Chapitre 4
Le soleil allait bientôt se lever.
À l’aube, les premières lueurs du soleil chasseraient la profonde obscurité, révélant au monde les arbres morts et tordus. À l’aube, la forêt serait toujours aussi silencieuse, sans la moindre âme qui vive en son sein.
À l'aube....
« Où nous ont-ils envoyés... »
Le lieutenant colérique grimaçait. Affalé contre le tronc d’un arbre, son visage était couvert de poussière. Son allure rude et noble perdait de son éclat, alors que ses yeux erraient à travers la forêt.
Personne n’était témoin de ce pathétisme. L’homme était seul, et il avait échoué.
Échouer... Même si cette pensée le révoltait, il espérait avoir échoué au plus profond de son être.
Ils devaient retrouver leurs camarades avant le lever du jour. Pour ne pas perdre une seconde, le commandant et ses lieutenants s’étaient séparés.
Ils avaient passé des heures à fouiller la forêt sans rien trouver.
Puis vint l’aube.
Du moins, elle aurait dû venir.
Le ciel ne s’était pas peint d’une douce couleur lilas et l’obscurité régnait toujours en maître dans ces lieux.
Elle n’était pas un problème, mais...
Détournant le regard vers un coin sombre un peu plus loin, il murmura d’une voix abattue :
« Tu as une idée de ce qui se passe ? »
Une voix calme et froide lui répondit, semblant provenir d’un des arbres :
« Non. Je ne sais pas. Dimil est revenu ? »
Le commandant sortit des ténèbres, toujours le même. Si ce n’est que ses habits étaient légèrement froissés.
Son expression, elle, n’avait pas changé et il ne semblait pas affecté par la nature étrange de cette forêt.
Ou il le cachait vraiment bien.
Quoi qu’il en soit, le calme de son supérieur ne sembla pas interpeller l’homme rude, qui se contenta de secouer lentement la tête.
Les pas du commandant résonnèrent encore un moment avant qu’ils ne cessent pour de bon, lorsqu’il s’assit lui aussi au pied d’un arbre, faisant face à son lieutenant.
Un silence gênant, mais bienvenu, s’installa entre eux.
Mais ils savaient qu’ils n’avaient pas le temps...
Le capitaine rompit le silence :
« Qu’en penses-tu ? »
La lueur dans les yeux du lieutenant s’illumina d’un coup et il se moqua :
« Ha ! Ce que j’en pense ? Je pense que c’est la merde ! Voilà ! »
Son apathie précédente n’était plus, remplacée par son cynisme habituel.
Son capitaine se contenta de le fixer.
Voyant cela, il poursuivit avec toujours autant de ferveur :
« Pourquoi tu continues à chercher ?! »
Serrant les dents, ses mains pressaient la terre, prêtes à la creuser.
Il en avait marre.
Marre de faire semblant.
Marre de suivre les ordres d’un petit idiot...
D’un bond, il se leva en criant :
« Tu sais qu’ils sont sûrement morts ! À quoi sert cet entêtement ? Tu penses que tu es une sorte de héros ?! Ahh... Pourquoi dois-je suivre un putain de gamin. »
Le visage serein du capitaine se crispa. Sa présence se fit plus lourde.
« Nous n’en sommes pas sûrs. Si c’était toi, voudrais-tu qu’on t’abandonne sans essayer ? »
Le regard du commandant se posa sur son lieutenant.
Celui-ci attendit un peu avant de répondre, se tournant vers l’arbre sur lequel il était adossé plus tôt.
Son visage arborait toujours une terrible grimace et ses dents se serraient de plus en plus, mais ses pas étaient lents et hésitants.
Il s’approcha de l’arbre et posa la main contre son tronc froid et sec.
« Peut-être. »
Il voulut poursuivre, mais à peine eut-il fini de parler qu’une terrible rafale de vent assaillit la petite route.
Les arbres tremblaient sous sa force, presque sur le point d’être déracinés, et un voile de poussière enveloppa le petit sentier.
Les deux hommes, quant à eux, restèrent parfaitement immobiles.
Le mur de poussière se dissipa rapidement révélant la silhouette d’un jeune homme.
Ses longs cheveux noirs étaient parfaitement en ordre, rassemblés en une queue de cheval. Ses yeux étaient tels de l’onyx, alors que sa tunique, tout aussi noire, était en parfait état.
Son visage, lui, ne renfermait aucune émotion.
Et il ne ressemblait pas vraiment à un être humain...
En fait, cet homme était entièrement fait des ténèbres les plus profondes.
Il ressemblait cependant comme deux gouttes d’eau au plus jeune lieutenant, et il pointait en ce moment même l’endroit d’où il était apparu du doigt.
Cela prit un instant aux deux hommes pour le reconnaître.
Moins à cran, un bref sourire se logea sur le visage du lieutenant.
« Petit Dim... Tu... les as vraiment retrouvés ? »
La voix de l’homme colérique tremblait, oscillant entre espoir et délivrance.
L’incarnation hocha la tête.
" Ah... bordel enfin..."
Ses camarades... Ils n’étaient finalement pas morts.
Peut-être qu’ils n’avaient pas fait tout ça pour rien finalement.
Alors qu’il appréciait cette nouvelle perspective, le capitaine demanda :
« Sont-ils vivants ? »
Hein ?
L’homme rude se crispa.
Son cœur manqua plusieurs battements alors qu’il fixait l’incarnation.
Le manque d’émotion de l’être de ténèbres était de moins en moins rassurant et son absence de réaction poussait les deux hommes à bout.
Finalement, il haussa simplement les épaules.
L’un d’eux voulut poser une autre question, mais la silhouette s’élança, disparaissant dans les profondeurs de la forêt.
Malgré les questions et les doutes qui pesaient sur eux, ils ne se laissèrent pas distancer.
C’est ainsi que trois personnes se déplaçaient à toute vitesse entre les arbres, esquivant leurs longues branches semblables à des mains lugubres.
Le lieutenant ne voulait pas qu’elles l’attrapent... Même si, en ce moment, ce qu’il ne voulait vraiment pas, c’était s’enfoncer plus profondément dans cet endroit.
Tout cela était trop étrange.
Regardant le dos robuste de son capitaine, qui semblait avancer sans la moindre hésitation, l’homme colérique grogna.
Vers où allaient-ils ? Qu’allaient-ils trouver ?
Sertyn avait tellement de chance... Elle devait déjà avoir quitté la forêt, à l’heure qu’il est — quelle que soit l’heure dans cet endroit maudit.
L’obscurité environnante était soudain plus accueillante, l’invitant presque à se réfugier en son étreinte.
Néanmoins, cette pensée fugace n’eut pas le temps de fleurir dans son esprit. Il la chassa aussitôt, se forçant à aller de plus en plus vite.
Il n’était pas un lâche, et sûrement pas un traître. Il allait continuer.
Le commandant remarqua ce léger regain de confiance et accéléra le rythme, se rapprochant du double de ténèbre.
Il était heureux et soulagé de voir que son lieutenant avait ignoré ses hésitations, un peu. Ils allaient en avoir besoin.
Détournant son regard vers l’incarnation, son soulagement s’estompa.
C’était presque indiscernable à l’œil nu, mais il était indéniable qu’elle disparaissait.
Chaque seconde, les ténèbres qui la constituaient étaient moins profondes, moins impénétrables. Ses membres devenaient un peu plus flous et grossiers, alors que ses mouvements étaient plus apathiques et faibles.
Évidemment, elle restait rapide. Extrêmement rapide. Mais la vérité était là.
L’incarnation allait bientôt disparaître.
En effet, le capitaine le savait déjà. Il connaissait les capacités de son subordonné.
Néanmoins, quelque chose n’avait pas de sens.
Lorsque Dimil utilisait sa capacité, son corps réel était endormi et complètement vulnérable.
C’était sûrement pour cela que le lieutenant rude avait directement supposé que les autres étaient vivants. Dimil ne pouvait utiliser librement son pouvoir que si Omod et Placide le protégeaient.
Mais s’ils n’étaient pas vivants...
Le capitaine appréhendait ce qu’il allait voir une fois là-bas.
Les minutes finirent par passer, se transformant en heures.
Si, au début, ils étaient fatigués, maintenant ils arrivaient à peine à maintenir un pied devant l’autre.
Leur avancée devint plus discontinue, oscillant entre un rythme effréné et une progression beaucoup plus modeste. Désormais, ils ne faisaient que marcher, avançant pas à pas.
Ils étaient trop fatigués pour courir à nouveau et, de toute manière, l’émanation de Dimil était elle aussi incapable de le faire.
Ses jambes, autrefois décorées par une fresque de muscles complexes et puissants, ressemblaient maintenant à de simples bâtons, la faisant trébucher assez souvent.
Et c’était pire pour le reste du corps.
Elle n’avait plus de bras et les ténèbres qui la constituaient étaient à peine plus profondes qu’une légère ombre.
Ce spectacle était assez décourageant.
Le capitaine avait depuis longtemps laissé tomber son masque de froideur au profit d’un froncement de sourcils qui s’accentuait de plus en plus.
Que se passait-il ?
Il sentait quelque chose.
Quelque chose de très familier.
Le capitaine observa les alentours, son expression devenant de plus en plus sombre.
La partie de la forêt dans laquelle ils venaient de pénétrer était entièrement saccagée. Les arbres étaient soit brisés, soit complètement arrachés.
L’incarnation ne semblait pas du tout perturbée, avançant toujours.
Le capitaine suivit, absorbé par cette scène terrible.
Le lieutenant, quant à lui, semblait trop fatigué pour s’attarder sur quoi que ce soit.
Regardant les yeux vitreux de son subordonné, il semblait simplement se contenter de marcher, ne faisant aucunement attention à ce qui l’entourait.
Pour une raison ou une autre, le capitaine murmura :
« Nous y sommes presque. »
Son intonation était fébrile et sans réelle conviction, se perdant entre les troncs brisés et, de toute manière, le lieutenant ne semblait même pas avoir entendu...
Le commandant soupira et fit face au paysage détruit devant lui.
Ici et là, de larges cratères étaient créés par le vide laissé par les arbres centenaires. On aurait dit qu’une tempête s’était abattue sur cette partie de la forêt, ne laissant rien d’autre que des ruines.
Un léger frisson lui parcourut l’échine face à l’idée de combattre celui qui avait fait cela. Il n’était pas au meilleur de sa forme, l’homme rude derrière lui ne l’était pas non plus, et le petit Dim, lui—
Ses pensées s’arrêtèrent net alors qu’il passait devant un autre cratère, identique au précédent.
Il faillit presque ne pas le remarquer à cause de la fatigue.
Au fond de ce trou, un corps gisait, inerte. Le jeune homme à l’intérieur était violemment lacéré, sa tunique noire déchirée révélant son torse meurtri. Une de ses jambes était brisée, réduite en miettes, alors que son visage était méconnaissable, entièrement recouvert de sang.
Le capitaine le reconnut malgré cela.
C’était Dimil.
Ne perdant pas de temps, le commandant sauta dans le trou, prenant le jeune homme entre ses mains. Même le lieutenant rude reprit ses esprits face à cette situation, s’élançant lui aussi dans le cratère.
« Il va bien ! »
La voix de l’homme colérique était empreinte d’urgence. Lui aussi avait les mains posées sur une des plaies.
Déchirant la tunique du blessé, le chef l’enroula autour d’une blessure particulièrement terrible, puis rassura son subordonné :
« Il s’en sortira. »
Il était toujours vivant. En fait, il savait qu’il était toujours vivant, car l’incarnation ténébreuse était encore là. Même s’il avait perdu beaucoup de sang, il semblait avoir réussi à contenir une grande partie de l’hémorragie jusqu’à maintenant.
Il avait donc invoqué l’être ténébreux pour les guider jusqu’à lui, tandis qu’il restait là, dans une relative sécurité, probablement après avoir vaincu son ennemi.
Cependant, il n’y avait pas d’autre cadavre ici...
Il est vrai qu’il ne pouvait pas vraiment voir quoi que ce soit dans cet endroit dévasté et que l’adversaire aurait très bien pu être immatériel, mais quelque chose le mettait mal à l’aise.
Ses soupçons s’accentuèrent lorsqu’il vit l’incarnation de Dimil ignorer son maître, continuant d’avancer sans se retourner.
Elle s’éloignait de plus en plus et le malaise du commandant devenait de plus en plus suffocant.
Ses mains lâchèrent le corps blessé qu’elles tenaient et ses jambes fatiguées se relevèrent.
Il laissa les deux lieutenants derrière lui, suivant les ténèbres en forme d’homme.
Jusqu’à ce qu’elle s’arrête.
Il s’arrêta lui aussi à quelques pas d’elle et vit un immense gouffre sans fond qui semblait s’étendre dans toutes les directions.
L’incarnation était au bord du précipice, son visage dirigé vers le bas.
Le capitaine se rapprocha un peu plus du gouffre. Chaque pas le rapprochait davantage de l’abîme.
Son cœur battait la chamade. Il sentait qu’il allait exploser sous le poids de la pression. Pour la première fois depuis le début — et peut-être depuis des années — il avait perdu son sang-froid.
Il n’était plus qu’à un mètre de tomber.
À un mètre de la mort.
Son regard se dirigea d’abord vers l’être ténébreux qui pointait cette fois le fond du gouffre du doigt.
Le visage de ténèbres était toujours aussi jeune, beau, même si maintenant il n’était plus entièrement vide d’émotion.
Il était triste.
Le commandant suivit le doigt et sonda l’abîme.
La première chose qu’il vit dans l’obscurité fut une majestueuse tour déchue, condamnée à ne plus jamais toucher les cieux. À ses pieds, une ville immense et labyrinthique s’étendait, occupant presque la totalité du fond.
Il ne s’y attarda pas.
Portant son attention vers la périphérie de la ville, juste en dessous de lui, le chef parvint à voir deux silhouettes vêtues de tuniques noires qui se dirigeaient vers la cité.
Son visage se crispa à leur vue. Il était clairement capable de voir les deux corps malgré la distance.
Il voyait deux personnes sans tête s’avancer vers la ville.
L’un d’eux était immense, mesurant presque deux mètres. Il tenait une étrange boule entre ses mains, la plaçant au niveau de son torse comme s’il s’agissait d’un trésor précieux.
L’autre était un peu plus petit et ne tenait rien du tout.
Le visage du chef s’assombrit encore davantage lorsqu’il remarqua que la boule tenue par le corps n’était rien d’autre qu’une tête.
La tête d’Omod.
Ils les avaient retrouvés.
Ils avaient réussi.
Échouer ?
Cela n’avait plus d’importance.
Les silhouettes continuaient de s’enfoncer dans la ville et lui continuait de les regarder.
Il continua pendant longtemps...
Finalement, il ressentit une présence à sa droite.
Le lieutenant rude.
Le capitaine ne savait pas quand il l’avait rejoint, témoignant avec lui de l’horreur au fond du gouffre, mais il semblait qu’aucun des deux ne voulait parler.
L’incarnation ténébreuse était aussi avec eux.
Puis elle disparut.
Voyant cela, le commandant se redressa et se détourna. Son expression était aussi froide que d’habitude et sa voix égale et linéaire :
« Il est temps de partir. »