Chapitre 410
Worthy haussa son marteau sur son épaule dans un soupir, puis repoussa du pied le cadavre de son congénère.
« Je déteste ces trucs, gronda-t-il. Ils ne savent pas quand ils sont morts. »
Presque draconiques par nature, les congénères étaient d’une robustesse extrême et continuaient de se battre même après qu’il leur avait réduit le crâne en miettes. En tant que Marteleur, il adorait leur fracasser la tête, et n’appréciait guère que cette méthode se révèle aussi peu efficace.
« Ils ne sont pas aussi pénibles que ces putains de grenouilleurs d’Undermist, dit Rurin en s’approchant. Tu te souviens ? Ils refusaient de crever, quoi que tu leur fasses. Même les découper en morceaux ne suffisait pas. »
Worthy grogna.
« Ah, ouais. Ils étaient horribles, mais au moins, ils étaient plus faibles que ces machins », dit-il en les repoussant de nouveau du pied, pour souligner son propos. « Je croyais que je n’aurais plus à m’inquiéter de la puissance des congénères des failles une fois passé au rang Or, se plaignit-il. Tout ça ne devrait pas être facile, maintenant ? »
« Les congénères les plus forts peuvent traverser des failles qui n’ont pas été surveillées depuis cent ans, dit Rurin en lui donnant un coup de coude. Qui l’eût cru ? »
« J’essaie de râler, là, ma vieille. Arrête de ramener ta logique et ta raison. »
Rurin gloussa, ses courts cheveux gris serrés en arrière pour ne pas lui tomber devant les yeux.
« La ferme. Je crois qu’on en a fini, non ? »
« On dirait bien. Hé, Tim ! On a fini ? »
À une centaine de mètres, le Mage se retourna et leur adressa un vague signe de la main. Des congénères morts ou à l’agonie gisaient tout autour d’eux, inondant le sol de leur sang. Dans les terres dévastées, les Slayers avançaient, meurtris et ensanglantés, couverts du sang de leurs ennemis vaincus. Épuisés par l’effort, mais heureux d’avoir terminé, ils avaient le pas léger à l’idée de rentrer chez eux.
Chez eux. Peu de temps auparavant, c’était la Province de l’Ouest et son auberge. À présent, c’était une société florissante, bâtie dans les ruines d’un royaume disparu. Enfin, tant que sa famille s’y trouvait, qu’importait l’endroit ? Chez lui, c’était chez lui.
« Les Mages sont-ils prêts à dompter cette faille ou ont-ils besoin de quelque chose ? demanda-t-il. »
« Pourquoi diable tu me demandes ça ? gémit Rurin en levant les yeux au ciel. Je ne commande plus. Va demander à un Mage. »
« Quoi ? Mais si, tu commandes. C’est toi qui as mené la rébellion, non ? »
« On ne se rebelle plus, alors je ne dirige plus rien. »
« Tu parles. »
Malgré ses protestations, Rurin refusa de prendre les choses en main. Elle semblait s’amuser de voir Worthy essayer de se décharger de ses responsabilités. Se jurant qu’il le lui ferait payer un jour, il arpenta les terres dévastées jusqu’à trouver tous ceux qu’il cherchait.
Il s’avéra que les Mages étaient bel et bien prêts à commencer, mais attendaient que quelqu’un leur dise de se lancer. Depuis quand les Slayers étaient-ils incapables de réfléchir par eux-mêmes ? Ces gens avaient l’habitude de traverser des failles vers d’autres royaumes et d’affronter des congénères pendant des semaines ! Et maintenant, il fallait qu’il leur dise quand et où pisser ?
« C’est complètement ridicule », souffla-t-il en s’asseyant sur une bûche.
Quand elle eut fini de se moquer de lui, Rurin vint s’asseoir à ses côtés. Deux vieux amis qui avaient combattu ensemble dans leur jeunesse.
Le moment avait un goût doux-amer pour tous les deux. Ils avaient vécu cette époque avec Magnin et Beory, deux présences immenses qui avaient laissé un vide béant dans le cœur de tous ceux qu’ils avaient laissés derrière eux. Ils restèrent assis en silence, à regarder les différentes équipes commencer à surveiller la faille, tuant tout ce qui y pointait le bout de son nez, tandis que les Mages les plus expérimentés se préparaient à lancer le rituel que Tyron leur avait enseigné. Ils dressaient les différents piliers et traçaient le cercle rituel nécessaire au sort.
Au bout d’un moment, Worthy se tourna vers elle.
« Est-ce que tu… Bon sang, Rurin ! Tu pleures ? »
« Va te faire foutre, Steelarm, souffla-t-elle sans même prendre la peine d’essuyer ses larmes. » Rurin continua de regarder la faille où les Mages s’affairaient, sans chercher à cacher les larmes qui coulaient sur ses joues. « Ça ne te fait rien, à toi ? »
Worthy se tortilla sur la bûche, peu habitué à voir quelqu’un comme Rurin laisser libre cours à ses émotions. Elle était plus à l’aise sur les lignes de front, couverte de sang et de tripes. Il ne se souvenait pas l’avoir jamais vue verser une seule larme, quelles que fussent ses blessures !
« Me faire quoi ? finit-il par répondre. Je suppose que je suis… fatigué, et que j’ai envie de rentrer. »
Il bascula sur le côté quand Rurin lui donna un coup de poing au bras.
« Ils sont en train de dompter la faille, crétin. Tu sais ce que ça signifie. »
« Je sais, répondit doucement Worthy. Mais j’ai déjà vu ça. Toi aussi, tu l’as déjà vu. »
« Et chaque fois, ça me bouleverse, affirma-t-elle fermement. J’ai toujours voulu sauver les gens des congénères des failles. J’ai consacré ma vie à ça, mais on savait que c’était putain de vain. On perdait. Lentement, mais sûrement. Les failles grandissaient un peu plus chaque année, et ça me retournait l’estomac. »
Marquée par les années de combat au grand air, le teint rougeaud, Rurin avait le visage à son image : dur comme le roc, et deux fois plus solide. Sur ses traits, les traces de ses larmes semblaient pourtant témoigner de sa force.
« Ouais, fit Worthy en hochant la tête. Je sais. »
« Et puis ton neveu débarque, et… et ça », dit-elle en agitant la main. « Une Magie que nous n’avions jamais eue. Une Magie que nous n’avions même jamais imaginée. »
Worthy se fit craquer les phalanges en fronçant les sourcils.
« Le gamin m’a dit que les Anciens Dieux lui avaient enseigné le rituel. Il ne l’a pas inventé tout seul. »
« Oh, allons. Tu minimises les exploits de ton propre neveu, maintenant ? »
« Bien sûr que non, vieille chouette. C’est un génie, tout le monde le voit. »
Tyron ne se rendait sans doute pas compte à quel point il était remarquable, ce qui se comprenait. Après tout, il vivait dans sa propre tête et n’en avait jamais connu d’autre. D’un côté, les gens s’attendaient à de grandes choses de sa part, vu qui étaient ses parents ; mais cela ne faisait que minimiser ses accomplissements.
« Tu te souviens de la façon dont ils regardaient Magnin et Beory ? demanda-t-il en changeant apparemment de sujet et en désignant les Slayers. »
Rurin renifla.
« Comme des dieux descendus sur terre. Ils arrivaient à peine à leur adresser la parole. »
Worthy acquiesça. Il aurait été si facile de détester Magnin, à grandir ensemble. Worthy avait deux ans de plus. Il avait été plus fort, plus sage, plus doué… pendant ce qui lui avait semblé durer cinq minutes. Tout ce pour quoi il devait se battre venait naturellement à son petit frère. Magnin combattait comme s’il était né pour ça, possédait un charme spontané et semblait n’avoir peur de rien.
Worthy n’avait pas tardé à se retrouver à suivre son petit frère partout, une expérience humiliante pour un aîné dans des circonstances ordinaires. Magnin, cependant, était tout sauf ordinaire. Quand il avait fini par rencontrer Beory, ç’avait été comme une réaction chimique. Séparés, ils exerçaient un magnétisme puissant ; ensemble, ils pouvaient attirer tout un chacun, rien qu’en passant.
L’admiration que tous deux suscitaient était si extrême que Worthy avait fini par prendre ses distances et faire équipe avec quelques amis, en partie pour échapper à l’attention incessante dont ils faisaient l’objet et à tout ce qu’elle entraînait.
C’était probablement pour cette raison qu’ils ne formèrent plus jamais d’équipe officielle, préférant travailler exclusivement ensemble.
« Je ne veux pas que Tyron soit traité de la même manière, dit Worthy. C’était isolant. On les traitait comme s’ils n’étaient même pas humains. À mon avis, sans femme ni enfant, Magnin aurait fini par perdre la boule. Enfin, il avait déjà un grain — personne n’est censé être aussi sûr de soi, personne —, mais ça l’aurait achevé, à la longue. Beory et Tyron lui ont littéralement sauvé la vie. »
Il observa les Slayers continuer leur travail, tuant des congénères et protégeant les Mages qui s’affairaient au rituel. Des hommes et des femmes, des gens ordinaires, qui avaient consacré leur vie à devenir des machines à tuer surpuissantes et s’étaient renforcés grâce aux bénédictions de l’Invisible. Worthy les connaissait, leur confiait sa vie, les respectait et les estimait, mais il savait aussi combien ils pouvaient être dangereux.
Bien qu’on l’ait vénéré comme un héros — ou peut-être parce que c’était le cas —, Magnin avait dû affronter ses camarades Slayers des dizaines de fois. Des équipes jalouses l’avaient pris en embuscade de l’autre côté des failles. Des admirateurs lui étaient tombés dessus, l’avaient suivi à la trace, observé et scruté sans relâche sous tous les angles. D’autres l’avaient même défié pour affronter un adversaire digne de ce nom et prouver leur valeur.
Magnin et Beory avaient encaissé tout cela sans broncher, jusqu’à devenir si irrésistiblement forts que personne n’osait plus les défier. Mais Tyron… Quoi qu’il puisse dire du garçon, Worthy ne se faisait aucune illusion sur ses talents relationnels.
Au fond, ses parents étaient des salauds égoïstes, mais ils savaient parfaitement se montrer charmants et avenants quand ils le voulaient. Tyron correspondait davantage à la classe de Nécromancien que Worthy n’avait voulu l’admettre au début. Il était renfermé, aimait les endroits sombres et exigus, et veillait davantage la nuit que le jour.
Comment ce garçon supporterait-il la pression et l’attention que les Slayers avaient accordées à ses parents ? Worthy ne pensait pas que ça se passerait bien.
« Je ne crois pas que tu aies trop à t’inquiéter, dit Rurin en buvant une gorgée à sa gourde. Worthy sentit l’odeur d’un alcool fort s’en échapper. Tyron leur dirait simplement d’aller se faire foutre. Ça, c’est pour les courageux qui s’approchent assez. Ils commenceront peut-être à le voir comme un héros, mais ils ont peur de lui d’une manière dont ils n’ont jamais eu peur de ses parents. »
« C’est… vrai, soupira Worthy. »
Tyron ne cherchait jamais à charmer qui que ce soit, ce qui lui donnait un air distant. Il passait la majeure partie de son temps entouré de Morts-vivants ou plongé jusqu’aux coudes dans un cadavre. Il était bien plus difficile d’approcher quelqu’un au milieu de son armée de Morts-vivants que quelqu’un qui se détendait au donjon.
Il fallut encore une demi-journée pour achever le travail. Une clameur joyeuse s’éleva lorsque les Slayers célébrèrent leur réussite, poussant des cris et des acclamations pour avoir accompli ce qu’on avait autrefois cru impossible. En maugréant contre cette responsabilité, Worthy prit sur lui de faire tirer au sort les équipes afin de déterminer laquelle devrait rester pour garder la faille dégagée. Les perdants étaient furieux de devoir rester sur le terrain, mais acceptèrent leur sort avec autant de dignité qu’on pouvait raisonnablement l’espérer. La promesse de Worthy de leur faire parvenir de la viande et des boissons n’y était pas pour rien.
Ce dernier devoir accompli, les Slayers firent demi-tour et se mirent en marche vers la ville, laissant derrière eux une autre faille domptée.
Il faudrait sans doute des centaines d’années pour que les terres désolées de ce qui avait été Granin redeviennent verdoyantes et naturelles. Submergées par des cristaux chargés de Magie, qui avaient littéralement remplacé la terre par des éclats broyés, et peuplées de congénères indigènes, ces terres désolées donnaient un aperçu terrifiant du sort qui attendait le reste du royaume si rien ne changeait. Toutefois, à mesure que la concentration monstrueuse d’Énergie arcanique diminuerait, la région deviendrait rapidement plus habitable.
Worthy serait ravi de voir les tempêtes de Magie disparaître, mais, pour l’heure, elles alimentaient la plupart des enchantements de la ville.
Après cette dernière expédition, toutes les failles situées à une distance raisonnable de la ville étaient désormais domptées. Les congénères des failles ne parcouraient plus les terres en meutes sauvages et, avec le temps, les survivants de la Province de l’Ouest pourraient s’étendre et peut-être fonder plusieurs colonies.
Le cœur léger, ils marchèrent jour et nuit, impatients de rentrer se reposer pour de bon. En poussant leurs corps améliorés au maximum, ils avancèrent à bonne allure. Quand le soleil se leva, le septième jour, Worthy accueillit sa chaleur sur son visage avec un sourire. Dans quelques heures à peine, il savourerait un repas fait maison et dormirait dans son propre lit.
À la vue de la fumée qui s’élevait au-dessus de l’horizon, son sourire s’effaça aussitôt.
Il arracha son marteau à la boucle de sa ceinture.
« COUREZ ! » hurla-t-il.