Chapitre 409
Des vents brûlants s’engouffraient par les fenêtres, gonflant les voilages et apportant avec eux les senteurs du Sud : les épices et les palmiers, les parfums et l’acier qui s’élevaient des demeures des Maisons nobles regroupées autour du palais.
Le duc Mirasmus n’était pas en état de profiter comme à son habitude de ce festin pour les sens. Penché sur une table, entouré de généraux et de nobles qui tentaient de coordonner la campagne, il ne pouvait se laisser distraire du sujet qui accaparait son attention et attisait sa colère, pas même par le marbre blanc étincelant du palais.
La carte était couverte de petites figurines représentant les positions des différentes forces des Maisons. Des soldats étaient éparpillés çà et là : certains avançaient, d’autres restaient obstinément immobiles tandis que leurs maîtres perdaient leur sang-froid et cédaient à la panique, terrifiés à l’idée que le Nécromancien puisse s’en prendre à eux.
Comme s’il allait perdre son temps à traquer chaque petite Maison noble insignifiante du Sud.
Un unique marqueur doré signalait l’arrivée de la Légion Dorée, qui, selon les dernières nouvelles, avait enfin traversé le fleuve et pénétré dans la Province Centrale proprement dite. Pourtant, un autre marqueur retenait le regard du Duc : noir, déjà à mi-chemin entre le fleuve et sa ville, il représentait le Nécromancien et sa maudite armée de morts.
« Monseigneur ? » Une voix le tira de ses pensées et le ramena au présent.
Au début de la cinquantaine, le Duc était dans la force de l’âge. Bel homme et en bonne forme, il portait une moustache soigneusement cirée et une longue chevelure sombre qui retombait en vagues ; il incarnait le parfait noble du Sud. Pourtant, depuis le début du conflit, une certaine lassitude avait marqué ses traits, comme s’il commençait à s’effilocher. Chaque matin, en se levant et en se regardant dans le miroir, il le voyait ; il en prenait pleinement conscience.
À présent, il craignait sans cesse que les autres ne le remarquent eux aussi.
Se redressant de toute sa hauteur, il se tourna vers celui qui l’avait interpellé : le seigneur Ashuff.
« Je… je vous demandais ce que vous pensiez de la manière dont nous devrions réagir à la marche du Nécromancien. Croyez-vous vraiment qu’il se dirige vers Mirasmus ? »
« C’est du bluff », souffla dame Madra, balayant d’un geste de la main, couverte de bijoux et ridée, les inquiétudes des autres personnes dans la pièce. « Pourquoi attaquerait-il là où nous sommes les plus forts ? Ce serait insensé. »
« C’est possible, dame Madra, répondit froidement le seigneur Ashuff, mais je ne crois pas que ma question vous était adressée. »
« Petit morveux, siffla-t-elle. Comment oses-tu me parler ainsi ? Je donnerai mon avis quand bon me semblera, et aucun fils bâtard de marchand ne me dira le contraire. »
Des murmures s’élevèrent dans la pièce et le jeune seigneur pâlit sous l’insulte. Il était sur le point de tirer l’épée contre une femme assez âgée pour être sa grand-mère lorsque le Duc abattit la paume sur la table.
« Silence ! Dame Madra va présenter ses excuses pour cette remarque, ici et maintenant. »
Il fusilla du regard la vieille femme irascible, beaucoup trop obsédée par la pureté de son sang et pas assez, à son goût, par la bonne gouvernance. Elle finit par baisser les yeux.
« Le stress de cette guerre m’a peut-être éprouvée, concéda-t-elle après avoir pris un instant pour se ressaisir. Je n’avais certainement pas l’intention de vous offenser. »
Ce n’était pas de véritables excuses, mais, à en juger par sa bouche pincée, c’était tout ce qu’elle était prête à offrir sans qu’on l’y contraigne. Le Duc la regarda d’un air mécontent, mais le jeune seigneur Ashuff s’inclina avant qu’il puisse reprendre la parole.
« J’accepte vos excuses », dit-il clairement, désamorçant ainsi le risque d’un incident plus grave.
Il avait géré la situation avec élégance. C’était un jeune homme compétent ; dommage qu’il ait ce sang-là…
« T’as du potentiel, gamin, mais à ta place, j’aurais dit à cette vieille peau de la fermer, putain. »
Une voix familière, encore râpeuse et marquée par l’accent du Nord malgré les longues années passées au service du Sud, annonça l’arrivée du général Greyhame. Il entra d’un pas décidé, empestant la route et ruisselant de sueur. Plusieurs dames nobles s’écartèrent de lui en se couvrant le nez avec des mouchoirs, tandis que le visage de dame Madra semblait se ratatiner et s’assombrissait de colère.
« Je ne tolérerai pas… » commença-t-elle avec véhémence, mais Artur l’ignora complètement.
« Le Nécromancien marche droit sur la capitale, monseigneur, sans le moindre signe qu’il compte dévier de sa route. Les dernières nouvelles de ses mouvements sont arrivées par ro’klaw quelques minutes après mon arrivée. »
Il jeta les pages sur la table et attendit que quelqu’un les ramasse. Comme personne ne bougeait, il haussa simplement les épaules et promena son regard dans la pièce.
« Je peux avoir une chaise ? Je suis crevé, putain. »
Constatant qu’on les avait toutes repoussées contre les murs pour dégager l’espace autour de la table, il se fraya un passage parmi les nobles, en tira une et s’y laissa tomber dans un soupir.
« J’arrive pas à croire que ces salauds de morts puissent se déplacer aussi vite, gémit-il. J’ai foncé ici aussi vite que possible et je les ai à peine distancés. »
Sans prêter attention aux murmures scandalisés ni au regard furieux de dame Madra, le Duc fusilla son général du regard.
« Tu en es sûr ? demanda-t-il. Il n’y a aucun doute ? »
Artur hocha la tête, sans plus se soucier de la foule qui l’entourait.
« Aucun. Le Nécromancien veut mettre fin au conflit dans le Sud d’un seul coup, en battant vos forces et la Légion Dorée en même temps. Votre épouse partageait cet avis. »
Le Duc cligna des yeux.
« Elenia le pensait aussi ? »
« Oui. Elle m’a demandé de vous transmettre le message elle-même. »
Le duc Mirasmus accordait une grande importance aux paroles de son épouse, car il pouvait bien se l’avouer : elle était plus capable que lui. Il baissa les yeux vers le marqueur noir posé sur la table. Sa décision était prise.
« Monseigneur… » dit le seigneur Ashuff.
« Non. Nous ne pouvons pas nous permettre de perdre davantage de temps ni de nous laisser paralyser par l’indécision. »
Il se redressa de toute sa hauteur et balaya la pièce du regard. Nombre des nobles réunis représentaient des familles qui avaient fidèlement servi la sienne pendant des générations ; d’autres appartenaient à des factions diverses ou à la noblesse récemment promue, qui s’était alliée au sang par mariage. Sans l’ordre impérial, ils se seraient tous empressés de sauver leur peau et leurs biens, mais sous l’œil vigilant de l’Empereur, ils étaient contraints de mettre de côté querelles et ambitions personnelles.
Ni le Duc, ni son père, ni son grand-père n’auraient jamais imaginé qu’une Province Centrale unie puisse voir le jour de leur vivant.
« Le mandat impérial est en vigueur, leur rappela-t-il. Fort de l’autorité de la Cour Impériale et de l’Empereur lui-même, j’ordonne à chaque Maison noble de la cour de rassembler ses armées à Mirasmus. Celles qui n’auront pas commencé leur marche dans les vingt-quatre heures seront déclarées traîtresses à l’Empire, dépouillées de leurs titres et de leurs terres, puis envoyées à la capitale enchaînées. »
Ses paroles s’abattirent sur les nobles réunis comme un rocher. Il était rare qu’un Duc puisse agir avec autant d’autorité. Il avait certes du pouvoir, mais celui-ci pâlissait face à la puissance véritable de la Cour Impériale. En son for intérieur, il se délecta de l’air vexé des nobles, peu habitués à ce qu’on leur dise aussi crûment ce qu’ils avaient à faire.
Ils ne pouvaient pourtant pas désobéir à son ordre ; la question ne se posait même pas. La plupart avaient déjà commencé à rassembler leurs troupes pour les placer sous ses ordres, tandis que d’autres avaient peut-être un peu trop tardé. À présent, ils n’avaient plus d’échappatoire.
« J’entends et j’obéis », déclara le seigneur Ashuff en s’inclinant avec aisance avant de se diriger vers la sortie.
Bientôt, d’autres lui emboîtèrent le pas. Ils s’inclinèrent profondément avant de prendre congé, sans doute pour se précipiter vers la volière des ro’klaw du palais ou rejoindre leurs propres oiseaux, dans leurs demeures. Si ces Soldats ne se mettaient pas en route d’ici un jour, ils perdraient tout, y compris la vie. De tels enjeux constituaient une motivation des plus efficaces.
En quelques minutes à peine, la salle d’audience fut complètement désertée. Il ne resta que le Duc, le général Greyhame et les gardes alignés le long des murs.
« Ce serait bien si tu pouvais toujours les menacer avec ce bâton-là, hein ? grommela le général en sortant un linge pour s’essuyer la crasse du visage. Ça nous aurait sacrément facilité la vie ces vingt dernières années. »
Le Duc était tout à fait d’accord, mais il ne le dirait pas à voix haute. À la place, il fronça les sourcils.
« Tu n’aurais pas pu te laver avant de venir ? » demanda-t-il avec insistance, les yeux posés sur l’allure négligée du général.
Artur eut un petit rire.
« Ça fait une semaine que je suis sur les routes, à changer de cheval dès que je le pouvais. Je ne me serais pas donné cette peine si je n’avais pas jugé le message assez important pour me dépêcher, monseigneur. Maintenant que je suis là, par contre… »
Il se leva et bâilla à s’en décrocher la mâchoire.
« Je crois qu’un bain et un peu de sommeil, c’est exactement ce qu’il me faut. »
« Avant que tu partes : as-tu des nouvelles d’Elenia ? Est-elle en route ? »
« La duchesse ? Je n’en suis pas sûr, mais je suppose que oui. Elle n’était pas partie quand je l’ai quittée ; si elle est partie longtemps après moi, elle n’arrivera pas avant les morts-vivants. Si je devais avancer une hypothèse, je dirais qu’elle va rassembler ce qui reste des Maisons nobles dans l’ouest de la province et marcher jusqu’ici. »
Cela lui ressemblait bien. Il n’aurait pas été surpris qu’elle chevauche elle-même au combat, à la tête d’une charge glorieuse droit au cœur de la horde des morts-vivants.
« Pourvu qu’elle soit saine et sauve », soupira-t-il.
« Elle est bien trop intelligente pour se laisser prendre au dépourvu, dit Artur. Tu le sais. »
Le Duc regarda son général le plus fidèle dans les yeux.
« Sois franc avec moi, Artur, dit-il sans détour. À quel point est-ce grave ? Tu as rencontré ce Nécromancien. La plupart des nobles pensent que nous ne pouvons pas perdre, mais deux villes ont été mises à sac en quelques semaines. Même la Cour Impériale s’en mêle. Ce n’est pas normal. »
Artur Greyhame posa les mains sur les hanches et secoua lentement la tête.
« Tu as toujours eu de bons instincts, monseigneur. »
Le duc Mirasmus laissa échapper un bref rire.
« Mes “instincts”, tu dis. Je crois qu’autrefois, tu appelais ça de la “lâcheté geignarde”. »
« Et tu avais raison, à l’époque aussi, reconnut le général. Au fait, merci de ne pas m’avoir fait pendre. »
« La plupart du temps, je ne le regrette pas. »
Il attendit patiemment qu’Artur rassemble ses pensées.
« C’est grave, finit par dire le général. Si le Nécromancien prend la ville avant l’arrivée de la Légion Dorée, tout est terminé. Complètement. »
« Et quelles sont les chances que ça arrive ? Mirasmus n’est peut-être pas une forteresse, mais elle est bien défendue. Avec les forces réunies des Maisons, nous aurons largement de quoi tenir pendant un long siège. »
« Je ne crois pas que cet homme ait l’intention de mener de longs sièges. Kallas a été balayée en une journée. Je pense qu’il essaiera de faire pareil ici. S’il franchit les remparts et fait entrer son armée dans la ville, je ne vois pas comment nous pourrions l’en déloger. Il pourrait retenir assez longtemps les renforts de l’Empire pour nous tailler en pièces, puis se retourner contre eux. »
Le Duc grimaça. Il l’avait redouté, mais, étrangement, l’entendre confirmé par le général le rassurait. Au moins, il savait à quoi s’en tenir.
« Que devons-nous faire ? » demanda-t-il simplement.
Artur expira bruyamment.
« Place autant de Mages que possible sur les remparts et prépare la population à l’enfer. On va se croire plongés dans leurs pires cauchemars. »