Chapitre 3
La veille au soir, Calvin était rentré de l’Académie de l’Accord Stellaire après y avoir passé son test d’entrée. Il ne devait repartir que dans une semaine, lorsque les cours commenceraient, mais il avait préféré revenir chez lui afin de récupérer quelques affaires et de préparer tranquillement son départ.
La fatigue visible dans ses yeux lui donnait parfois une apparence plus âgée. Depuis son retour, il avait à peine parlé. Il s’était contenté de déposer son sac dans sa chambre, de ranger quelques vêtements, puis de se coucher sans raconter à Lenock le déroulement de son examen.
Le lendemain matin, la lumière filtrait doucement à travers les rideaux de la chambre. Calvin ouvrit lentement les yeux et resta allongé quelques secondes, le regard fixé au plafond. Il passa ensuite une main sur son visage, repoussa ses cheveux vers l’arrière et se redressa avec un soupir discret. Son corps était encore lourd de fatigue, comme si la tension accumulée pendant le test ne l’avait pas quitté.
Il quitta son lit et se dirigea vers la salle de bain. Après s’être aspergé le visage d’eau froide et s’être brossé les dents, il retourna dans sa chambre pour enfiler des vêtements propres. Alors qu’il terminait de boutonner sa chemise, une voix rauque s’éleva depuis le rez-de-chaussée.
« Calvin, le petit-déjeuner est prêt ! »
Il attrapa la poignée de la porte et répondit d’une voix encore ensommeillée :
« J’arrive. »
Calvin descendit rapidement l’escalier. Il posa une main sur la rampe pour garder son équilibre, mais sa précipitation ne passa pas inaperçue.
« Calvin, combien de fois dois-je te dire de ne pas courir dans les escaliers ? » demanda Lenock.
Debout près de la table, son frère tenait une tasse entre ses mains. Sa carrure était plus imposante que celle de Calvin. Son expression était sévère, mais son regard trahissait l’attention constante qu’il portait au jeune garçon, qu’il avait élevé depuis la mort de leurs parents.
Calvin s’arrêta au bas des marches et esquissa un sourire.
« C’était quand, déjà, la dernière fois que tu me l’as dit ? Il y a… deux jours ? »
Lenock leva les yeux au ciel avant de poser sa tasse sur la table.
« Ah… laisse tomber. Assieds-toi. »
Calvin tira une chaise et prit place en face de lui. Lenock servit le petit-déjeuner, puis s’installa à son tour. Pendant quelques instants, aucun des deux ne parla. Calvin mangeait lentement, les yeux baissés vers son assiette, tandis que Lenock l’observait avec discrétion.
Le jeune garçon avait gardé le même comportement depuis son retour de l’académie. Il répondait lorsqu’on lui parlait et faisait parfois semblant de ne pas prendre les choses au sérieux, mais son visage demeurait fermé. Ses gestes étaient plus lents qu’à l’habitude et il remuait régulièrement ses doigts contre le bord de son assiette, comme s’il cherchait à s’occuper les mains.
Lenock posa ses couverts et s’appuya contre le dossier de sa chaise. Après une courte hésitation, il prononça le prénom de son frère.
« Calvin… »
Calvin releva les yeux.
« Oui ? »
Lenock joignit ses mains devant lui et les fixa un instant avant de reprendre :
« Tu sais que nos parents sont morts quand tu avais trois ans. »
Calvin hocha légèrement la tête.
« Oui. Tu me l’as déjà dit. »
Lenock inspira profondément. Il passa une main sur son visage, puis la laissa retomber sur la table.
« Mais ce que je ne t’ai jamais dit, c’est que ce n’était pas un accident. »
Calvin cessa de manger. Ses doigts se resserrèrent autour de sa fourchette, qu’il finit par reposer lentement sur la table.
« Quoi ? »
Lenock ne répondit pas tout de suite. Il détourna le regard vers la fenêtre.
« Si je ne t’en ai jamais parlé, c’est parce que tu étais encore trop jeune. »
« De quoi est-ce que tu parles ? »
Lenock baissa les yeux.
« La nuit où nos parents sont morts, des gens sont venus jusqu’à la maison. »
Calvin se redressa.
« Qui étaient ces gens ? »
« Je ne sais pas exactement. J’étais trop jeune pour comprendre qui ils étaient. »
« Tu ne sais pas, ou tu ne veux pas me le dire ? »
Lenock tourna de nouveau les yeux vers lui.
« Je vais te raconter ce dont je me souviens. »
La nuit où l’attaque avait eu lieu, Calvin dormait dans sa chambre. Il n’avait alors que trois ans et ne comprenait encore rien aux événements qui se déroulaient autour de lui.
Lenock, lui, se trouvait dans la pièce voisine. Son sommeil était agité et il se réveilla en entendant des voix étouffées provenant du salon. Il resta d’abord allongé, en essayant de comprendre ce qui se disait, mais le ton inquiet de leurs parents finit par attirer son attention.
Il se leva sans bruit et entrouvrit la porte de sa chambre. Après s’être assuré que le couloir était désert, il s’avança lentement jusqu’au salon et se dissimula près de l’entrée.
Ses parents se tenaient près de la fenêtre, en compagnie d’un homme que Lenock n’avait jamais vu. Celui-ci portait un manteau sombre et une capuche qui dissimulait une grande partie de son visage. Lenock ne parvenait pas à distinguer ses traits, mais il entendait suffisamment bien la conversation.
« Ils nous ont retrouvés », déclara l’inconnu d’une voix grave. « Vous devez partir immédiatement. »
Le père de Lenock se tourna vers lui.
« Comment ont-ils pu nous retrouver ? Nous avions pourtant pris toutes les précautions nécessaires. »
« Cela n’a plus d’importance. Ils sont déjà là. Vous devez emmener les enfants et quitter cette maison. »
La mère de Lenock jeta un regard en direction du couloir.
« Calvin dort encore. Lenock doit être dans sa chambre. »
« Alors réveillez-les. Vous n’avez plus beaucoup de temps. »
Le père se dirigea vers un meuble et ouvrit rapidement un tiroir. Il en sortit une fine chaîne ornée d’un pendentif représentant une balance dont les deux plateaux étaient parfaitement équilibrés.
Il tendit la chaîne à sa femme.
« Prends-la. Si nous sommes séparés, tu devras la donner à Calvin. »
Elle referma ses doigts autour du pendentif.
« Pourquoi est-ce si important ? »
« Parce qu’ils la recherchent. Ils ne doivent surtout pas la récupérer. »
Un bruit sourd retentit soudain à l’extérieur.
La maison trembla violemment. Plusieurs objets tombèrent des étagères et une vitre se brisa dans le salon. Lenock perdit l’équilibre et fut projeté contre le mur du couloir.
Une voix retentit au-dehors :
« Sortez ! Vous êtes encerclés ! Vous n’avez nulle part où fuir ! »
Le père de Lenock se précipita vers la porte d’entrée, mais une explosion retentit avant qu’il ne puisse l’atteindre. Une partie du plafond s’effondra dans le salon. Le père disparut sous les gravats et mourut sur-le-champ.
La mère de Lenock fut projetée contre un meuble. Des pierres et des morceaux de bois tombèrent autour d’elle. Lorsqu’elle tenta de se relever, elle comprit que ses jambes étaient coincées sous les débris.
L’homme encapuchonné s’approcha d’elle.
« Nous devons partir. Ils vont entrer dans la maison. »
La femme tourna la tête vers lui. Malgré la douleur, elle parvint à rester consciente.
« Sauvez mes enfants… Je vous en prie. »
Elle lui tendit la chaîne.
« Prenez ceci et donnez-la à Calvin. Il doit la garder sur lui. »
L’homme prit le pendentif et regarda en direction du couloir.
« Où sont-ils ? »
« Calvin est dans sa chambre. Lenock doit être tout près. »
Une nouvelle explosion secoua la maison. L’homme comprit qu’il ne pouvait plus attendre. Il se détourna de la femme et se dirigea vers le couloir.
Lenock reprit connaissance quelques instants plus tard. Ses oreilles bourdonnaient et sa vision était trouble, mais il pensa immédiatement à son petit frère. Il se releva avec difficulté et se précipita vers la chambre de Calvin.
La porte avait été partiellement arrachée. À l’intérieur, Calvin pleurait dans son lit, réveillé par les explosions. Lenock s’approcha de lui et le prit dans ses bras.
« N’aie pas peur. Je suis là. »
Calvin s’accrocha à son frère sans comprendre ce qui se passait. Lenock le serra contre lui et tenta de le protéger des morceaux de plâtre qui tombaient du plafond.
L’homme encapuchonné les rejoignit quelques secondes plus tard. Il observa rapidement la pièce, puis s’approcha des deux enfants.
« Nous devons partir. »
Lenock recula légèrement.
« Où est notre mère ? »
« Elle est blessée. Elle ne peut pas venir avec nous. »
« Nous ne pouvons pas la laisser ! »
« Si vous restez ici, vous mourrez tous les deux. »
Des bruits de pas retentirent dans la maison. Les poursuivants venaient d’entrer par une ouverture créée dans le mur.
L’homme prit Calvin dans ses bras et tendit la main à Lenock.
« Viens. Nous devons partir maintenant. »
Lenock résista quelques secondes, puis comprit qu’il n’avait pas le choix. Il jeta un dernier regard en direction du salon, mais la poussière et les débris l’empêchaient de voir sa mère.
L’homme les conduisit jusqu’à l’arrière de la maison. Il les fit sortir par une ouverture pratiquée dans le mur, puis s’éloigna rapidement avec eux tandis que des voix résonnaient derrière eux.
Ils traversèrent plusieurs rues et empruntèrent des chemins isolés afin d’éviter leurs poursuivants. L’homme portait Calvin dans ses bras et veillait à ce que Lenock reste près de lui. Chaque fois qu’un bruit se faisait entendre, il les dissimulait dans une grange, derrière des caisses ou sous un plancher.
Pendant ce temps, les poursuivants finirent par atteindre la maison. La mère de Lenock, toujours prisonnière sous les gravats, fut découverte peu après le départ des enfants. Elle mourut avant que les hommes ne puissent l’interroger.
Du moins, c’est ce que tout le monde pensait — Lenock y compris. Mais il ignorait ce qui s’était réellement passé après leur fuite.
La fuite se poursuivit pendant plusieurs heures. Lorsque l’homme estima qu’ils étaient suffisamment éloignés, il les conduisit jusqu’à une ancienne remise située à l’écart des habitations. Il ouvrit la porte, fit entrer les deux enfants, puis les installa derrière plusieurs caisses.
Il sortit alors le pendentif de sa poche et le tendit à Lenock.
« Passe cette chaîne autour du cou de ton frère. »
Lenock prit le pendentif avec hésitation.
« Pourquoi ? »
« Parce qu’il doit la garder sur lui. Ne la montre à personne et ne la laisse jamais tomber entre les mains de ceux qui nous poursuivent. »
Lenock plaça la chaîne autour du cou de Calvin, qui dormait à moitié dans les bras de l’homme.
« Est-ce que notre mère va venir nous chercher ? » demanda-t-il.
L’inconnu resta silencieux pendant quelques secondes. Il semblait chercher ses mots, mais finit par détourner le regard.
« Vous devez attendre ici. Je reviendrai lorsque la situation sera réglée. »
Il se dirigea ensuite vers la sortie. Avant de quitter la remise, il se tourna une dernière fois vers les deux enfants.
« Gardez le silence et ne sortez sous aucun prétexte. »
La porte se referma derrière lui. Lenock resta assis dans l’obscurité avec Calvin dans les bras, en essayant de le calmer. Plusieurs minutes s’écoulèrent avant qu’un bruit de lutte ne retentisse au loin.
L’homme avait attiré les poursuivants dans une autre direction. Il tenta de les semer, mais ceux-ci finirent par le rattraper. Après avoir réussi à éloigner les ennemis de la remise, il fut tué avant de pouvoir rejoindre les deux enfants.
Lenock et Calvin restèrent cachés jusqu’à ce que le silence revienne. Ils furent finalement retrouvés plusieurs heures plus tard, seuls et épuisés.
Calvin cligna des yeux et revint au présent. Il fixait Lenock, qui n’avait pas quitté son siège.
« Ce n’était donc pas un accident, n’est-ce pas ? » demanda-t-il lentement.
« Non. »
Calvin posa ses deux mains sur la table.
« Qui étaient ces gens ? »
Lenock baissa les yeux.
« Je ne sais pas. Je n’ai jamais appris qui ils étaient. J’étais trop jeune pour comprendre ce qui se passait. »
« Mais tu sais pourquoi ils ont attaqué nos parents. »
Lenock resta silencieux un instant.
« Je sais seulement ce que j’ai entendu cette nuit-là. Ils avaient retrouvé nos parents et ils recherchaient quelque chose. »
« Le pendentif ? »
« Je ne peux pas l’affirmer. Notre père a seulement dit qu’ils ne devaient pas le récupérer. »
Calvin se leva brusquement. Sa chaise recula sur le sol dans un grincement.
« J’en ai assez de tes réponses vagues ! Tu sais quelque chose ! »
Lenock ne bougea pas. Il attendit que Calvin cesse de parler, puis se leva à son tour et lui fit face.
« Je sais que nos parents protégeaient cet objet. Je sais qu’ils avaient peur de ceux qui le recherchaient. Mais je ne sais pas qui ils étaient ni ce qu’ils voulaient réellement en faire. »
Calvin fronça les sourcils.
« Tu viens pourtant de dire que nos parents possédaient un artefact. »
« C’est ce que j’ai compris en repensant à cette nuit. Mais je ne sais pas exactement ce qu’il est. »
« Alors pourquoi est-ce que tu refuses de m’en parler ? »
« Parce que je ne veux pas attirer l’attention sur toi avant d’être certain de ce que tu portes. »
Calvin secoua la tête et détourna brièvement les yeux, visiblement agacé.
« Tu continues à me cacher la vérité alors que tu sais que nos parents ont été tués à cause de cet objet. »
Lenock s’approcha d’un pas.
« Ce que je sais, c’est que ce n’était pas une simple attaque. »
Il marqua une pause, puis ajouta d’une voix plus grave :
« C’était une traque. »
Calvin ne répondit pas. Il porta instinctivement la main à son cou et passa les doigts sous sa chemise. Ceux-ci rencontrèrent la fine chaîne qu’il tira lentement hors de ses vêtements.
Le pendentif apparut entre ses doigts.
Il représentait une balance dont les deux plateaux étaient parfaitement équilibrés.
Calvin l’observa pendant quelques secondes, puis releva les yeux vers Lenock.
« Elle ressemble à ça. »
Le regard de Lenock se figea. Il fixa le pendentif sans chercher à le dissimuler, tandis que son visage devenait progressivement plus sérieux.
« Tu sais ce que c’est ? » demanda Calvin.
Lenock détourna brièvement les yeux avant de répondre :
« Je sais qu’il appartenait à nos parents. Je sais aussi qu’ils voulaient absolument le protéger. Mais je ne connais pas sa véritable nature. »
« Alors pourquoi est-ce que tu m’as dit que c’était un artefact ? »
« Parce que je le suppose depuis longtemps. Mais je n’en ai jamais eu la preuve. »
Calvin serra la chaîne dans sa main.
« Pourquoi est-ce que tu ne me l’as jamais expliqué ? »
« Parce que je ne savais pas quoi t’expliquer. »
Cette réponse fit hésiter Calvin.
Lenock reprit d’une voix plus calme :
« Je sais seulement que le pendentif était important pour nos parents. Je ne sais pas d’où il venait ni pourquoi ceux qui les poursuivaient le recherchaient. »
Calvin baissa les yeux vers l’objet.
« Et maintenant ? »
« Maintenant, je vais te montrer quelque chose. »
Calvin releva la tête.
« Quoi ? »
Lenock se détourna.
« Suis-moi. »
« Où ça ? »
« Dans la remise. »
Il quitta la cuisine sans donner d’explication. Calvin resta immobile quelques secondes, puis le suivit à l’extérieur.
La porte se referma derrière eux, et le silence retomba dans la cuisine. À l’extérieur, une nouvelle confrontation semblait déjà se préparer.