À l’aube, le port s’éveilla plus tôt que d’habitude.
Au début, la surface de la mer n’était que légèrement grisâtre, et le ciel lui-même avait perdu son noir lugubre pour devenir pâle et vide. À l’horizon, une mince lueur apparut d’abord sur la mer.
Elle était très lointaine, à peine visible. Avec les navires qui passaient et les hélicoptères qui tournaient dans le ciel, il était difficile de savoir si la blancheur à l’horizon était celle du ciel ou une illusion provoquée par quelque chose sur la mer.
L’eau, doucement ridée, semblait même scintiller, et la brise marine rendait le spectacle particulièrement vivifiant.
À bord du Xiang Sheng, de nombreux passagers qui n’avaient pas dormi de la nuit poussèrent un profond soupir en levant les yeux vers l’étendue grisâtre au-dehors. Ils étaient encore sous le choc des terribles événements de la nuit.
Inutile de dire que cette traversée resterait un souvenir inoubliable pour beaucoup.
Et les festivités en mer, qui n’avaient même pas vraiment commencé, étaient naturellement terminées.
La seule chose rassurante, c’était qu’en sortant sur le pont, les passagers découvrirent qu’un grand nombre de gardes-côtes en uniforme s’y étaient déjà rassemblés. Plusieurs vedettes de police croisaient même autour du Xiang Sheng.
Bien sûr, ce sentiment de sécurité ne concernait qu’une partie des passagers.
Un autre groupe, en voyant les gardes-côtes monter officiellement à bord, blêmit et eut le visage livide.
Ceux qui avaient quelque chose à se reprocher connaissaient déjà leur sort.
Sur le pont, Bao Wenyin regardait les gardes-côtes s’avancer droit vers lui, le désespoir peint sur le visage.
Mais lorsqu’il se tourna vers son père, Bao Xingsheng, celui-ci, qui s’était toujours montré tendre avec lui, le regarda avec déception, comme un père peiné de voir son enfant s’égarer.
Comme si Bao Wenyin méritait tout ce qui lui arrivait.
Quant aux autres membres de la Famille Bao, qui se tenaient derrière Bao Xingsheng, ils n’osaient pas regarder Bao Wenyin. Certains le dévisageaient même avec rancœur et dégoût, comme s’il était un pécheur ayant terni la Réputation de la Famille Bao, ou une sorte d’objet répugnant.
Même Bao Wenqi, qui avait fait des affaires avec lui et était très proche de lui, détourna la tête pour éviter son regard. Il n’osa pas croiser ses yeux ; tout son être trahissait sa culpabilité et son désir de garder ses distances.
Une seule personne se tenait aux côtés de Bao Xingsheng. Elle lui soutenait délicatement le bras et le regardait avec compassion.
— Cette place lui appartenait autrefois. Alors, qui était donc ce type qui se tenait là à présent ?
À ses traits vaguement familiers, Bao Wenyin devina que l’autre était son demi-frère. Mais, ironiquement, il ne parvint à retrouver son nom qu’au dernier moment, dans un recoin de sa mémoire : Bao Wenyu.
Ah oui, c’était aussi un bâtard. Il s’appelait Bao Wenyu.
Jusque-là, il avait été aussi superflu que son nom. Même lorsqu’il se remémorait ses frères, Bao Wenyin avait presque oublié qui il était.
Et pourtant, ce personnage apparemment insignifiant venait soudain de sortir de l’ombre et d’attirer l’attention de son père.
Lui, qui aurait dû être l’héritier naturel de la Famille Bao, avait sombré dans l’abîme du jour au lendemain.
Tous ceux qu’il connaissait le regardaient avec moquerie, dégoût et jubilation, à l’exception de ce jeune homme, son demi-frère, qui le prenait en pitié.
Cette pitié ne venait pas du fait qu’il était un pécheur sur le point d’être puni par la loi, mais du fait que son fils, ayant perdu toute valeur à cet instant, était devenu si facilement un pion sacrifiable.
Ou peut-être était-il déjà un pion sacrifiable depuis bien longtemps.
Malheureusement, il ne le comprenait qu’à présent.
Mais il ne serait certainement ni le premier, ni le dernier.
Bao Wenyin baissa la tête, puis éclata soudain de rire sans raison apparente.
Mais en voyant les policiers passer les menottes à Bao Wenyin, Bao Wenyu reprit soudain ses esprits.
Il comprit alors que le « bienfaiteur » et le « tournant décisif » qu’il avait rencontrés cette fois n’étaient pas là pour l’aider à gravir les échelons, à gagner davantage de pouvoir au sein de la Famille Bao ou à obtenir les faveurs de son père. Ils étaient là pour lui faire voir clairement que la Famille Bao était une cage dorée où l’on se dévorait les uns les autres.
Il avait mené une vie ordinaire pendant toute la première moitié de son existence et n’avait jamais vraiment pris part aux affaires de la Famille Bao. Alors, pourquoi continuer ?
Fallait-il vraiment obtenir « l’approbation de son père » pour prouver qu’on avait de la valeur ?
Bao Wenyu regarda en silence Bao Wenyin se faire emmener, puis baissa les yeux vers la main qui soutenait son père. Pour une raison qu’il ignorait, il finit par la retirer lentement.
Bao Xingsheng remarqua que Bao Wenyu ne lui soutenait plus le bras et se tourna vers lui, surpris, comme s’il ne s’attendait pas à ce qu’il refuse la « récompense » qu’il lui avait accordée.
Mais il ne put bientôt plus rien lui demander.
Un policier s’approcha, se plaça devant Bao Xingsheng et déclara d’un ton grave : « Monsieur Bao, veuillez coopérer avec l’enquête. »
Bao Xingsheng ne fut pas le seul à être traité ainsi : les familles Dong et He subirent le même sort. Les membres de leurs familles, autour d’eux, se mirent aussitôt à protester de diverses façons et à proclamer leur loyauté envers les leurs.
Bao Wenyu, lui, tourna la tête vers un autre côté —
La lueur au bord du ciel semblait encore plus brillante.
« Peut-être que je devrais aller voir d’autres endroits. »
songea Bao Wenyu.
-
Au milieu de la confusion, plusieurs autres silhouettes s’affairaient.
« Bonjour, officiers. Est-ce que quelqu’un a vu Xiao He ? »
Liu Rulan agrippa précipitamment l’un des policiers et lui demanda, anxieuse.
Le policier s’arrêta et dévisagea la personne devant lui. Il sembla comprendre quelque chose, et son expression devint étrange. « Vous cherchez Xiao He ? »
« Oui, je suis son agente. »
En parlant, les yeux de Liu Rulan s’empourprèrent légèrement. « Il… a disparu, et nous n’arrivons pas à le joindre. Puisque vous êtes déjà montés à bord, ça veut dire que vous êtes aussi là… »
Elle se révéla incapable d’aller au bout de sa phrase.
Cette agente, d’ordinaire si éloquente, n’avait jamais été aussi nerveuse, au point d’en perdre ses mots.
C’était comme si la nouvelle d’une catastrophe imminente pouvait les frapper à tout instant.
Le policier sembla percevoir l’angoisse qui coupait presque le souffle de la jeune femme et hocha vite la tête pour la rassurer avec douceur : « Madame, ne vous inquiétez pas, il va bien. Je viens de les voir sur l’autre pont. Allez voir par là. »
Puis il lui indiqua une direction.
Liu Rulan suivit aussitôt ses indications et partit d’un pas pressé.
Sur le pont, un groupe de personnes discutait.
« Qu’est-ce que tu sais de ce qui s’est passé cette nuit ? »
« Rien. On était ensemble tout du long, non ? Si toi, tu ne sais rien, comment veux-tu que je sache ? »
« Ah, c’est vrai. Si j’avais su que ça finirait comme ça, je ne serais pas monté à bord. À notre retour, il y aura forcément des tas de ragots, et les comptes marketing vont nous coller toutes sortes d’histoires sur le dos. »
« Oh là là, quelle galère ! Ça n’a rien à voir avec nous. » Wu Chuyi soupira. « Heureusement que Frère Xiao a organisé une fête et qu’il y avait beaucoup de gens du milieu. On pourra publier une déclaration commune, témoigner les uns pour les autres, clarifier la situation et éviter autant que possible d’être mêlés à l’autre camp. »
Liang Cheng ajouta : « Je me demande ce que la police compte faire. J’ai vu beaucoup de passagers prendre des photos et filmer. La plupart d’entre nous devront être interrogés une fois à terre. Je me demande seulement si les nouvelles d’ici seront étouffées. »
En repensant aux victimes qu’elle venait de croiser, Xin Yiran ne put s’empêcher de serrer les poings. « Même si cette affaire va nous attirer des ennuis, j’espère quand même qu’elle sera révélée et que davantage de gens verront le vrai visage de ces ordures. »
Leurs méfaits devaient être dévoilés !
Il fallait que tout le monde les condamne et leur crache dessus !
« Au fait, Frère Xiao, tu n’étais pas avec ce jeune maître de la Famille Bao, cette nuit ? Il t’a dit ce qui se passait ici ? »
Au fil de la conversation, tous les regards se tournèrent, on ne savait trop pourquoi, vers le jeune homme au centre du groupe.
« Oui ! Frère Xiao, tu as des informations privilégiées ? Tu peux nous en dire un peu ? »
« D’ailleurs, je n’ai presque pas vu Frère Xiao de la nuit ! Quand leurs hommes de la sécurité sont venus nous fouiller tout à l’heure, j’ai vraiment paniqué. Sans Frère Xiao, je ne me sens pas du tout en sécurité. »
« Hé, crois-le ou non, moi aussi ! »
Tout le monde parlait en même temps, tandis que le jeune homme les écoutait raconter ce qu’ils avaient vécu, le visage calme, comme si rien ne s’était passé.
« Xiao He ! »
Au même instant, des appels retentirent au loin.