Chapitre 7
Le matin s’était installé sur Valdoren, petite ville de l’est du royaume, enveloppant ses rues d’une lumière pâle et dorée. Une brume légère flottait encore au-dessus des toits, accrochée aux cheminées et aux branches des arbres, tandis que les premiers habitants commençaient déjà leur journée. Des volets claquaient contre les façades, des charrettes grinçaient sur les pavés humides et l’odeur du pain chaud s’échappait des boulangeries.
À l’orphelinat Brigthwood, le calme du petit-déjeuner avait depuis longtemps disparu. Dans la cour, les enfants couraient d’un bout à l’autre, leurs voix se mêlant au tintement des assiettes que l’on rangeait à l’intérieur. Certains jouaient près du bâtiment principal, d’autres aidaient les sœurs à débarrasser les tables, tandis que les plus impatients avaient déjà rejoint le jardin, malgré l’herbe encore mouillée par la rosée.
Au milieu de cette agitation, Sherry Brigthwood allait d’un groupe à l’autre avec son habituelle bonne humeur. Ses cheveux orange, encore légèrement ébouriffés par le vent du matin, encadraient son visage aux traits doux. Elle avait retroussé les manches de sa tunique et portait contre elle un panier rempli de bols qu’elle venait de rapporter à la cuisine.
À quelques pas d’elle, un petit garçon s’élança brusquement en direction du vieux pommier. Ses chaussures frappèrent les dalles dans un rythme désordonné et ses bras battirent l’air pour garder son équilibre.
Sherry posa aussitôt son panier sur le rebord d’un puits et se tourna vers lui.
« Doucement, Téo ! Tu vas tomber ! »
Le garçon ralentit juste à temps. Son pied accrocha une pierre et il fit un pas maladroit sur le côté avant de se redresser, les joues déjà gonflées par l’indignation.
« J’allais pas tomber ! »
Sherry s’approcha et s’accroupit devant lui. Elle vérifia rapidement ses genoux, puis passa une main sur son épaule pour épousseter la poussière qui s’y était déposée.
« Ah bon ? Et tu comptais faire quoi, exactement ? »
Téo croisa les bras avec un sérieux qui aurait pu appartenir à un adulte.
« Courir très vite. »
Sherry le fixa quelques secondes, puis ses lèvres se mirent à trembler. Elle tenta de retenir son rire, mais n’y parvint pas longtemps. Un éclat clair lui échappa, bientôt suivi par celui des enfants qui avaient assisté à la scène.
« Bien sûr. Je comprends mieux. Dans ce cas, il faudra peut-être apprendre à courir sans foncer dans les pierres. »
« Les pierres étaient au milieu du chemin. »
« Elles étaient là avant toi. »
Téo baissa les yeux vers le sol, comme s’il envisageait sérieusement de contester cette affirmation. Puis il haussa les épaules et repartit en courant, cette fois avec un peu plus de prudence.
Sherry secoua la tête en souriant. Une odeur de terre humide montait du jardin, mêlée à celle du linge fraîchement lavé qui séchait sur une corde près du bâtiment. Elle allait reprendre son panier lorsqu’une petite fille arriva en courant vers elle. Ses nattes sautillèrent contre son dos et le bas de sa robe était déjà taché d’herbe.
« Sherry ! »
La fillette lui attrapa la main avant même de s’être complètement arrêtée. Ses doigts étaient frais et légèrement collants, sans doute à cause de la confiture du petit-déjeuner.
« Tu viens jouer avec nous ? »
Sherry jeta un regard vers le bâtiment principal. À travers une fenêtre ouverte, elle aperçut Nuriya qui l’observait depuis le couloir. La sœur avait croisé les bras et attendait patiemment, mais son sourire discret indiquait qu’elle n’était pas pressée de la rappeler à l’ordre.
Sherry reporta son attention sur l’enfant.
« J’aimerais bien, mais je dois d’abord m’entraîner avec sœur Nuriya. »
La petite fille fit immédiatement la moue. Elle serra un peu plus fort la main de Sherry, comme si cela pouvait suffire à la retenir.
« Encore ? Tu t’es entraînée hier. Et avant-hier aussi. »
« Je sais. »
Sherry se pencha vers elle, jusqu’à être à sa hauteur. Elle sentit l’odeur sucrée de la confiture et du lait sur ses vêtements.
« Mais si je veux être prête pour l’Académie, je dois continuer. Ensuite, je viendrai vous rejoindre. »
« Tu le promets ? »
« Je te le promets. Même si vous avez déjà commencé à jouer. »
« Même si on joue sans toi ? »
« Même dans ce cas-là. »
La petite fille sembla réfléchir à cette éventualité, puis son visage s’éclaira.
« Alors tu seras la prisonnière ! »
Sherry prit un air horrifié.
« La prisonnière ? Je pensais que vous me laisseriez choisir mon rôle. »
« Non. On a décidé hier. »
« Et personne ne m’a prévenue ? »
La fillette secoua la tête avec un grand sourire.
« Parce que tu n’étais pas là. »
« C’est une terrible injustice. »
L’enfant éclata de rire et repartit vers les autres en criant qu’elle avait obtenu la promesse de Sherry.
Celle-ci la suivit du regard pendant quelques secondes. Les voix des enfants se mêlaient au chant des oiseaux et au bruissement des feuilles. Une brise fraîche lui effleura le visage et fit danser quelques mèches orange devant ses yeux.
« Tu comptes commencer aujourd’hui ? »
Sherry se retourna.
Nuriya Kazhan se tenait à quelques pas d’elle, près de l’entrée du bâtiment. La sœur avait noué ses longs cheveux noirs derrière sa nuque et portait une tenue simple, adaptée à l’entraînement. Ses mains étaient cachées dans les manches de sa robe, mais son regard amusé ne trompait personne.
« J’arrive », répondit Sherry.
Elle récupéra son panier et le tendit à une sœur qui passait près d’elle.
« Tu peux le déposer dans la cuisine ? Je dois y aller. »
« Je m’en charge », répondit la religieuse avec un sourire. « Mais n’oublie pas de revenir aider les plus petits tout à l’heure. »
« Je n’oublierai pas, sœur Elara. »
Sherry se tourna ensuite vers les enfants et leva un doigt, prenant une expression faussement sévère.
« Pas de bêtises pendant mon absence. »
Un garçon assis sur le rebord d’une jardinière leva la tête.
« C’est toi qui en fais le plus ! »
Quelques rires éclatèrent autour de lui.
Sherry porta une main à sa poitrine.
« Moi ? Je suis profondément offensée. »
« Tu as caché les chaussures de Léo hier », rappela une autre enfant.
« C’était une expérience pédagogique. »
« Tu les avais mises dans le tonneau ! »
« Justement. Il fallait apprendre à regarder autour de soi. »
Les enfants se mirent à rire. Sherry tenta de garder son sérieux, mais son sourire la trahit.
Nuriya secoua doucement la tête.
« Une véritable grande sœur modèle. »
« Je fais de mon mieux. »
« C’est bien ce qui m’inquiète. »
Sherry lui donna un léger coup d’épaule en passant près d’elle, et toutes deux quittèrent la cour pour rejoindre le terrain situé derrière l’orphelinat.
Le verger était bien plus calme que le reste de la propriété. L’herbe humide pliait sous leurs pas et libérait une odeur fraîche, presque sucrée, lorsqu’elles la foulaient. Des gouttes de rosée glissaient des feuilles et tombaient parfois sur la nuque de Sherry, provoquant un frisson. Plus loin, les branches chargées de fruits bougeaient doucement dans le vent.
Au-delà des arbres, Valdoren s’éveillait pleinement. On percevait le roulement régulier des roues sur les pavés, les appels des marchands installant leurs étals et, par moments, le tintement d’une cloche provenant de la place centrale.
Sherry s’avança jusqu’au centre du terrain. Elle inspira profondément, puis remua les épaules pour les détendre.
Deux jours s’étaient écoulés depuis son test à l’Académie. Depuis son retour, elle avait repris ses exercices avec Nuriya, comme elle le faisait habituellement. Maintenant que l’Académie avait accepté sa candidature, chacun de ses entraînements lui paraissait plus important. Elle voulait arriver prête, capable de prouver qu’elle méritait réellement sa place.
Nuriya se plaça face à elle.
« Aujourd’hui, nous allons travailler ton thème. »
Sherry releva légèrement les sourcils.
« Mon thème ? »
« Tu as passé ces derniers jours à lire des ouvrages sur les sorts élémentaires. Tu connais déjà leur structure théorique. Il est temps de vérifier ce que tu peux en faire lorsque tu as le sort sous les yeux. »
Sherry hocha la tête.
« Tu vas lancer plusieurs sorts et je vais essayer de les reproduire ? »
« Exactement. Mais ce ne sera pas une simple répétition. Tu devras observer chaque technique, comprendre son fonctionnement et te l'approprier. »
Sherry se concentra aussitôt.
La Nova était l’énergie utilisée par les Résonants pour lancer leurs sorts. Sherry possédait l’affinité de l’Air, mais son thème magique, le Mimétisme, lui permettait d’étudier la structure d’une technique et d’en reproduire temporairement certains effets, même lorsque le sort appartenait à une autre affinité.
Nuriya s’approcha du vieux pommier. Une entaille ancienne marquait son tronc, probablement laissée par un outil ou une branche cassée.
Elle sortit un petit couteau et fit une entaille nette dans l’écorce.
Sherry observa sans rien dire.
Nuriya posa ensuite deux doigts contre la blessure. Une faible lueur parcourut sa main. Sa Nova se concentra dans ses doigts avant de pénétrer dans le bois. Les fibres de l’écorce commencèrent à se rejoindre progressivement. La fissure se resserra sous les yeux de Sherry, jusqu’à ce que la plaie se referme presque entièrement.
Grâce réparatrice.
Sherry resta concentrée sur le tronc.
« Tu n’as pas simplement refermé la coupure. Tu as reconstituer les tissus endommagés. »
« C’est le principe. La Grâce peut soutenir et accélérer un processus de restauration, à condition que la matière ou le corps puisse encore se réparer. »
Sherry hocha lentement la tête.
« Je vais essayer. »
« Très-bien. »
Sherry posa à son tour les doigts sur l’écorce. Elle fit circuler sa Nova jusqu’à son Noyau astral, puis la ramena progressivement vers sa main.
Elle tenta de reproduire la structure qu’elle venait d’observer.
Les premiers filaments apparurent autour de ses doigts, mais se dispersèrent dès qu’ils touchèrent l’écorce. Une légère bourrasque souleva les feuilles du pommier.
Sherry fronça les sourcils.
« Je suis allée un peu vite. »
« Concentre-toi, Sherry. »
Sherry hocha la tête. Elle observa de nouveau la coupure, repensa au chemin suivi par la Nova de Nuriya et ajusta sa circulation.
Elle concentra de nouveau sa Nova dans ses doigts. Cette fois, le flux pénétra dans le bois sans se disperser. Les fibres commencèrent à se rapprocher.
La blessure se referma lentement, laissant une marque visible sur l’écorce.
Sherry retira sa main.
« J’ai réussi. »
« Oui. C'est excellent. »
Nuriya se dirigea ensuite vers un jeune arbre dont plusieurs feuilles avaient été arrachées par les intempéries. Elle prit doucement une feuille abîmée entre ses doigts.
« Regarde bien. »
Elle fit circuler sa Nova dans sa main. Une douce lumière enveloppa la feuille. Les petites déchirures présentes sur sa surface commencèrent à se refermer, les fibres végétales retrouvant progressivement leur continuité.
Grâce de restauration.
Sherry observa attentivement.
« Tu peux aussi agir sur quelque chose qui n’est pas complètement détruit. »
« Oui. La Grâce ne sert pas uniquement à soigner une blessure grave. Elle peut accompagner une restauration progressive. »
Sherry tendit la main vers une autre feuille abîmée.
Elle concentra sa Nova et tenta de reproduire le sort. Les premières lueurs apparurent, puis la feuille se mit à trembler sous l’effet de son flux.
Sherry réduisit immédiatement la quantité de Nova.
La lumière se stabilisa. Les déchirures commencèrent à se refermer.
Le résultat était moins rapide que celui de Nuriya, mais la feuille retrouva progressivement son aspect initial.
« C’est différent de la restauration de l’arbre », remarqua Sherry.
« Le principe est proche, mais le flux doit être adapté à ce que tu veux restaurer. »
Nuriya s’éloigna ensuite du pommier.
« Maintenant, quelque chose de différent. »
Elle leva une main.
Une faible lumière se forma autour d’elle avant de s’étendre en un cercle discret. L’air sembla devenir plus calme dans son périmètre. Même le bruissement des feuilles paraissait moins agité.
Grâce apaisante.
Sherry plissa légèrement les yeux.
« Ça agit sur les êtres vivants ? »
« Sur leur état spirituel et émotionnel. Ce sort peut calmer une agitation excessive et stabiliser quelqu’un dont l’esprit est perturbé. »
Sherry observa le flux. Contrairement au premier sort, la Nova ne pénétrait pas dans un élément précis. Elle enveloppait progressivement la zone autour de Nuriya.
« Je peux essayer ? »
« Oui. Mais l'effet doit être net. Laisse ton energie envelopper la cible. »
Sherry recommença.
Sa Nova se déploya autour d’elle. La première manifestation fut instable, puis elle réduisit progressivement la densité du flux.
Une faible aura se forma autour de son corps.
Nuriya acquiesça.
« Bien. Tu as compris la différence. »
Sherry sourit.
« Ce sort est beaucoup moins direct. »
« C’est justement pour cela que tu dois apprendre à reconnaître sa structure. »
Nuriya poursuivit l'entraînement avec une nouvelle démonstration. Elle posa sa main sur une petite branche cassée qui pendait encore au tronc. Une lumière douce parcourut sa paume avant de se concentrer à l’endroit où le bois avait été fragilisé.
La branche se redressa lentement et les fibres endommagées se consolidèrent.
Bénédiction de renforcement.
« Cette fois, je ne répare pas complètement la branche », expliqua Nuriya. « Je renforce ce qui reste afin qu’elle puisse continuer à tenir malgré les dégâts. »
Sherry observa la manière dont la Nova se concentrait sur les parties fragilisées plutôt que sur la totalité de la branche.
Elle reproduisit le sort.
Sa première tentative renforça trop largement le bois. La branche devint légèrement rigide, mais la Nova se dissipa rapidement.
Sherry recommença en réduisant la zone d’action.
Cette fois, les fibres fragilisées se renforcèrent sans modifier le reste de la branche.
Nuriya acquiesça.
« Voilà. »
Sherry regarda ses mains.
« Les sorts de Grâce sont plus variés que je ne le pensais. »
« Parce que la Grâce ne se limite pas à refermer une blessure. Elle peut restaurer, renforcer, purifier ou stabiliser. »
Nuriya ramassa ensuite une petite branche morte tombée au sol. Une substance sombre recouvrait une partie de son écorce.
Elle posa deux doigts dessus.
La lumière qui apparut autour de sa main était plus vive. La substance sombre se détacha progressivement du bois avant de disparaître en fines particules.
Purification spirituelle.
Sherry s’approcha.
« Tu as retiré ce qui était à l’intérieur de la branche sans abîmer le bois. »
« Oui. Le principe est différent. Ici, je ne restaure rien. Je sépare ce qui est nuisible de ce qui doit être conservé. »
Sherry observa encore une fois la circulation de la Nova.
« Je comprends. »
Elle tenta à son tour.