Chapitre 6
Le bureau était baigné d’une lumière tamisée. Les rideaux tirés laissaient filtrer un mince filet de lune, projetant de longues ombres sur le parquet sombre. Une femme, assise derrière un large bureau en bois massif, écrivait calmement. Le dos droit et la chevelure sombre, elle avait l’allure d’une statue imperturbable.
À ses côtés se tenait un homme vêtu d’un costume noir. Ses traits demeuraient indistincts dans la pénombre. Il inclina respectueusement la tête avant de sortir, laissant derrière lui un silence pesant.
Trois coups résonnèrent alors contre la porte.
« Entrez. »
La porte s’ouvrit et un homme pénétra dans la pièce. C’était Kal Graves : grand, solide, doté de la carrure d’un combattant aguerri. Ses cheveux noirs, coupés courts, laissaient apparaître quelques mèches grises au niveau de ses tempes. Ses yeux couleur acier demeuraient calmes, mais particulièrement attentifs.
D’un simple coup d’œil, on devinait qu’il était un Résonnant expérimenté. Un chasseur. Sa puissance maîtrisée inspirait naturellement le respect.
« Vous m’avez fait demander ? » demanda-t-il en s’inclinant légèrement.
La femme, toujours assise, l’invita d’un geste à s’approcher. Elle prit un dossier posé sur son bureau et le lui tendit.
« Kal, j’ai une mission pour vous. Elle est de la plus haute importance, et vous êtes le seul à pouvoir la mener à bien. »
Kal saisit le dossier, l’ouvrit et se mit à feuilleter les documents. Ses yeux s’arrêtèrent sur un nom écrit en lettres nettes :
Elara Silverarrow.
Une esquisse de surprise traversa son visage.
« Elara Silverarrow… » murmura-t-il.
Ses doigts effleurèrent les photographies et les rapports. Une adresse figurait au bas de l’une des pages. Il releva les yeux, visiblement troublé.
« C’est là qu’elle s'est caché ? Après toutes ces années ? » demanda-t-il, incapable de dissimuler son étonnement.
« Oui, répondit calmement la femme. J’ai mes sources. »
Kal referma le dossier avec soin. Une lueur grave brillait désormais dans ses yeux.
« Vous êtes certaine qu’elle acceptera ? Ce n’est pas une femme ordinaire. C’est une chasseuse de rang SS-, une épéiste qui a marqué l’histoire… une légende. Et elle a choisi de disparaître du monde il y a treize ans. »
La femme soutint son regard sans ciller.
« Justement, Kal. C’est pour cela que nous avons besoin d’elle. Ce poste lui conviendrait parfaitement. Elle pourrait inspirer toute une génération d’élèves. Et qui serait mieux placée qu’elle pour former les étudiants de deuxième année ? »
Kal resta silencieux un moment, le dossier toujours entre les mains. Son esprit pesait le pour et le contre. Il savait qu’Elara Silverarrow n’était pas une femme que l’on approchait à la légère.
« Très bien, finit-il par dire d’une voix grave. J’irai. Mais je doute qu’elle soit facile à convaincre. »
Un mince sourire effleura les lèvres de la femme.
« Alors faites en sorte qu’elle le soit. Et… n’oubliez pas de mentionner son fils. N’est-ce pas le meilleur moyen de la pousser à accepter ? »
Kal releva lentement les yeux vers elle.
« Vous comptez réellement utiliser cela contre elle ? »
« Je compte utiliser ce qui fonctionnera. »
Kal acquiesça lentement, rangea le dossier sous son bras, puis fit volte-face.
« Considérez cela comme fait. »
Il quitta la pièce.
Le claquement discret de la porte résonna dans le silence du bureau. La femme resta immobile quelques instants, le regard tourné vers la lune.
[...]
Kal avançait dans le long couloir silencieux, ses pas résonnant faiblement sur le marbre. Le dossier serré contre lui, il inspira profondément, comme pour dissiper la tension qui lui nouait la poitrine.
Elara Silverarrow.
Même après tant d’années, ce nom portait encore un poids considérable.
Elle avait été l’une des plus grandes épéistes de son époque : une stratège redoutable et une combattante qui avait contribué à changer le cours de nombreuses batailles. Kal se souvenait encore de la première fois où il l’avait aperçue, de loin, dans les locaux de l’Association Royale.
À l’époque où, il n’était encore qu’un jeune chasseur de rang A+, impressionnable et inexpérimenté. Elara, elle, était déjà une chasseuse de rang S+, connue dans tout le royaume. Elle possédait cette aura de force tranquille qui semblait écraser tout ce qui l’entourait.
Un mince sourire étira les lèvres de Kal.
« Treize ans sans la moindre apparition publique… et maintenant, je suis censé aller frapper à sa porte comme si de rien n’était », murmura-t-il.
Depuis, il avait progressé. Son rang S+ lui avait permis de survivre à d’innombrables missions et de tenir tête à des adversaires que peu de chasseurs auraient osé affronter. Pourtant, il savait qu’Elara restait largement au-dessus de lui.
Ce n’était pas de la peur qu’il ressentait, mais du respect.
Il savait que convaincre Elara ne serait pas une question de force. Il lui faudrait trouver les bons mots.
La Montagne de la Bête Dormante ne se trouvait pas sur le continent. Elle se dressait sur une île isolée, perdue à plusieurs centaines de kilomètres des côtes, au cœur d’une zone maritime que les navires évitaient soigneusement.
L’île n’apparaissait sur presque aucune carte officielle. Les rares équipages qui s’en étaient approchés parlaient de courants imprévisibles, de brumes épaisses et de silhouettes gigantesques aperçues sous la surface de l’eau.
Mais ce n’étaient pas les tempêtes qui avaient rendu l’endroit célèbre.
L’île abritait des bêtes magiques d’une dangerosité exceptionnelle. Certaines créatures atteignaient le grade S, et plusieurs témoignages évoquaient des monstres bien plus puissants encore. Aucun village ne s’y était établi. Aucun chasseur ordinaire ne s’y aventurait.
Au centre de l’île s’élevait la Montagne de la Bête Dormante, une immense masse rocheuse dont le sommet disparaissait souvent derrière les nuages. Les bêtes magiques semblaient instinctivement éviter ses pentes.
Les hommes, eux, avaient fait de même.
Kal quitta la capitale avant l’aube et se rendit jusqu’à un port militaire situé à l’ouest du royaume. Un navire rapide l’y attendait déjà. La traversée durerait plusieurs jours, à condition que les courants et les créatures marines leur laissent le passage.
Arrivé au port, Kal monta à bord sans perdre de temps. Le dossier d’Elara était rangé dans un compartiment sécurisé, sous sa responsabilité directe.
Le navire quitta la côte au lever du jour.
[...]
Les premiers jours de traversée se déroulèrent sans incident. La mer demeura calme, et le navire progressa rapidement vers l’ouest.
Puis, à mesure qu’ils approchaient de leur destination, le ciel se couvrit.
Les vagues devinrent plus hautes. Le vent se leva et les marins commencèrent à surveiller l’horizon avec nervosité. Même le capitaine, pourtant habitué aux zones dangereuses, évitait de regarder trop longtemps dans la direction de l’île.
À la tombée de la nuit, une masse sombre apparut au loin.
La montagne se dressait au centre de l’île, immense et silencieuse. Son sommet disparaissait derrière d’épais nuages noirs, tandis qu’une brume grisâtre s’accrochait à ses flancs.
Kal sentit alors une pression familière.
L’aura d’Elara.
Elle ne s’étendait pas encore jusqu’à la mer, mais sa présence imprégnait déjà l’île. Une énergie froide et tranchante flottait dans l’air, comme si la montagne elle-même refusait qu’on s’en approche.
Le capitaine fit ralentir le navire.
« Nous ne pouvons pas aller plus loin », déclara-t-il.
Kal tourna la tête vers lui.
« Pourquoi ? »
Le capitaine désigna les eaux situées devant eux.
« Les courants sont trop violents. Et quelque chose nous suit depuis une heure. »
Kal s’approcha du bastingage et observa la surface noire de l’océan. Une ombre massive glissa sous le navire avant de disparaître dans les profondeurs.
Les marins retinrent leur souffle.
Kal, lui, resta parfaitement immobile.
« Faites descendre une embarcation. »
Le capitaine le fixa avec incrédulité.
« Vous voulez vraiment continuer seul ? »
« C’est pour cela que je suis venu. »
Le capitaine hésita, puis donna ses ordres. Quelques minutes plus tard, Kal descendit dans une petite embarcation et rama jusqu’à la côte rocheuse.
Lorsqu’il posa le pied sur l’île, un rugissement retentit dans la forêt.
Il s’arrêta.
Des oiseaux s’envolèrent dans un bruissement d’ailes. Quelque part entre les arbres, une créature se déplaça lourdement, faisant trembler le sol.
Kal récupéra son dossier et observa la montagne.
« C’est donc ici qu’elle vit… »
Il se mit en marche.
[...]
La forêt s’étendait sur les premières pentes de la montagne. Les arbres étaient hauts, épais et étrangement silencieux. Aucune route ne traversait l’île. Les rares traces visibles dans la terre appartenaient à des créatures, et non à des hommes.
Kal avança prudemment, tous ses sens en éveil.
À plusieurs reprises, il aperçut des marques profondes sur les troncs. Certaines griffures se trouvaient à plus de trois mètres du sol. Une bête capable de les laisser devait être immense.
Pourtant, aucune ne s’approcha.
Plus Kal progressait vers les hauteurs, plus la présence d’Elara devenait forte. Les créatures magiques semblaient le suivre à distance, mais aucune ne franchissait la limite invisible formée par son aura.
La tranquillité presque oppressante du lieu contrastait avec le danger qui l’entourait.
Kal atteignit finalement la lisière d’un verger. Au-delà des arbres fruitiers se dessinait une maison isolée, adossée à la montagne.
Il s’arrêta un instant.
Chaque pas vers la maison semblait plus lourd que le précédent. Il se sentait observé, et il savait qu’il l’était. Elara n’aurait pas pu ignorer son arrivée.
Cette simple pensée fit naître un sourire en coin sur son visage.
« Voyons si la légende est aussi impressionnante de près qu’elle l’était treize ans plus tôt », murmura-t-il.
Il continua d’avancer, calme, mais sur ses gardes. La rencontre approchait.
[...]
La nuit avait enveloppé la montagne. Les étoiles brillaient faiblement dans le ciel dégagé, tandis que le vent faisait frémir les branches du verger.
Mais Elara Silverarrow ne goûtait pas la quiétude de l’instant.
Elle avait senti quelque chose.
Une présence.
Pas un monstre. Leur instinct les tenait éloignés de cette montagne depuis des années. Même les bêtes de grade S n’osaient plus s’y aventurer.
Mon aura les écrase, les oppresse et les chasse, pensa-t-elle en avançant d’un pas mesuré.
Cette montagne est un sanctuaire, et j’en suis le mur d’acier.
Son aura s’éleva légèrement.
Le calme de la nuit se brisa aussitôt. L’air se fit dense, presque irrespirable. Les feuilles se figèrent, le sol vibra sous ses pieds et une fine fissure se dessina dans la roche.
L’ombre d’Elara s’étira sur plusieurs mètres, oppressante et majestueuse.
« Qui que tu sois… sors », ordonna-t-elle d’une voix glaciale. « Ou je viendrai te chercher moi-même. »
Un long silence suivit.
Puis une silhouette se détacha lentement de l’ombre des arbres.
Un homme grand et solide, aux traits durs. Sa chevelure argentée captait la lumière de la lune.
Ses vêtements étaient simples, sombres et taillés pour le voyage. Rien ne trahissait son origine, mais chacun de ses pas était mesuré, précis, comme ceux d’un prédateur approchant un autre prédateur.
Elara le jaugea d’un coup d’œil. Son aura effleura celle de l’intrus, et elle sentit immédiatement son rang.
Rang S+… Intéressant. Peu d’hommes supporteraient de se tenir ainsi face à moi sans flancher.
L’homme inclina légèrement la tête. Une lueur de respect brillait dans ses yeux.
« Dame Elara, dit-il calmement. Je ne voulais pas vous alarmer. »
« Tu as échoué », répondit-elle sèchement. « Donne-moi ton nom. Et vite. »
« Kal Graves. »
Il s’immobilisa, une main bien en vue afin de montrer qu’il n’avait aucune intention hostile.
« Et que fais-tu sur ma montagne, Kal Graves ? »
Un léger sourire étira ses lèvres.
« Je suis venu vous rencontrer. Et, si possible, vous convaincre. »
L’aura d’Elara monta d’un cran, faisant craquer le sol sous ses pieds. Kal ne bougea pas, mais ses muscles se tendirent imperceptiblement. Une pression invisible pesait sur sa poitrine et raccourcissait sa respiration.
« Me convaincre de quoi ? demanda-t-elle. »
« De rejoindre l’Académie du Ciel Ancien. Nous avons besoin de combattants de votre calibre pour former la prochaine génération. »
« Non. »
Le mot tomba comme une lame, net et tranchant.
Kal ne sembla pas surpris.
« Je m’attendais à ce refus. Mais je ne partirai pas encore. »
Elara arqua un sourcil.
« Tu tiens à ta vie ? »
Cette fois, Kal sourit franchement.
« Si je n’y tenais pas, je ne serais pas resté immobile jusqu’ici. »
Un bref silence s’installa.
Puis, sans prévenir, Elara fit un pas et disparut presque de sa vue. Sa silhouette se déplaça comme un éclair et réapparut dans le dos de Kal en un battement de cœur.
Celui-ci pivota aussitôt. Son pied laboura le sol et sa main frôla la garde de son arme, mais il s’immobilisa avant de la dégainer.
Elara s’arrêta à quelques mètres de lui. Ses yeux brillaient d’un éclat satisfait.
« Hm. Des réflexes corrects. »
Kal reprit sa position initiale. Sa respiration était devenue plus lourde, mais il s’efforça de ne rien laisser paraître.
« Je vous l’ai dit. Je ne suis pas venu me battre. »
« Alors parle. »
Kal plongea une main dans son manteau et en sortit le dossier. Il le tenait toujours fermement, malgré la pression qui pesait sur lui.
« Si vous refusez pour vous-même, acceptez pour votre fils. »
Cette fois, l’aura d’Elara devint encore plus écrasante.
Le sol se fendit sous ses pieds. Kal dut planter fermement ses bottes dans la terre pour ne pas reculer. Ses genoux menacèrent de céder, mais il les verrouilla avant qu’elle ne puisse le remarquer.
Le regard d’Elara se durcit.
« Tu oses… »
« Ce n’est pas une menace, répondit Kal d’une voix ferme. Vous voulez le retrouver, n’est-ce pas ? »
Le silence retomba sur le verger.
Elara ne bougea plus. Seuls ses doigts, légèrement crispés, trahissaient la colère qui montait en elle.
Puis son aura se relâcha brusquement.
L’air redevint respirable.
« J’y réfléchirai », finit-elle par dire.
Kal s’inclina profondément.
« C’est tout ce que j’espérais entendre. »
Elara lui tourna le dos et s’éloigna sans ajouter un mot.
Kal resta immobile quelques instants, puis rangea le dossier sous son bras. Il retourna vers la lisière du verger, sans chercher à la retenir.
Lorsqu’il disparut entre les arbres, Elara continua d’avancer vers sa maison.
Les paroles de Kal résonnaient encore dans le silence de la montagne.
« Vous voulez le retrouver, n’est-ce pas ? »