Chapitre 411
La ville de Mirasmus n’était pas tout à fait aussi grande que Kenmor. La capitale de la Province occidentale chevauchait pratiquement la frontière avec la Province Centrale, ce qui en faisait non seulement le centre politique, mais aussi le principal carrefour commercial. Mirasmus, elle, se trouvait plus au sud. Nichée au milieu des terres les plus fertiles du Sud et bordée par la Langue du Serpent, un immense delta fluvial, elle était le grenier de la province et son cœur culturel.
À Kenmor, Tyron avait été aux premières loges pour observer les flux commerciaux. Les grandes routes traversaient la ville comme une lame, d’ouest en est, tandis qu’un flot presque ininterrompu de marchandises se dirigeait vers la capitale de l’Empire, s’efforçant d’étancher une soif qui semblait insatiable.
Même de l’extérieur, il voyait bien que Mirasmus était d’une tout autre nature.
L’armée avait marché jour et nuit pendant des jours, les Morts-vivants ne se fatiguant jamais tandis que les kilomètres défilaient sous leurs talons osseux. On avait encore tenté de le tuer à quatre reprises en chemin, mais aucune de ces attaques n’avait été aussi proche de réussir que la première.
Prévenu du danger, Tyron veillait à ne jamais s’exposer autant qu’il l’avait fait. Protégé en permanence par des boucliers magiques et matériels, il n’avait pas été touché une seule fois lors des attaques suivantes, même si deux d’entre elles avaient exigé l’intervention de son manteau.
Cherchaient-ils à lui donner un faux sentiment de sécurité ? À le laisser croire que ses précautions étaient efficaces et qu’il était relativement à l’abri d’un assassinat ? Ou tentaient-ils simplement de l’épuiser, en le maintenant sur ses gardes et dans la paranoïa, sans qu’il sache jamais quand ni d’où viendrait le prochain coup ?
Au loin, les imposants remparts de Mirasmus s’élevaient vers le ciel. Des tours, régulièrement espacées, ceinturaient la ville, tandis que des murs extérieurs s’avançaient depuis l’enceinte intérieure, dessinant une étoile vue du ciel. Même à cette distance, il sentait la puissance qui vibrait dans les murs : les défenseurs renforçaient leurs enchantements et se préparaient au siège imminent.
« Ça a l’air d’être une vraie saloperie de ville à assiéger, siffla Dove. Bon sang ! Il me faudrait toute une armée de mes semblables pour abattre ces murs. Regarde-moi ça ! »
« Espérons qu’une armée de Morts-vivants suffira », répondit Tyron d’un ton égal, le regard parcourant les remparts.
« Il y aura une véritable armée derrière ces murs, dit Dove d’un ton badin, pas une garnison de bras cassés et de crétins aux genoux cagneux comme la dernière fois. À ton avis, comment ça va se passer ? »
« Dans la douleur », grogna Tyron.
Son ancien mentor avait raison de souligner la difficulté qui les attendait. Ce siège n’aurait rien à voir avec le précédent. Kallas était une cible facile, mal défendue et vulnérable ; c’était précisément pour cela qu’il l’avait frappée.
Mirasmus était une forteresse. Contrairement à Kenmor, aucun bidonville ne s’étendait à l’extérieur des remparts pour lui servir d’avantage. À l’intérieur, toutes les Maisons nobles du Sud avaient rassemblé leurs Soldats. Les Mages avaient sans doute rappelé leurs meilleurs éléments pour participer à la défense, ainsi que tous les Slayers qu’ils avaient réussi à torturer jusqu’à les faire coopérer.
Et derrière lui, la Légion Dorée approchait. Combien l’Empire en avait-il envoyé cette fois ? Dix mille ? Vingt mille ? Cinquante ? Pris entre les deux forces, Tyron et sa horde étaient à découvert, telle une noix qui n’attendait qu’à être brisée.
Il était vulnérable. Il s’était rendu tel.
« Mais dans quel camp es-tu, au juste ? » lança Filetta en foudroyant Dove du regard. « Si Tyron perd, à ton avis, qu’est-ce qui va t’arriver ? »
« Des choses indicibles, répondit Dove en hochant la tête avec enthousiasme. Quand mon âme finira dans le Royaume des morts, je récupérerai peut-être mes couilles, et je le regretterai aussitôt. Seules les tortures les plus raffinées m’attendent. Je voulais juste m’assurer que Tyron reste concentré, bordel ! Je ne veux pas qu’il perde ; cette rébellion est la seule chose qui m’empêche de devenir fou. »
Du coin de l’œil, Tyron observa son ancien mentor et réfléchit à ses paroles. Dove allait nettement mieux depuis qu’il avait trouvé un but dans sa non-vie. Voir l’Empire commencer à s’effondrer avait continué de lui insuffler une nouvelle vigueur. Enfin, ce n’était peut-être pas la bonne façon de le dire. Si Mirasmus tombait et qu’une autre Tour des Mages était rasée de la surface du monde, Dove serait peut-être même heureux.
Pour un temps.
« Tu sais quels enchantements ils ont pu mettre sur les murs ? » lui demanda Tyron, reportant son regard sur la barrière qui se dressait entre lui et sa vengeance.
Il les aurait. Nulle part dans l’Empire, il n’existait de murs assez hauts pour l’empêcher de prendre ce qu’il voulait. Ce dont il avait besoin.
« Absolument pas, lâcha Dove dans un rire, les mains sur les hanches osseuses. J’ai étudié la magie, évidemment, mais les Slayers ne participent pas souvent à la conception des murailles d’une ville, gamin. »
Tyron grogna. Il était dans le même cas. Même lorsqu’il travaillait sous les ordres de Maître Willhem, il n’avait jamais eu à s’occuper d’enchantements défensifs. Presque tout tournait autour de ses projets secrets ou de l’élimination des créatures des failles.
« Qu’en pense le Général ? » demanda Tyron en se tournant vers une autre silhouette de Mort-vivant au milieu d’eux.
Le Général Crow, de la Légion Dorée, se tenait à proximité. En tant que spectre, sa Chair spirituelle laissait deviner son apparence de son vivant, mais son expression était désormais impassible et dépourvue d’émotion. Ce n’était pourtant pas ce qu’il ressentait. Tyron était le seul à être témoin du combat intérieur du Général. Il percevait son âme se lamenter et se débattre, tandis qu’elle tentait de se libérer, de se rebeller, de lui cacher ne serait-ce qu’une infime part de son savoir et de son expertise.
Bien sûr, c’était inutile. Tyron l’avait enchaîné si étroitement qu’aucun esprit n’aurait pu se libérer sans aide. Malgré toute sa résistance, Crow ne pouvait agir contre la volonté de son maître, ni même envisager de faire du mal à Tyron. Déjà, les premiers signes d’une résignation anesthésiée perçaient sa défiance.
« Ce siège sera difficile, répondit le Général. Je doute fort que nous puissions franchir les murs avant l’arrivée de la Légion Dorée. La chute de Mirasmus pourrait prendre des semaines, voire des mois. »
« Et combien de temps, selon toi, avons-nous ? »
« Cinq jours », répondit le Général, sans laisser paraître son conflit intérieur.
Cinq jours seulement pour abattre l’une des plus puissantes villes hors de la Province Centrale. Ce n’était certainement pas beaucoup.
« À ton avis, devrions-nous assiéger la ville ? » demanda Tyron sans quitter les remparts des yeux.
« Non, répondit le Général Crow. Les risques sont trop grands. »
Derrière ces murs, des centaines de nobles attendaient, le sang souillé de leurs dieux coulant dans leurs veines. Dans son esprit, Tyron revit la lumière s’éteindre dans les yeux de sa mère tandis que Magnin la déposait avec tendresse sur le sol. Il revit son père prendre le couteau et se le plonger droit dans la poitrine.
« Déployez la horde, ordonna Tyron, d’une voix froide et implacable comme un glacier. Chaque seconde qu’ils passent en vie sous mes yeux est un péché. »
Seul Tyron pouvait percevoir l’exultation silencieuse du Général Crow, tandis qu’il refusait de suivre son conseil. Le fou avait encore de l’espoir. D’autres, dans la horde, espéraient toujours que Tyron échouerait, tout comme les nobles dans la ville et leurs dieux qui les observaient depuis les cieux.
L’espoir était un luxe qu’ils ne pouvaient pas se permettre. Tyron refusait d’échouer, et dans ce combat, il était le seul prêt à payer n’importe quel prix pour gagner.
Et ils croyaient que des murs suffiraient à l’arrêter.
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Dans la ville, Leras Sathin marchait le long des remparts aux côtés du très estimé Général Artur Greyhame. Il avait eu le privilège de travailler aux côtés du Général durant les préparatifs du siège, faveur que le Duc lui-même lui avait accordée. Même si cela le plaçait techniquement sous les ordres d’un roturier, Leras avait accepté, désireux de découvrir ce qui lui avait valu les faveurs du Duc et de la Duchesse.
Il s’était avéré qu’il fallait pour cela une compétence impitoyable, une énergie inépuisable et une capacité sans bornes à s’occuper des moindres détails de la guerre. Artur Greyhame ne semblait pas dormir. Il ne restait pas en place. Il ne doutait jamais de la direction à suivre et ne la remettait jamais en question. Chaque seconde de chaque jour, il ne faisait qu’avancer.
Son état-major était une machine parfaitement huilée, un moteur de destruction opérationnelle. Les problèmes logistiques y entraient et en ressortaient réduits en lambeaux, comme après le passage d’une scierie enchantée. Rassembler les forces disparates des Maisons nobles pour en faire un ensemble cohérent relevait de l’impossible, même avec un mandat impérial au-dessus de leurs têtes : les intérêts concurrents étaient tout simplement trop nombreux.
Greyhame avait donc renoncé à accomplir l’impossible, créé une structure de commandement générale et assigné à chaque Maison une position où elle pourrait agir loin de ses rivales et concurrentes.
Préparer la ville à un siège était une tâche titanesque, avec des milliers et des milliers d’opérations cruciales à mener à bien ; pourtant, Artur Greyhame semblait en avoir la liste entière en tête. Accompagné de Leras, il les avait simplement passées en revue une par une, veillant à ce que chacune soit exécutée à sa satisfaction, sans négliger le moindre détail.
Même à cette heure tardive, alors que la horde de Morts-vivants commençait à se déployer dans la plaine devant les remparts, l’état-major du Général s’activait fébrilement. On revérifiait ce qui avait déjà été vérifié. On rabrouait une nouvelle fois ceux qu’on avait déjà houspillés pour obtenir leur coopération. Tant que chaque Soldat ne connaîtrait pas parfaitement son rôle et ses responsabilités, Greyhame ne serait pas satisfait.
À cet instant, ses propres responsabilités exigeaient qu’il soit ici, sur le rempart, à observer l’ennemi qui commençait à se déployer.
Une fois de plus, le Général dut déplorer de ne pas avoir un contrôle aussi précis sur ses propres troupes.
« Regarde-les bouger, se plaignit-il à Leras en balayant les remparts du geste. On ne pourrait pas rêver mieux sur un terrain de parade. »
En effet, les rangs de fantassins avançaient avec une précision inhumaine, traversant même les uns les autres sans s’emmêler, chaque individu se déplaçant à la vitesse exacte requise.
« Je ne vois pas pourquoi vous éprouvez le besoin de faire l’éloge de notre ennemi, Général, fit remarquer lord Sathin.
Surtout sous les regards attentifs des hommes et des femmes qui tenaient le rempart. Des dizaines d’entre eux pouvaient entendre le Général ; leurs armures de plates rutilantes et enchantées brillaient au soleil.
Mais cela ne durerait pas longtemps : l’immense nuage d’obscurité continuait d’avancer au-dessus d’eux.
« Je ne sous-estime pas mes adversaires, Leras, répliqua Greyhame avec un reniflement. Tu serais surpris de voir à quel point c’est rare. Dans cet Empire, tout le monde semble croire que tous les autres sont des imbéciles, surtout les nobles. »
« Je suis un noble », gronda Leras.
« Oui, mais tu as l’air d’avoir la tête sur les épaules. Ta famille est en ville ? »
Ce brusque changement de sujet prit lord Sathin au dépourvu, mais il se ressaisit rapidement.
« Oui, ils sont arrivés hier soir. »
Sa femme était là depuis quelque temps, mais ses enfants, Alicenza et Chol, venaient tout juste d’arriver.
« Ne t’inquiète pas, ils seront en sécurité, déclara doucement le Général. Ce bâtard de Nécromancien va se briser contre ces murs. Je le jure sur ma vie. »
Dehors, sous l’obscurité qui s’épaississait, la horde de Morts-vivants poursuivait son avancée avec une précision surnaturelle et se déployait pour encercler la ville.