent…
Puis les minutes…
Jusqu’à ce que…
« Ici. »
Une voix.
Ce seul mot rompit le silence et je me tournai vers elle.
De l’autre côté de l’étang, assise sur la véranda de la maison en bois…
Cheonma.
Ses longs cheveux noirs ondulaient doucement dans la brise, tandis que le bruit de la roue à eau formait un paisible fond sonore. La lumière dorée du soleil couchant baignait le paysage et enveloppait sa silhouette d’un éclat doux, presque irréel.
Elle plissa les yeux pour se protéger de l’éclat du soleil, puis leva une main afin de faire écran à ses yeux violets.
Son regard, calme et lointain, rencontra le mien…
Puis…
« Ici. »
Elle tapota deux fois la place à côté d’elle.
Un geste simple, léger, sans un mot.
Mais son intention était claire…
Elle me disait de venir.
Et à cet instant…
— Viens. Assieds-toi là.
Sa voix…
Elle effleura mes oreilles…
Mais ses lèvres…
N’avaient pas bougé.
C’était bien sa voix…
Pourtant, elle n’avait pas parlé.
Malgré cela…
Mon corps bougea.
Sans savoir pourquoi, sans me poser de question…
J’avançai et m’assis à côté d’elle.