Chapitre 3
« Nous… Nous sommes prêts à faire machine arrière, ma dame. »
Le soldat jeta un regard soucieux à la lieutenante, qui était d’une humeur massacrante. Il l’avait raccompagnée jusqu’à leur cortège, car le commandant avait décidé de la laisser ici pour guider les autres en son absence.
Néanmoins, elle voulait elle aussi retrouver ses camarades…
Après une longue pause, elle finit par répondre :
« Bien, partons sans plus tarder. »
Hochant la tête, le soldat s’apprêta à s’éclipser, mais la lieutenante le retint un instant :
« D’ailleurs, soldat, comment t’appelles-tu ? J’ai la vague impression de te connaître. »
Le soldat fut surpris. En effet, il connaissait bien la dame Sertyn, il avait servi quelques fois sous ses ordres — directs ou indirects — durant la grande guerre, mais il ne s’attendait pas à ce qu’elle se rappelle de lui…
Manquant presque de trébucher, il se redressa et lui dit poliment :
« Oh oui, j’ai déjà servi sous vos ordres, ma dame. Mais pour ce qui est de mon nom… Eh bien, je l’ai perdu il y a bien longtemps, j’en ai peur. »
Sertyn lui lança un regard compréhensif.
Perdre son nom devait vraiment être déroutant, c’est le moins qu’on puisse dire.
Malgré tout, il ne reçut pas plus de son attention. Elle était peut-être restée derrière, mais sa tâche n’était pas de tout repos. Loin de là.
Elle devait prendre la tête de la troupe.
La guider à travers ce lieu inconnu.
Et vite. Le plus vite possible.
Le fait de devoir quitter la forêt n’avait pas été facile à entendre pour les soldats. Le calme qui régnait sur le cortège se transforma soudain en un perpétuel bruit, chacun allant de sa théorie.
Alors que Sertyn s’approchait d’eux pour prendre la tête du convoi, la plupart des voix se turent. La présence de la lieutenante était assez pesante et inspirait autant la peur que l’admiration.
Elle appréciait ce silence, parfois troublé par les grincements des charrettes et le bruit des pas, même si, ici et là, quelques téméraires continuaient dans leurs tergiversations.
« Tu penses que c’est un ordre des Anciens ?… »
« Putain… On a marché toute l’après-midi dans cette forêt et maintenant on doit partir. »
« Hey, t’as entendu pour Placide et Omod ? À ce qui paraît, ils donnent pas de signe depuis quelques heures. »
Sertyn passa outre cela, les ignorant. Elle atteignit rapidement la tête du convoi et ouvrit la marche.
Le soldat sans nom était beaucoup plus en arrière, constituant la queue du cortège.
Il marchait à la droite d'une des charrettes, profitant d'un rare moment de repos.
En effet, les maudits véhicules n'avançaient pas tout seuls.
C'est bientôt à moi, bordel...
Cette pensée, qui l’aurait irrité, n’avait maintenant étrangement aucun effet.
Il savait pourquoi ils devaient tous partir… Tout le monde connaissait plus ou moins les grandes lignes, certes, mais lui avait vu… Il avait vu la tête, il avait vu la macabre scène de combat et il avait surtout vu l’inquiétude logée dans le visage du commandant et des lieutenants.
Les autres les avaient toujours considérés comme de puissants guerriers, inébranlables, et c’était le cas, mais… il n’arrivait pas à oublier l’image de leurs visages pleins de doute et… de peur ?
Non, impossible ! Ce… Ce n’est pas le cas.
Il refoula cette dernière pensée au plus profond de son être et soupira. L’air était frais et il faisait bon dans la forêt. Il n’y avait pas vraiment grand-chose d’intéressant à faire, mais il appréciait le calme. Ce n’est pas comme s’il pouvait converser avec qui que ce soit de toute manière. Il ne connaissait personne et personne n’était vraiment d’humeur à parler…
Les heures passèrent ainsi.
Parfois, quelques personnes l’interpellaient soit pour être éclairées sur quelque détail, soit par ennui. Ces interactions ne lui déplaisaient pas vraiment. En fin de compte, il se retrouva à apprécier la compagnie d’un jeune homme vantard, qui lui racontait ses exploits durant la grande guerre.
Ces histoires étaient à dormir debout, mais elles avaient le mérite d’être divertissantes.
Le jeune homme le regardait, l’air fier, ses yeux noirs cachant à peine son excitation.
« … et c’est comme ça que j’ai tué l’un de leurs champions émérites. »
Le soldat sans nom n’en croyait pas un traître mot.
Il allait lui dire que tout cela était plutôt tiré par les cheveux, mais il sentit une main se poser sur son épaule.
Un homme dans la fleur de l’âge, dont le visage était recouvert d’une barbe bestiale, le fixait. Des gouttes de sueur luisaient sur sa tête et sa respiration était décousue.
L’homme ne lui adressa aucun mot, se contentant d’indiquer la charrette.
Le pauvre avait sûrement dû aller plus vite et donc fournir un effort supplémentaire… Ce qui veut dire qu’il le devait lui aussi.
Merde…
Il commençait déjà à regretter le temps passé avec le vantard. Même si la vue de celui-ci attirant le pauvre barbu pour lui conter ses récits le fit relativiser…
Ça ne me manque pas tant que ça finalement.
S’empressant vers la charrette, il se baissa un peu, passant sous les brancards en bois, avant de les soulever.
Il tenait fermement leurs extrémités, se déplaçant péniblement.
Lourd…
Et pour cause.
Ces maudites charrettes contenaient des ténèbres spéciales produites par l’un des Anciens.
Finalement, il s’habitua au rythme effréné du cortège, même avec ce terrible poids sur le dos. De toute façon, ils avaient déjà marché des heures durant, donc il ne devait plus être très loin de quitter la forêt.
Encore un peu. Encore un... qu'est ce qui se passe ?
La forêt restait la même, malgré toute la distance parcourue.
Ils auraient dû se retrouver aux abords de la forêt, là où la densité des arbres devait être moindre, à l'heure qu'il est, mais il ne voyait aucun signe de désépaississement.
Sa poigne se resserra et ses pas devinrent plus lourds.
Il pensait au début qu’il voyait des choses. Peut-être sa perception du temps était-elle biaisée ? Ou bien ces moments avec le vantard étaient bien plus ennuyeux qu’il ne le laissait paraître, faisant passer des minutes pour des heures ?
Mais cela n’avait pas de sens…
Il se rendit vite compte qu’il ne voyait pas des choses lorsque la plupart de ses camarades jetaient des regards inquiets vers les arbres qui les entouraient.
Pourtant, personne ne disait rien. Il semblait qu’aucun ne voulait s’exprimer, chacun espérant s’être trompé.
Mais soudain, une voix rauque résonna.
C’était un soldat comme eux, qui s’arrêta immobile pendant un instant avant de briser la glace :
« Quelque chose d’étrange nous arrive… »
Un léger courant d’air envahit le soldat sans nom, le faisant frémir. Ce courant semblait venir des entrailles de la forêt. Et il voulait se retourner…
Ses camarades ressentaient la même chose, leur nuque devenant soudain raide.
Il dut lutter pour ne pas le faire. Il était certain que l’obscurité derrière ne le laisserait pas la sonder sans représailles.
Ignorant cette envie, il se concentra plutôt sur l’homme immobile, qui venait de confirmer ses soupçons.
En fait, tout le monde portait son regard sur lui, comme s’ils attendaient qu’il les éclaire.
Mais… il ne le fit pas. L’homme à l’allure mature arborait un terrible froncement de sourcils.
Au bord de la route, l'homme voyait le cortège défiler devant lui, accompagné des regards inquiets des soldats.
Quand le sans-nom arriva à son niveau, il put remarquer que les mains de celui-ci tenaient fermement son fourreau, alors que ses yeux se déplaçaient frénétiquement dans tous les sens.
Cette vision le troubla légèrement.
Peut-être qu’il devait faire de même, lui aussi…
Mais non. Les ordres étaient de quitter cette forêt au plus vite et s’attarder pour quelques événements étranges n’en valait sûrement pas la peine.
À part si l’événement étrange ne les laisse pas quitter la forêt.
La bouche du soldat sans nom se crispa un moment. Il s’apprêtait à convaincre son camarade de continuer sa marche et de ne pas prendre de retard, mais tout à coup, tout le convoi s’arrêta.
Il faillit même trébucher, étant à quelques mètres de rentrer en collision avec une autre charrette.
Merde…
Reprenant ses esprits, il ne pouvait que remarquer une sphère noire au beau milieu des soldats, à quelques mètres de lui.
Les ténèbres qui la constituaient ne tardèrent pas à s’évaporer, révélant le corps d’une femme blonde.
C’était Sertyn.
Et elle n’était pas seule...
Sur la pomme de sa main, une légère lueur écarlate brillait tel un phare dans un océan d’obscurité.
Alors que sur l’autre main, un crâne qu’elle tenait grâce à quelques fils noirs qui lui servaient de cheveux, se balançait au gré du vent...
Il ne pouvait que reconnaître ce crâne.
Un immense bruit vint troubler le silence, alors que la charrette qu’il tenait il y a quelques instants tombait au sol.
Tout le monde l’observait. Mais lui s’en foutait, car il pouvait jurer que la lieutenante avait laissé le crâne là où il était.
Ce qui veut dire que…
Non. Non !
Ce n’était pas possible. Elle avait dû le prendre avec elle sans qu’il ne le remarque, c’était la seule explication.
Regardant la lieutenante avec une pointe d’espoir, il ne put se rassurer.
Elle aussi était troublée. La réaction de son soldat avait dû lui montrer qu’il s’agissait bien du même crâne.
Ses yeux bleus étaient vides, un moment, avant d’être envahis d’une détermination sans limite.
Les soldats qui l’entouraient devinrent un peu moins moroses et apeurés, et les ténèbres dansaient autour d’elle.
L’homme sans nom fut absorbé par cette scène avant d’être envahi par l’obscurité.
Il était en sécurité dans leur étreinte.