Chapitre 4
Dehors, Lenock ne prononça pas un mot. Il avançait d’un pas rapide, comme s’il savait exactement où il allait. Calvin le suivit en silence, de plus en plus méfiant. Il avait la désagréable impression que Lenock lui cachait quelque chose depuis le début.
Ils contournèrent la maison et arrivèrent devant une petite pièce isolée, dont les murs en bois étaient usés par le temps. L’endroit servait autrefois de débarras. Des outils oubliés étaient appuyés contre les parois, tandis que plusieurs caisses couvertes de poussière encombraient le sol.
Lenock entra le premier. Il repoussa une vieille caisse du pied, puis prit une pelle posée contre le mur.
Calvin le regarda faire avec méfiance.
« Qu’est-ce que tu fais ? »
Lenock ne répondit pas. Il se dirigea vers un coin de la pièce et commença à creuser le sol.
Calvin croisa les bras et resta près de l’entrée, mais son impatience grandit à mesure que Lenock retirait la terre. Au bout de plusieurs minutes, la pelle heurta un objet dur.
Le bruit sec fit s’arrêter Lenock.
Il posa la pelle sur le côté, s’accroupit et dégagea la terre avec ses mains. Peu à peu, les contours d’une caisse apparurent. Lenock retira la terre qui recouvrait encore le couvercle, puis saisit la caisse par les côtés et la sortit du trou.
Il la posa devant Calvin et l’ouvrit lentement.
À l’intérieur reposait un bracelet métallique. Au premier regard, il paraissait simple, mais sa surface était trop lisse et trop régulière pour sembler naturelle. Aucune soudure ni aucune jointure n’était visible.
Calvin observa l’objet avec prudence.
« Qu’est-ce que c’est ? »
Lenock le prit entre ses doigts.
« Je ne sais pas exactement. Je l’ai trouvé parmi les affaires que nous avions conservées de nos parents. »
« Alors pourquoi l’avoir enterré ici ? »
« Parce que je ne savais pas ce qu’il pouvait faire. Je ne voulais pas le laisser dans la maison. »
Lenock tendit le bracelet à Calvin.
« Je pense qu’il est lié au pendentif. »
Calvin ne le prit pas immédiatement.
« Tu le penses ? »
« Oui. Les deux objets étaient cachés séparément, mais ils appartenaient à nos parents. C’est la seule chose dont je sois certain. »
Calvin finit par prendre le bracelet.
Un petit éclat métallique dépassait du bord de la caisse. En voulant déplacer l’objet, Calvin se piqua accidentellement le doigt.
Une goutte de sang tomba sur le bracelet.
Une lumière apparut aussitôt à sa surface. D’abord faible, elle s’intensifia rapidement et éclaira les mains de Calvin ainsi que le visage de Lenock.
Calvin lâcha presque l’objet, mais celui-ci resta dans sa paume. Des lignes lumineuses se propagèrent sur le métal avant de disparaître sous sa surface. Le bracelet sembla alors se déformer légèrement, comme si sa matière était devenue souple.
Calvin recula d’un pas.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? »
Lenock ne répondit pas. Il fixait l’objet avec une expression grave, visiblement aussi surpris que son frère.
Le bracelet se resserra autour de la main de Calvin, puis glissa lentement jusqu’à son poignet. Il s’enroula de lui-même autour de celui-ci et s’ajusta parfaitement à sa taille, comme s’il avait été fabriqué pour lui.
Calvin tenta immédiatement de le retirer avec son autre main, mais le bracelet ne bougea pas.
« Lenock, enlève-moi ça. »
Lenock s’approcha et essaya de saisir le bracelet, mais il retira aussitôt ses doigts.
« Je ne sais pas comment faire. »
Calvin le fixa avec incrédulité.
« Tu savais qu’il pouvait faire ça ? »
« Non. Je savais seulement qu’il appartenait à nos parents. »
« Alors pourquoi est-ce que tu me l’as donné ? »
« Je ne te l’ai pas donné. Je voulais seulement savoir s’il réagirait à toi. »
« Et tu ne savais pas ce qui allait se passer ? »
Lenock secoua la tête.
« Non. Je pensais qu’il ne se passerait rien. »
De fines gravures apparurent sur le métal. Elles dessinaient des motifs irréguliers qui rappelaient une créature ancienne, sans reproduire une forme clairement identifiable. Calvin passa le bout de ses doigts sur les lignes et sentit une chaleur se répandre dans son poignet.
Il leva le bras devant lui.
« Qu’est-ce que c’est ? »
Lenock observa le bracelet avec inquiétude.
« Je ne sais pas. »
Calvin le regarda, surpris par cette réponse.
« Tu ne sais vraiment rien ? »
« Je sais qu’il était caché avec les affaires de nos parents. Je sais qu’il semble réagir à toi. Mais je ne sais pas pourquoi. »
Calvin baissa les yeux vers le bracelet, puis porta une main à son pendentif.
« Le pendentif et ce bracelet sont liés ? »
Lenock regarda les deux objets.
« Je le suppose. Je ne peux pas te le garantir. »
« Pourtant, tu m’as conduit directement jusqu’à lui. »
« Parce que je l’avais trouvé plusieurs années auparavant. Je l’ai gardé caché jusqu’à ce que je puisse comprendre ce qu’il était. Mais je n’ai jamais réussi à le faire. »
Calvin resta silencieux quelques secondes.
« Et tu pensais que je pourrais le comprendre, moi ? »
« Non. Je voulais seulement vérifier s’il réagirait à toi comme le pendentif. »
« Pourquoi aurait-il réagi à moi ? »
Lenock détourna le regard.
« Je ne sais pas. »
Cette réponse sembla frustrer Calvin davantage que les précédentes.
« Tu ne sais jamais rien. »
Lenock accepta le reproche sans répondre. Il observa le bracelet, puis le pendentif dissimulé sous la chemise de son frère.
« Nos parents ne m’ont jamais expliqué ce qu’ils possédaient. Je n’ai entendu que quelques phrases cette nuit-là. Notre père a dit qu’ils ne devaient pas récupérer le pendentif. Notre mère a demandé qu’il te soit donné. C’est tout ce que je sais. »
Calvin serra les doigts autour de la chaîne.
« Mais tu crois que ces deux objets forment un seul artefact. »
« Oui. Je le crois. »
« Pourquoi ? »
« Parce qu’ils étaient tous les deux cachés. Parce qu’ils appartenaient à nos parents. Et parce que le bracelet vient de réagir lorsque ton sang a touché sa surface. »
Calvin fixa son poignet.
« Mais tu ne sais pas ce que cela signifie. »
« Non. »
« Tu ne sais pas pourquoi il s’est attaché à moi. »
« Non. »
« Tu ne sais pas ce qu’il peut faire. »
Lenock secoua lentement la tête.
« Non. »
Le silence retomba dans la remise. La lumière qui parcourait le bracelet s’éteignit peu à peu, ne laissant derrière elle que les gravures sombres sur le métal.
Calvin recouvrit finalement le bracelet avec la manche de sa chemise. Le pendentif reposait contre sa poitrine, tandis que l’objet demeurait fermement attaché à son poignet.
Il venait de comprendre que Lenock ne lui révélerait pas toute la vérité ce matin-là. Non pas parce qu’il lui cachait nécessairement quelque chose, mais parce qu’il ne possédait lui-même que quelques fragments d’une histoire commencée avant sa naissance.
Pour le moment, Calvin ne pouvait qu’attendre, malgré les questions qui continuaient à s’accumuler dans son esprit.
[....]
En fin d’après-midi, la ville conservait encore son rythme habituel. Les rues étaient animées, les commerces commençaient à fermer et les passants rentraient chez eux ou se dirigeaient vers les restaurants. Calvin marchait aux côtés de Lenock, le carnet que celui-ci lui avait offert entre les mains. Il regardait régulièrement la couverture, passant son pouce sur le bord avant de relever les yeux vers les alentours. Il avait pris l’habitude d’observer les détails autour de lui, même lorsqu’il n’y avait aucune raison particulière de le faire. Lenock avançait à côté de lui, les mains dans les poches de sa veste et le regard dirigé droit devant lui.
« Tu n’étais pas obligé de payer », dit Calvin.
Lenock tourna brièvement la tête vers lui.
« Tu veux dire que je devrais arrêter de te traiter comme un gamin ? »
« Je veux surtout dire que tu n’es pas obligé de m’acheter quelque chose chaque fois que je m’intéresse à un truc. »
Lenock continua de marcher quelques secondes avant de répondre.
« Tu t’y intéressais beaucoup. »
« Ça ne justifie pas un cadeau. »
« Je ne cherche pas à me justifier. »
Calvin lui lança un regard agacé, puis baissa les yeux vers le carnet.
« Tu fais toujours ça. »
« Quoi ? »
« Tu évites de répondre dès que tu sais que tu as tort. »
Lenock eut un léger sourire.
« Je t’ai répondu. »
« Tu as seulement trouvé une autre manière de ne rien dire. »
« Tu l’as quand même accepté. »
« Je n’allais pas te le rendre devant le serveur. »
« Tu aurais pu attendre qu’on sorte. »
Calvin releva les yeux vers lui.
« Et tu l’aurais repris ? »
« Non. »
« Alors la discussion est inutile. »
Lenock secoua la tête, amusé, et ils continuèrent leur chemin. La rue déboucha quelques minutes plus tard sur une petite place située entre plusieurs immeubles. Une fontaine occupait le centre de l’espace. Des enfants jouaient autour du bassin pendant que leurs parents les surveillaient depuis les bancs. Plusieurs personnes traversaient la place pour rejoindre les rues voisines, tandis que quelques commerces étaient encore ouverts.
Ils venaient à peine d’entrer sur la place lorsqu’un grondement sourd retentit derrière les immeubles. Calvin ralentit et tourna la tête vers les bâtiments. Le bruit avait été bref, mais suffisamment fort pour attirer son attention. Lenock fit encore quelques pas avant de s’arrêter. Il se retourna vers la rue qu’ils venaient de quitter et observa les alentours. Il venait de reconnaître le bruit d’une explosion, même si les autres passants ne semblaient pas encore comprendre ce qui se passait.
« Qu’est-ce qu’il y a ? » demanda Calvin.
Lenock regarda les fenêtres des immeubles, puis les personnes qui se trouvaient autour d’eux.
« Je ne sais pas encore. Reste près de moi. »
« Tu as entendu quelque chose ? »
« Oui. »
« Quoi ? »
« Un bruit d’explosion. »
Calvin fronça les sourcils.
« Tu en es sûr ? »
Une explosion retentit derrière les bâtiments. Le sol trembla sous leurs pieds et les vitres des immeubles vibrèrent dans leurs cadres. Plusieurs personnes crièrent. Calvin sursauta et serra le carnet contre lui. Lenock lui attrapa immédiatement le bras.
« On quitte la place. »
« Maintenant ? »
« Oui. Ne me lâche pas. »
Une deuxième détonation éclata plus loin. Des alarmes se déclenchèrent dans les rues voisines et la foule commença à courir. Les parents rappelèrent leurs enfants, certains passants abandonnèrent leurs sacs et plusieurs personnes se mirent à pousser ceux qui se trouvaient devant elles. Lenock tira Calvin vers lui pour l’empêcher d’être séparé de lui.
« Il y en a encore », dit Calvin.
« Je sais. Continue d’avancer. »
« Qu’est-ce qui se passe ? »
« Je ne sais pas. Je te le dirai quand on sera à l’abri. »
« Tu viens de dire que c’était une explosion. »
Lenock se retourna vers lui sans ralentir.
« Je sais ce que j’ai entendu. Je ne sais pas qui en est responsable ni si la rue est sûre. Alors avance. »
Une nouvelle explosion retentit à distance. La foule accéléra. Des personnes couraient dans toutes les directions, certaines cherchant leurs proches, d’autres essayant de rejoindre les rues secondaires. Lenock tenait toujours Calvin par le bras et tentait de l’entraîner vers une rue moins fréquentée. Calvin serrait le carnet contre sa poitrine et faisait de son mieux pour suivre son frère.
Un choc brutal secoua la rue. Plusieurs personnes tombèrent et les autres se mirent à courir plus vite. La violence de l’explosion déséquilibra Calvin. Lenock tendit la main vers lui, mais le souffle les sépara et lui fit lâcher son bras.
« Calvin ! »
Calvin fut projeté en arrière et tomba lourdement sur le côté. Le carnet glissa de ses mains et tomba quelques mètres plus loin. Une douleur vive lui traversa le flanc. Il resta au sol pendant plusieurs secondes, incapable de reprendre son souffle, tandis que les passants continuaient de courir autour de lui.
Il posa une main contre le sol et tenta de se relever. Son bras trembla sous son poids et il retomba aussitôt. Une nouvelle explosion retentit, plus proche cette fois. Calvin leva la tête au moment où une onde de choc traversait la rue.
« Calvin ! »
Lenock apparut près de lui et s’agenouilla. Il posa une main derrière son dos.
« Est-ce que tu peux te lever ? »
Calvin secoua faiblement la tête.
« J’ai mal. »
« Où ? »
« Au côté… et à la tête. »
« D’accord. Accroche-toi à moi. Je vais te relever. »
Lenock passa un bras derrière son dos et l’autre sous son épaule. Calvin referma une main sur sa veste. Lenock commença à le soulever, mais une nouvelle explosion retentit à proximité. Le souffle les projeta sur le côté. Calvin heurta violemment le sol avec la tête et resta immobile.
Lenock tomba à genoux près de lui.
« Calvin ! »
Il posa une main sur son épaule et l’autre derrière sa nuque. Du sang coulait le long du front de Calvin et descendait vers sa joue. Une blessure à son bras avait également taché sa manche.
« Calvin, regarde-moi. »
Les paupières de Calvin frémirent. Il aperçut le visage de Lenock au-dessus de lui, mais sa vision restait floue. Il entendait encore les explosions et les cris, sans parvenir à distinguer clairement les voix autour de lui.
« Tu sais où tu es ? » demanda Lenock.
Calvin remua les lèvres. Sa voix ne sortit pas.
« Ne parle pas si tu n’y arrives pas. Fais seulement un signe. »
Calvin bougea légèrement la tête. Lenock passa ses doigts contre son cou pour vérifier son pouls, puis posa une main contre sa joue.
« Reste éveillé. Les secours vont arriver. »
Calvin porta une main à sa poitrine. Ses doigts tremblaient lorsqu’ils rencontrèrent la chaîne de son pendentif. Il la serra faiblement, puis referma sa main autour de la petite Balance. Comme ses doigts étaient couverts de sang, une trace rouge s’étala sur le métal.
Lenock se pencha davantage vers lui.
« Calvin, regarde-moi. »
Calvin essaya de fixer son frère, mais ses paupières retombèrent. Sa main resta encore quelques secondes autour du pendentif avant de se relâcher. Son bras retomba contre le sol.
« Calvin ? »
Lenock le secoua légèrement par l’épaule.
« Calvin, réponds-moi. »
Calvin ne réagit pas. Lenock le ramena contre lui et plaça une main derrière sa nuque. Il vérifia sa respiration, puis posa deux doigts contre son cou.
« Allez… respire. »
Calvin resta inconscient. Lenock releva la tête vers la rue.
« À l’aide ! Il est blessé ! Quelqu’un peut appeler les secours ? »
Une goutte de sang se détacha de la main de Calvin et tomba sur le pendentif. Elle resta à la surface du métal pendant un instant, puis disparut. Une lumière verte apparut au centre de la petite Balance. Elle se propagea sous le métal et suivit les contours du pendentif. Une fine ligne se forma au milieu, sans ouvrir ni déformer la surface. Les deux plateaux tremblèrent légèrement.
Lenock ne regardait pas le pendentif. Il maintenait Calvin contre lui et surveillait sa respiration tout en appelant à l’aide. Il ne remarqua pas la lumière verte ni le changement qui se produisait sur le métal.
Après quelques secondes, la lumière s’éteignit. Les deux plateaux cessèrent de trembler et le pendentif reprit son apparence habituelle. La trace de sang avait disparu de sa surface.
Les secours arrivèrent peu après. Lenock expliqua ce qui s’était passé pendant que les secouristes installaient Calvin sur une civière. Il monta dans l’ambulance avec lui et resta à ses côtés pendant le trajet.
[....]