Xin Yiran ne reconnut pas cet objet.
En fait, comme il était si rare, elle eut instinctivement envie de sortir son téléphone pour le prendre en photo, en souvenir.
Mais un vendeur l’en empêcha aussitôt.
« Désolé ! Les photos sont interdites ici ! »
Le vendeur, dont la voix était un peu rauque, la réprimanda sèchement.
« Ah, pardon, pardon. »
Xin Yiran sursauta, puis remit rapidement la main dans sa poche en s’excusant à plusieurs reprises.
Xiao He se tenait à côté d’elle. Il voulut dire quelque chose, mais se ravisa. Finalement, il ne lui expliqua pas directement que ces objets étaient en réalité des morceaux de corps humains, de peur de l’effrayer. Il lança plutôt, avec tact : « Ce n’est pas grave, on peut se contenter de regarder. On aura appris quelque chose. Hé, il y a des améthystes là-bas. Voyons si tu en veux une. »
Il entraîna Xin Yiran loin de ces objets terrifiants et attira son attention de l’autre côté.
Il remarqua ensuite les chapelets de Kapala négligemment suspendus à une armoire.
Xiao He n’avait entendu parler de ces objets que de nom. En étudiant le Feng shui et en parcourant des dizaines de gigaoctets de documents sur le sujet, il avait vu des images de collections semblables, mais jamais de ses propres yeux. Il ignorait aussi qu’une boutique pouvait en réunir autant d’un coup et en suspendre autant de rangées, entassées là comme de simples bibelots.
Il eut instinctivement l’impression que quelque chose clochait et tendit aussitôt la main pour toucher un chapelet, qu’il examina de près.
Les perles étaient toutes de taille uniforme et ornées de fins motifs osseux, minutieusement travaillés. Elles avaient une couleur brun foncé, presque huileuse, et leur surface était patinée sans briller. Elles étaient légèrement fraîches au toucher, dégageaient un discret froid, et l’ensemble avait une texture étrangement sobre.
Il n’eut presque pas besoin de faire appel à ses compétences criminelles : son seul instinct suffisait à Xiao He pour comprendre que ces objets avaient quelque chose de louche.
Et pas qu’un peu…
Les Kapala étaient généralement fabriqués à partir d’os frontaux humains ou de phalanges. Celui qu’il tenait mêlait, par exemple, des fragments d’os frontal et de phalanges. Leur texture et leur densité étaient complètement différentes, et pourtant, on les avait assemblés pour en faire un chapelet plutôt bien ouvragé.
Or, la douzaine de chapelets devant lui étaient presque tous composés d’os frontaux et de phalanges appartenant à des personnes différentes !
Les os frontaux les plus précieux et les phalanges qui convenaient à la fabrication étaient en quantité limitée chez une seule personne. De plus, vu le nombre de chapelets assemblés, les restes d’une seule personne n’auraient pas suffi : il avait forcément fallu puiser dans ceux de beaucoup d’autres.
Rien que d’y penser, c’était vraiment terrifiant !
Dans le monde des objets de collection, les Kapala étaient aujourd’hui très controversés. À l’origine, il s’agissait simplement de reliques religieuses, mais ils étaient ensuite devenus des objets de collection. Même certains collectionneurs qui ne croyaient ni aux dieux ni aux bouddhas en rassemblaient pour le plaisir, ce qui avait fini par donner naissance à une industrie de la contrefaçon.
Les faussaires remplaçaient les os humains par d’autres morceaux d’os humains ou par des os d’animaux, si bien que les collections mêlaient le vrai et le faux. À cela s’ajoutaient les strictes réglementations en vigueur : fabriquer des objets de collection avec des os humains posait des problèmes juridiques. De par leur nature, ces objets suscitaient donc de vives controverses.
Mais une chose était sûre : sur un navire en haute mer, il venait de tomber sur des dizaines de chapelets d’os prélevés sur différentes personnes. Rien que ça, c’était déjà assez terrifiant, non ?
De plus, à en juger par leur couleur et leur texture au toucher, ces os étaient relativement récents et ne pouvaient pas être considérés comme des antiquités ; ces perles avaient probablement été fabriquées au cours des deux ou trois dernières années.
Vu le degré de folie de ces gens, Xiao He soupçonnait sérieusement qu’ils ne se servaient pas d’os de cadavres.
— Ils prélevaient des os sur des vivants ?
Le regard acéré, Xiao He se tourna aussitôt vers le vendeur derrière lui.
Le vendeur, qui les avait suivis de près, tressaillit sous le regard de Xiao He et recula instinctivement d’un pas, le dévisageant avec méfiance.
« Quelque chose vous intéresse ? »
La boutique resta silencieuse un instant. Voyant que Xiao He le fixait depuis un bon moment sans dire un mot, le vendeur hésita, puis finit par céder à son regard et lui posa la question.
Xiao He avait cependant déjà rapidement évalué le vendeur.
Sans aucun doute, il n’était pas chinois. Même s’il parlait très bien le mandarin, on pouvait déceler à l’oreille une légère pointe d’accent cambodgien ou birman.
La boutique exposait de nombreux objets taoïstes de Feng shui et semblait spécialisée dans la métaphysique taoïste et le Feng shui. Pourtant, Xiao He remarqua qu’au fond, contre les murs, se trouvaient davantage de jarres semblables à celles où l’on élevait les « petits fantômes », tandis que les comptoirs, de l’autre côté, regorgeaient plutôt d’amulettes bouddhistes.
Grâce à sa vue perçante et à sa grande taille, Xiao He parvint aussi à apercevoir les statuettes d’argile de Kuman Thong, ainsi que toutes sortes d’amulettes étranges.
Ce n’étaient pas des objets qu’on trouvait en Chine.
Le cœur de Xiao He se serra légèrement.
« J’ai entendu dire que vous aviez ici des perles porte-bonheur particulièrement efficaces », demanda-t-il d’un ton désinvolte.
« Vous en avez en ce moment ? »
Le vendeur détailla Xiao He de la tête aux pieds, comme s’il cherchait à estimer sa fortune d’après sa tenue.
De toute évidence, non seulement il n’était pas chinois, mais il ne suivait pas non plus les célébrités : il ne reconnut pas Xiao He.
Le vendeur avait seulement l’impression que le jeune homme devant lui dégageait une aura dangereuse impossible à décrire, et qu’il ressemblait davantage à un homme du milieu que lui-même.
Xiao He était ainsi fait. Presque tous ceux qui le voyaient remarquaient d’abord son aura générale, au point d’en oublier son apparence.
Difficile de savoir si c’était une bonne ou une mauvaise chose. Mais en tant qu’acteur, Xiao He en était plutôt satisfait.
Le vendeur vit alors le jeune homme sortir un laissez-passer électronique et le brandir sous son nez.
C’était un signe distinctif réservé aux VIP de très haut rang. Il suffisait de le montrer pour prouver son statut.
Comme prévu, dès que le vendeur aperçut la carte indiquant qu’il avait affaire à un VIP de très haut rang, il se montra aussitôt enthousiaste.
Cependant, à la question de Xiao He, il répondit avec un certain embarras : « Monsieur, les perles porte-bonheur de notre boutique sont presque toutes exposées ici. Voyez-vous quelque chose qui vous intéresse ? »
Le vendeur désigna un endroit et fit signe à Xiao He de le suivre jusqu’au comptoir de l’autre côté.
Xin Yiran était toujours en train de choisir des améthystes. Un autre vendeur, qui avait remarqué le statut de Xiao He, s’approcha aussitôt d’elle avec empressement pour lui faire des suggestions.
Xiao He suivit donc le vendeur de l’autre côté, l’esprit tranquille.
Il jeta un coup d’œil distrait aux perles porte-bonheur exposées dans la vitrine, puis secoua la tête, peu intéressé. « Ce n’est pas le genre que je cherche. »
« Euh, alors… »
Le vendeur sembla hésiter, mais, en réalité, il lui réclamait discrètement un pourboire.
Xiao He claqua doucement la langue et, juste devant le vendeur, fit claquer ses doigts avant de demander d’un ton grave : « J’ai entendu dire par d’autres VIP du navire que vous aviez ici des perles porte-bonheur particulièrement efficaces, aux effets remarquables. Vous resterait-il un créneau pour m’en procurer une ? Ou pourrais-je au moins voir de mes propres yeux ces fameuses perles ? »
Le vendeur resta un instant interdit, puis répondit aussitôt : « Je suis navré, monsieur. Nous ne pouvons pas vous fournir le type de perles porte-bonheur que vous cherchez pour le moment. Il faut les réserver six mois à l’avance et tous les créneaux sont déjà pris. »
Xiao He fronça les sourcils. « Il n’y a vraiment pas moyen ? Il doit bien vous rester quelques créneaux en interne, non ? »
Le vendeur réfléchit longuement.
Un instant plus tard, il répondit : « Il reste effectivement deux créneaux, mais le Quatrième Jeune Maître de la Famille Bao les a déjà réservés. Quant aux autres, ils sont tous entre les mains du Premier Jeune Maître de la Famille Bao. Je ne suis pas habilité à en savoir davantage et je ne peux donc vous proposer aucune autre solution. »
Xiao He garda lui aussi le silence.
Alors, après tout ça, devait-il quand même s’en prendre à Bao Wenqi et Dong Huai ?