Chapitre 412
Bien loin des murs de la ville, les Morts-vivants de Tyron déferlaient sur le territoire. Il était relié à chacun d’eux, tous ses serviteurs étant liés à lui par les conduits qu’il avait créés lors de leur résurrection. Créatures, blocs d’infanterie, spectres, revenants, Demi-liches et liches : tous étaient accessibles à son esprit, et sa conscience ondulait dans la horde comme la marée.
On aplanissait le terrain et on le préparait pour les Cercles rituels, tandis que des éclaireurs et des reconnaisseurs étaient envoyés surveiller les flancs et guetter l’armée qui approchait derrière eux. Mille activités différentes se déroulaient au sein de cette immense force de Morts-vivants, qui comptait désormais bien plus de cent mille individus. C’était trop d’informations pour un esprit normal, mais Tyron avait depuis longtemps dépassé ce qu’on pouvait considérer comme « normal ». Renforcés par l’Invisible, son corps et son esprit étaient surhumains, capables d’endurer des forces incroyables et de traiter des quantités absurdes d’informations.
Quand il fut convaincu que le Général Crow maîtrisait parfaitement la situation, il ouvrit les yeux et se recentra dans son propre corps.
Avec ce puissant flot d’informations qui l’inondait à tout instant, il lui était de plus en plus facile de se détacher de sa propre existence physique et de faire l’expérience du monde comme une entité gestaltiste bizarre. Voir le monde à travers des milliers et des milliers d’yeux de Morts-vivants à la fois était une expérience grisante, dans laquelle il pouvait imaginer qu’on se perde si l’on n’y prenait pas garde.
« Quand as-tu dormi pour la dernière fois ? » lui demanda Filetta d’un ton appuyé lorsqu’elle le vit remuer.
Comme toujours, Tyron était assis sur sa Créature flottante, mais celle-ci ne planait qu’à quelques centimètres du sol afin de le maintenir hors de vue. Il leva les yeux vers elle en fronçant les sourcils.
« Il y a quelques jours, je crois. »
« Et la dernière fois que tu as mangé ? »
« Tu m’as nourri hier. »
« On va avoir pas mal de travail, Filetta, dit-il en faisant un geste vers la ville. On n’aura pas le temps de manger ni de dormir. »
« Raison de plus pour le faire maintenant, tant que tu le peux », souffla-t-elle. « Je vais te faire apporter quelque chose. Et tâche de te fourrer ça dans ta sale gueule. »
Il avait envie de protester, mais Tyron se ravisa. Il aurait probablement peu de temps pour se reposer, mais il pouvait au moins avaler un bon repas. Ils avaient réussi à récupérer quelques provisions dans les chariots et les villages abandonnés qu’ils avaient traversés en route vers Mirasmas. Un peu de pain, du fromage et de la viande séchée, le tout arrosé d’un peu de vin ou de bière, c’était bien plus appétissant que les légumes sauvages et la viande presque crue. Le talent culinaire de Filetta ne s’améliorait décidément pas avec la pratique. Ce n’était guère sa faute : elle n’avait plus de papilles.
« D’accord, d’accord », céda-t-il.
Tant qu’il mangeait, peut-être qu’elle cesserait de le harceler pour qu’il dorme trop longtemps. Il n’avait vraiment pas le temps. Il y avait désormais quelques liches à part entière, en plus de Maître Willhem, capables de puiser bien davantage dans leurs capacités qu’auparavant, mais il les considérait toujours pour la plupart comme des Mages de second ou de troisième ordre. Ils étaient indignes de la précieuse Magie de l’Âme qu’il parvenait à accumuler, mais il avait besoin d’eux pour mener les rituels indispensables à son siège.
S’il pouvait lancer les Crânes hurlants sans devoir diriger lui-même les rituels, il serait libre d’essayer plusieurs nouvelles formes de Magie qu’il s’efforçait de bricoler. La nécessité de craindre qu’on ne lui fasse exploser la tête pendant la marche avait quelque peu nui à sa concentration, mais il avait tout de même progressé.
La crainte de se faire exploser la tête l’avait aussi poussé à remettre à plus tard une autre tâche importante. Les assassins qui attendaient dans l’ombre ne demandaient qu’à le surprendre en plein rituel. Il n’avait pas non plus voulu interrompre la marche pour se protéger comme il convenait pendant l’opération. Maintenant qu’ils étaient arrivés à Mirasmas, il avait enfin l’occasion, avant que les sorts ne commencent à fuser, de mettre à jour son statut et de s’emparer de toute la puissance possible.
Il en aurait besoin une fois la bataille engagée.
Avant toute chose, il procéda à une rapide vérification pour s’assurer qu’il était en sécurité, hors de vue et protégé par toutes ses défenses. Dissimulé dans les ténèbres, entouré de puissants serviteurs et couvert de protections magiques, il était aussi en sécurité qu’il pouvait l’espérer.
Prenant une inspiration, il plongea la main dans son sac, en sortit un livre et en arracha une page vierge. Comme toujours, se faire saigner était quelque peu difficile. Il avait demandé à Maître Willhem de lui forger un petit couteau dans l’os de la plus haute qualité qu’il avait pu trouver, et de le recouvrir de plusieurs enchantements de perforation et d’aiguisage.
Il appuya son pouce contre la pointe de la lame, parvint à se percer la peau et à faire couler son sang. Il posa son pouce sur la page et prononça les paroles du rituel.
Des mots apparurent sur la page. Il se pencha pour découvrir ce que l’Invisible lui réservait.
Nouveaux sorts créés :
Vent de mort
Griffes d’ombre
Nouvelles compétences créées :
Reformation de l’âme
Tissage de l’âme et de la mort
Tyron cligna des yeux… Il n’avait pas fini de travailler sur le second sort et n’avait pas non plus réfléchi à son nom. L’Invisible avait-il une sorte de sens de la dénomination intégré ? Le Mage qui l’avait conçu semblait y avoir implanté sa propre personnalité, peut-être même son âme. Le nom venait-il donc de là ? Quant aux compétences, elles étaient probablement liées à la création des liches qu’il avait ajoutées à sa horde, à commencer par Maître Willhem.
Ses attributs continuaient d’augmenter à chaque niveau gagné, atteignant des sommets proprement terrifiants à mesure qu’il absorbait toujours plus de puissance. En tant qu’Artifex squelettique élevé, sa classe actuelle était entièrement tournée vers la création de Morts-vivants, et la répartition de ses caractéristiques en témoignait.
Son intelligence et sa volonté augmentaient de dix points par niveau, et sa dextérité ainsi que sa constitution de huit. Sa force ne progressait que de deux points, comme au rang Or, tout comme son charisme. Après tout, ces deux attributs n’étaient pas au cœur de ses préoccupations : il n’avait besoin ni de séduire ni de frapper qui que ce soit. Sa sagesse et son aplomb augmentaient de six points par niveau, tandis que sa manipulation en gagnait quatre.
En vérifiant son niveau, Tyron eut le plaisir de constater que son invasion du sud et les combats incessants de ses serviteurs dans les failles lui avaient rapporté trois niveaux supplémentaires. Sa progression était absurde pour quelqu’un de rang Platine. Elle n’était possible que pour un Nécromancien avancé, capable de combattre en tant d’endroits à la fois. Ce qui avait dû prendre une décennie à ses parents, il l’avait accompli en quelques mois.
À présent qu’il avait atteint le niveau quatre-vingt-huit, ses attributs avaient atteint des proportions presque ridicules.
Force :
278
Dextérité :
503
Constitution :
605
Intelligence :
964
Sagesse :
834
Volonté :
602
Charisme :
389
Manipulation :
331
Aplomb :
430
Chaque fois qu’un attribut dépassait un multiple de cent, il franchissait un nouveau seuil, ce qui décuplait encore davantage sa puissance. Il examina avec intérêt sa sagesse et son intelligence. Encore quelques niveaux et toutes deux franchiraient un seuil. Jusqu’où son esprit allait-il gagner en puissance ?
Plus encore que ses attributs, il s’intéressait toutefois au choix de ses capacités. Il ne les recevait plus tous les deux niveaux, mais tous les quatre ; elles étaient donc plus rares et plus importantes.
Comme auparavant, il pouvait désormais ajouter un sort ou une compétence à son Emblème actif, qui évoluerait alors et lui conférerait la connaissance d’une forme avancée. Pour sa classe actuelle, l’emblème actif concernait entièrement la création de nouveaux serviteurs.
Artisan squelettique
Résurrection des morts supérieurs
Art de l’os
Véritable Magie de la Mort
Façonnage osseux aphotique
Magie des conduits dimensionnels
Moelle de l’âme
Les capacités individuelles n’avaient plus de niveaux indiquant sa maîtrise. À mesure que celle-ci augmentait, la puissance gagnée se répartissait désormais entre toutes les capacités de l’emblème. L’Invisible ne semblait plus avoir besoin de quantifier cette force par des chiffres, mais Tyron la ressentait. À ses yeux, la disparition des chiffres signifiait la disparition des limites : aucune capacité d’un emblème n’était plus soumise à un niveau maximal. Il pouvait améliorer une compétence autant que ses capacités le lui permettaient, et l’Invisible le récompenserait sans réserve.
Mais que devait-il ajouter à l’emblème ? La dernière fois, il avait ajouté la Moelle arcanique, qui était devenue la Moelle de l’âme et lui avait fourni un indice crucial pour faire évoluer ses Demi-liches. Il était peu probable qu’un choix quelconque le rende plus puissant pour le siège à venir : il ne pouvait pas se mettre à démembrer ses serviteurs en pleine bataille pour les remodeler. Mais après ? S’il remportait la victoire, que pourrait-il créer dans les ruines de la Province Centrale ?
Il espérait obtenir assez de puissance pour marcher sur la capitale impériale.
Plusieurs options étaient tentantes. Même ses nouvelles compétences, Tissage de l’âme et de la mort et Reconstitution de l’âme, l’attiraient beaucoup. Il devait de plus en plus explorer les secrets de l’âme et la puissance qu’elle renfermait pour développer ses capacités. Ce qui, à sa frustration, ne faisait qu’aiguiser sa soif de Magie de l’Âme. Mais il pourrait régler ce problème une autre fois.
Tyron passa en revue toutes les capacités à sa disposition. Il pouvait en choisir beaucoup, mais devait finalement se demander quels serviteurs il aurait le plus de chances de renforcer à court terme. Aucune de ses liches n’approchait de son niveau maximal ; elles avaient toutes encore une grande marge de progression. Ses spectres, en revanche…
Formation de Chair spirituelle : la capacité fondamentale à l’origine de la création des spectres. Elle lui permettait de tisser un réseau d’âme et de Magie lié au squelette. Cette matière éthérée, verte et comme illuminée de l’intérieur, donnait à ses serviteurs une apparence bien plus proche de celle qu’ils avaient de leur vivant, jusqu’à leur conférer des traits et des expressions. Plus important encore, elle leur permettait d’interagir avec l’Invisible et de progresser, leur donnant une nouvelle classe ainsi que la possibilité de gagner des niveaux.
L’autre option était l’Invocation de l’Ossuaire. Elle ne renforçait pas directement ses serviteurs, mais il en dépendait entièrement pour relever les Morts-vivants par milliers, comme l’exigeait la guerre contre l’Empire. Sans elle, il aurait dû tenter de créer un équivalent, ce qui aurait pu lui prendre des mois, voire des années. Les besoins de la horde ne cessant de croître, même l’Ossuaire dans son état actuel risquait de ne plus suffire.
Il avait quelques idées sur la façon d’améliorer la Formation de Chair spirituelle, mais n’avait aucune idée de comment faire de même pour l’Ossuaire. D’une certaine manière, cela lui facilita le choix.
Avec son sang, il écrivit le nom de la compétence sur la page, puis mit fin au rituel.
Une vague de puissance l’envahit. Tyron rejeta la tête en arrière tandis que des connaissances affluaient dans son cerveau. Les yeux fermés, il accueillit ce qui lui était accordé.
Quand tout fut terminé, il expira lentement et fit rouler ses épaules. Il lui faudrait du temps pour assimiler ce que l’Invisible lui avait donné, mais il était convaincu que ce serait une révélation, le premier indice sur la manière d’élever ses spectres vers un plan d’existence supérieur.
En regardant autour de lui, il aperçut Filetta à ses côtés, une assiette à la main.
« Une nouvelle capacité ? » demanda-t-elle en lui tendant l’assiette.
De la saucisse, du fromage et du pain qui n’était pas moisi. C’était le paradis, comparé à ce qu’il mangeait encore peu de temps auparavant.
« Tu as du vin ? » demanda-t-il, plein d’espoir.
« Du vin ? » Elle lui lança un regard noir. « Juste avant d’attaquer une foutue ville ? Ne sois pas idiot. Tiens, voilà de l’eau. »
Elle lui lança une outre, que Tyron attrapa de sa main libre. Posant l’assiette sur ses genoux, il déboucha l’outre et avala une longue gorgée. L’eau fraîche le désaltéra aussitôt.
« Merci », dit-il en hochant la tête. « Je t’en suis reconnaissant. »
« Tu as intérêt », marmonna-t-elle en s’asseyant à côté de lui.
Tyron essuya le sang sur son couteau dans l’herbe, puis s’en servit pour couper le fromage et la saucisse avant de les poser sur le pain. Une fois son sandwich prêt, il le saisit et se mit à manger.
Au loin, des crânes hurlants chargés de Magie des ténèbres s’élevèrent dans les airs, décrivirent une haute courbe, puis s’abattirent sur la ville en contrebas.