Chapitre 5
« Putain ! Pourquoi on doit faire demi-tour ? On en a encore pour longtemps dans cette foutue forêt ! »
Un homme à la fleur de l’âge criait seul. Cette attitude étrange lui valut quelques regards réprobateurs et inquiets, même si la plupart avaient déjà conscience de sa nature... particulière.
Pour cette raison, l’homme était plus ou moins isolé. Personne ne s’approchait trop de lui, personne ne lui parlait et personne ne le regardait vraiment dans les yeux.
Même dans un convoi contenant des milliers de personnes, il était tellement seul.
Mais cela ne le dérangeait pas. Il était son meilleur confident après tout, les autres ne pouvaient pas prétendre à ce titre. Plus maintenant.
« Il parle encore tout seul ? »
« Mmh... »
Un peu plus devant lui, deux soldats marchaient côte à côte derrière une charrette imposante. Ils avançaient à un rythme infernal, après tout ce qui s’était passé.
D’abord, ils ne pouvaient pas quitter les bois, et ensuite, l’aube qui ne voulait pas se lever.
Ils étaient certes l’élite de leur clan et des événements comme celui-ci n’allaient certainement pas avoir raison de leur résilience, mais personne ne se laissait aller à parler. La troupe était silencieuse, jusqu’à ce qu’il brise l’ambiance solennelle.
Les deux soldats ne s’attardèrent pas trop sur lui.
L’un d’eux, une femme de petite taille, mit un peu de temps avant de détourner le regard.
« La grande guerre n’a épargné personne... »
Ses yeux étaient remplis d’empathie, de compréhension et de peur. Se concentrant sur ses pas, qui s’enchaînaient de plus en plus vite, la jeune femme se tut un moment et dégagea une mèche brune particulièrement gênante avant de continuer d’une voix douce et tremblante :
« Heureusement qu’on n’y participe plus. »
L’homme qui était devant elle la surplombait d’une tête ou deux et son visage fermé était orienté vers la charrette. Il ne répondit pas directement, visiblement absorbé par le véhicule qui avançait à un rythme soutenu.
Finalement, il émit un léger gémissement, puis un autre.
La femme hocha la tête. Elle avait visiblement compris ce que voulait dire son camarade et lui répondit :
« Oui, tu as raison. C’est vrai que cet endroit aussi est effrayant à sa façon. »
L’homme gémit à nouveau, marqua une pause puis poussa un soupir.
Soudain, la jeune femme rougit légèrement. Elle jouait avec la mèche rebelle qui brouillait à nouveau sa vue, alors qu’une petite bouffée de chaleur l’envahit, la faisant presque trébucher.
« Ahh... Ça te va si t’es avec moi... Je... je vois. »
Sa voix était faible et un léger sourire se dessina sur son visage.
Aucun des deux ne parla après ça. Ils se contentaient d’avancer et d’écouter les tribulations du fou.
Le cadre n’était pas parfait et ils n’étaient tous les deux pas sous leur meilleur jour, mais elle était étrangement heureuse. Du moins jusqu’à ce que la charrette s’immobilise et qu’un autre soldat, recouvert de sueur et à peine capable de parler, ne se dresse devant elle.
C’est déjà mon tour...
Sa bonne humeur fut balayée en un instant. Pas entièrement, c’est vrai, mais assez pour qu’elle maudisse la guerre qui les avait privés de leur bétail et de leurs montures.
Allez, c’est bientôt fini.
La jeune femme passa sous les brancards et les souleva avec une aisance déroutante.
Elle était petite et son corps n’était pas particulièrement bien bâti, pourtant elle avançait au rythme du cortège sans perdre sa lancée. Du moins pendant les premières heures.
Plus le temps passait, plus elle avait l’impression de déplacer une montagne au lieu d’une charrette.
Pourquoi c’est aussi lourd...
Plusieurs fois, elle se tournait brusquement, vérifiant s’il n’y avait vraiment aucun de ses camarades qui s’était infiltré dedans pour se la couler douce.
Néanmoins, à chaque fois, il n’y avait rien d’autre que les ténèbres anciennes à l’intérieur.
Elle n’aimait pas trop le fait de les fixer, car elles la mettaient mal à l’aise.
Ces ténèbres étaient insondables, profondes... et incroyablement lourdes, de surcroît. Elle avait peur de s’y perdre si elle les regardait trop longtemps.
Un frisson enveloppa tout son corps alors qu’elle se retournait vers la route.
Le rythme du cortège n’avait fait qu’augmenter depuis qu’elle traînait la charrette, au point où les soldats progressaient dans la forêt au pas de course. Bien sûr, les autres étaient libres dans leurs mouvements, mais au moins son tour allait bientôt arriver à son terme. Elle allait enfin pouvoir récupérer un peu et passer du temps avec son ami...
Elle poussa un profond soupir et ses lèvres se tordirent vers le haut lorsqu’elle pensa à lui.
« Ah mon Dieu ! Mes jambes brûlent... Je vais la tuer ! Je vais tuer cette forêt de merde ! »
Le fou était toujours en train de divaguer. En temps normal, les soldats l’auraient vite remis en place, car ses cris pourraient attirer l’attention de quelqu’un ou de quelque chose. Mais ils avaient des doutes et des inquiétudes à gérer en ce moment.
L'observant du coin de l'oeil, elle pouvait apercevoir sa silhouette derrière la charrette.
L’homme semblait douloureusement seul.
Et cela lui brisait le cœur. Elle savait que tout le monde l’évitait, elle le faisait aussi. Même si cela ne la rendait pas fière.
Mais tout de même, aujourd’hui, il était fui comme la peste.
Pauvre homme...
Finalement, sa tristesse se dissipa lorsque son regard se posa sur son ami. Ils se connaissaient depuis plusieurs années et avaient combattu ensemble à de nombreuses reprises. Il était quelqu’un de fiable, de courageux et... de très mignon.
Voir cet homme lui permettait donc de garder son calme.
Et elle ne devait vraiment pas perdre son calme. Surtout ici.
Ici, tout semblait irréel. Déformé.
Elle ne savait pas pourquoi, mais les arbres qui les entouraient étaient étrangement tordus et la route sinueuse — bien que droite. C’était comme si la forêt voulait les emprisonner en son sein, avec des branches en guise de barreaux et un chemin lugubre pour cellule.
Cette pensée lui faisait froid dans le dos...
Le temps passa vite et, à défaut d’un quelconque changement dans le décor, elle n’était enfin plus obligée de tirer la charrette, s’apprêtant à la déléguer à quelqu’un d’autre.
Elle ralentit et se retourna pour faire signe à l’un des soldats.
Celui-ci sembla pousser un profond soupir, accélérant le pas.
Mais elle ne le vit pas.
Le fou était tellement seul...
Néanmoins, cela ne suscitait pas en elle de la pitié, comme d’habitude.
Où sont-ils tous ?
Elle pouvait jurer qu’il y avait des centaines d’hommes derrière eux. Pourtant, ils s’étaient tous comme volatilisés.
Ses jambes faillirent la lâcher.
Personne à part elle ne semblait s’en être rendu compte.
Le fou continuait de crier au fond, son ami fixait toujours la charrette avec une expression détachée et le soldat qu’elle avait appelé s’approchait d’elle, dépité.
Elle était seule.
Et pour une raison ou une autre, la jeune femme sentait qu’elle n’avait plus beaucoup de temps.
Sa respiration s’accéléra et son cœur battait à tout rompre. Quelques secondes passèrent, mais elles ressemblaient à une éternité.
Elle ne savait pas quoi faire.
Son esprit tirait les sonnettes d’alarme, mais son corps continuait simplement d’avancer à travers la forêt.
Je ne dois pas me retourner...
Elle ne savait pas depuis quand, mais des larmes commençaient à couler sur ses joues.
Qu’est-ce qui se passe ? Non... Non.
En face d’elle, tout avait l’air relativement calme.
Quant à elle...
Elle voulait crier.
Elle voulait avertir tout le monde.
Elle voulait se retourner pour voir ce qui arrivait à leur cortège.
Mais elle n’en avait pas le courage.
Son regard resta figé vers l’avant.
« JE VEUX RENTRER CHEZ MOI ! »
Ce furent les derniers mots qu’elle put discerner, avant que le fou ne se taise pour de bon. Les bruits de pas derrière s’étaient eux aussi arrêtés. Le soldat qui était censé la remplacer n’était jamais arrivé. Et elle continuait d’avancer.
Son dos frissonnait, sentant un danger imminent, là, tout proche.
Au même instant, une brume épaisse commença à l’entourer. Son cœur battait de plus en plus fort et elle sentait que ses mouvements étaient nettement plus lents.
La troupe de soldats semblait la distancer et le dos de ses camarades était maintenant presque difficile à discerner.
Néanmoins, elle n’avait pas ralenti.
Non. loin de là.
En fait, elle courait.
Elle courait le plus vite possible. La brume autour d’elle s’épaississait et elle avait l’impression de bientôt être avalée par elle. Mais elle ne voulait pas se perdre, donc elle s’efforçait d’aller toujours et encore plus vite.
Allez !
La charrette provoquait un grincement terrible et ses roues étaient sur le point de lâcher.
La soldate avait fait appel à tous ses muscles.
Elle se surpassait.
Mais la troupe s’éloignait toujours.
C’était comme si la route elle-même se tordait pour ne pas la laisser s’échapper.
Comme si elle était condamnée.
Non...
Elle finit par ralentir jusqu’à presque s’arrêter, puis la jeune femme se retourna.
Elle en doutait, mais le voir lui glaça le sang.
Il n’y avait personne.
Ils avaient tous disparu.
Même son ami.
Non...
Son tour était arrivé maintenant.
La charrette tomba au sol, n’ayant personne pour la porter. Un fracas résonna et la terre trembla légèrement à cause de l’impact.
Les ténèbres qui se cachaient à l’intérieur du véhicule bouillonnaient et semblaient prêtes à sortir et à envahir le monde.
Ce spectacle, bien qu’inquiétant, était étrangement beau.
Malheureusement, personne ne pouvait en être témoin.
Un peu plus au loin, le soldat sans nom suivait Sertyn au pas, donnant la cadence au reste des troupes.
La lieutenante dégageait toujours un calme exemplaire, qui faisait ressentir au soldat l’absurde nécessité de légèrement décompresser.
Ce n’était pas vraiment de sa faute. Tout comme les autres pauvres hommes et femmes derrière, il courait depuis presque une journée entière, sans réel repos.
De plus, il ne savait pas vers où il allait. L’image du crâne dégarni était toujours vive dans son esprit et il n’arrêtait pas de se demander comment ils étaient retournés là-bas.
Au début, il pensait que la tête s’était déplacée d’elle-même, car l’abomination dont elle était issue était visiblement toujours vivante. Mais... ce n’était pas le cas.
Quand Sertyn l’avait transporté dans l’étreinte des ténèbres vers la tête de la troupe, il ne pouvait que constater la familière scène effrayante. Le sang avait séché depuis, mais la terre était toujours affreusement déformée, telle qu’il l’avait laissée.
Il n’y avait pas de doute possible.
ils étaient de retour au point de départ.
La lieutenante avait donc décidé de faire demi-tour et de ne pas s’aventurer plus loin.
Les soldats voulaient râler et demander un peu de repos, mais la nature de leur supérieure les en avait dissuadés. Les pauvres ne comprenaient même pas exactement pourquoi ils faisaient demi-tour.
Néanmoins, leur colère disparut bien vite, laissant place à la résignation. La route était longue et le temps passait étrangement dans cet endroit, laissant planer un malaise palpable sur la troupe.
Le soleil devrait être à son zénith...
Cette pensée s’immisça dans l’esprit de l’homme sans nom alors qu’il regardait le ciel sans étoiles.
Quand il était soldat dans la grande guerre, il aimait bien se réfugier dans les cieux. Regarder les étoiles lui permettait d’oublier, ne serait-ce qu’un instant, les horreurs de la guerre.
Cela lui manquait. Un peu.
Il préférait évidemment être bloqué ici. Même si ici était une forêt qui ne voulait pas les laisser s’en aller et qui se trouvait être la demeure d’un tueur incroyablement puissant.
Je préfère cette forêt. Sans aucun doute...
« Halte ! »
La voix de la lieutenante le sortit de ses rêveries.
Le soldat sans nom s’exécuta et bientôt tout le monde fut immobile.
Tous ceux qui pouvaient observer Sertyn le faisaient, leurs yeux pleins d’appréhension.
« Tu crois qu’elle va encore nous dire de rebrousser chemin ? »
« Quoi ? Encore ? »
Quelques soldats chuchotaient, mais la plupart étaient incapables de parler.
La lieutenante regarda la route pendant encore un moment, avant de se retourner.
Elle ne dit rien, se contentant de fixer le soldat sans nom, sans aucune émotion.
L’attention de tous se dirigea vers le soldat sans prétention, essayant de dénicher le moindre indice sur leur situation, et ce qu’ils y virent...
Il avait peur.
Son visage était d’une pâleur mortelle.
Regardant le sol avec dégoût, il semblait sur le point de déglutir.
Il mordait férocement ses lèvres, empêchant n’importe quel mot ou cri de sortir de sa bouche.
Encore...
Ils étaient revenus au point de départ.