Chapitre 303
Vien serra lentement, très lentement, ses doigts. Puis il les relâcha, avec patience, s'assurant que le mouvement fût aussi précis et contrôlé que possible. Ses muscles répondirent, son sang circula, ramenant une once de sensation et aidant à chasser le froid.
Bien. Recommence.
Perché dans son arbre, dissimulé par le feuillage couvert de givre, l'éclaireur impérial répéta le processus encore et encore. Tel un ours sortant de sa torpeur hivernale, son corps commença à réagir. Au moment où la première lueur du soleil pointait à l'horizon, il avait recouvré toute la sensibilité de ses doigts et tourna son attention vers ses orteils.
Un éclaireur de moindre rang se serait plaint des enchantements de son armure légère en peau de kin. Bien qu'elle eût été façonnée par les meilleurs artisans de la Légion d'Or et travaillée par les plus grands arcanistes, pas une goutte d'énergie n'était consacrée à la protection environnementale. Rien pour aider à repousser le froid mortel de ces montagnes.
Mais Vien savait à quoi s'en tenir. Il était de rang or, niveau soixante-dix-neuf, comme l'indiquait l'insigne bruni tissé dans le cuir sur son épaule gauche. Le climat, il pouvait le surmonter lui-même. Qu'il s'agît de la chaleur brûlante du désert à midi ou des hauteurs glacées des montagnes au cœur de l'hiver, il était capable d'endurer. C'était là tout son entraînement.
Son armure, conçue pour dévier les projectiles et se défendre contre les attaques magiques, lui était bien plus utile.
Lorsqu'il fut prêt, l'éclaireur se leva enfin, ses muscles hurlant de protestation après une nuit passée perché sur une branche. Le givre et les stalactites tombèrent de sa cape, qu'il fit passer pour une chute de neige naturelle provenant de l'arbre. Après avoir attendu pour voir si son mouvement provoquait une réaction, il se laissa tomber, sa cape s'activant pour ralentir sa chute. Vien atterrit si légèrement que ses pieds ne s'enfoncèrent même pas dans la neige fraîche, pas plus qu'ils ne s'enfoncèrent après ses premiers pas. La légèreté, une capacité très sous-estimée, mais pas pour les éclaireurs de la Légion d'Or.
Le chant d'un oiseau, un merle bleu, un son ténu qui porta loin au-dessus du sol enneigé, piqua les oreilles de Vien aussi sûrement qu'un cri.
En quelques secondes, il vérifia sa personne et son équipement, s'assurant que tout était à sa place et qu'il n'avait subi aucune blessure invisible durant la longue nuit. Rien, tout était comme il se devait.
Un autre chant d'oiseau et Vien changea légèrement d'angle, se dirigeant vers un pin particulier, haut et dense en aiguilles. Lorsqu'il atteignit le tronc, l'éclaireur se recroquevilla à la base, sa cape étendue sur son corps pour se fondre dans la neige.
« Vien ? »
« Oui, Capitaine Brolk. »
« Attends les autres. »
Voûté, pressé contre la neige, Vien attendit patiemment, ses yeux scrutant constamment les alentours, à la recherche du moindre signe de mouvement. En quelques minutes, il aperçut les autres éclaireurs, se rapprochant rapidement de leur position.
« Vous en avez mis du temps », les accueillit-il avec un sourire ironique.
« Tais-toi, Vien », railla son ami, Techar.
Le sudiste forma une boule de neige depuis sa position accroupie et la lança sur Vien, qui la balaya d'une main en plein vol.
« Taisez-vous, tous autant que vous êtes », grogna le Capitaine, sa voix maintenue à un niveau incroyablement bas.
« Oui, Capitaine », répondirent-ils tous, d'une voix si douce qu'elle troubla à peine l'air devant leurs lèvres.
« Selon le calendrier, nous descendons des montagnes pour atteindre les plaines aujourd'hui. Quarante kilomètres, environ. »
Il y avait une pointe d'irritation dans la voix du Capitaine, une trace d'émotion qui, normalement, n'aurait jamais dû transparaître. Pas sur le terrain.
« Quelque chose ne va pas, Capitaine ? » demanda Vien.
Au lieu de la réprimande qu'il attendait, le Capitaine resta silencieux un moment.
« Je reçois des signaux contradictoires du commandement », finit-il par dire, ce qui fit hausser les sourcils aux trois autres éclaireurs.
Si le fait que le commandement envoie des ordres confus était inhabituel, le fait que le Capitaine le partage avec eux l'était deux fois plus. Vien sentit son rythme cardiaque s'accélérer et régula sa respiration.
« Certains disent d'avancer, d'autres de battre en retraite. Il y a une sorte de concours de bite en cours, et je ne pense pas que cela vienne du commandement. »
La cour.
C'était la seule explication logique. La Légion d'Or était le Marteau de l'Empereur, une force de combat efficace et professionnelle qui accomplissait sa mission sans ego ni mesquinerie. Sans en dire davantage, le Capitaine leur signifiait que la cour se livrait à des jeux politiques qui entravaient la mission.
Chaque membre de la Légion d'Or savait ce que cela signifiait : quand les Hauts Seigneurs et Dames s'en mêlent, les soldats meurent.
« Pour l'instant, mes ordres sont de poursuivre notre avancée, c'est donc ce que nous allons faire. Soyez conscients que cela pourrait changer, alors je veux que vous fassiez tous votre rapport à la fin de la journée, plutôt que demain matin. Tout le monde a compris ? »
En d'autres termes, faites preuve d'une extrême prudence, quelque chose de louche se tramait.
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« Compris, Capitaine. »
« Entendu. »
« Oui, monsieur. »
« Retournez-y. Je vous verrai au coucher du soleil. »
Vien fut le premier à bouger, debout et courant en un instant, filant à nouveau à travers la neige. Malgré ce qu'il venait d'entendre, il ne laissa aucune pensée distrayante accaparer son attention. Si le danger était plus grand qu'ils ne le pensaient, c'était une raison de plus pour accomplir son travail à la perfection.
À des kilomètres de ses compagnons, Vien se mit à dévaler le flanc de la montagne, ses sens hyper-acérés accordés dans toutes les directions, ne laissant aucun son, aucune vue ni aucune odeur échapper à sa vigilance. Le vent sifflait à ses oreilles tandis qu'il courait, ne s'arrêtant que pour inspecter le terrain devant lui.
Après quatre heures, il se glissa dans un amas de pierres et sortit des rations d'une poche intérieure de son uniforme. Dense en nutriments et en magie, certes, mais le goût laissait à désirer. Après des années de service, Vien s'était habitué à cette saveur et maintint sa veille tout en mangeant. Quelques gorgées d'eau et il fut debout, prêt à courir à nouveau.
Plus il descendait de la montagne, plus le paysage environnant devenait inquiétant. La verdure qui peinait à survivre dans les températures froides se faisait encore plus rare à mesure que l'altitude diminuait. À la place, il commença à voir des excroissances de cristal, jaillissant du sol et brillant sinistrement sous la lumière.
Devenant plus prudent, Vien fut tenté de ralentir, mais décida de ne rien faire. Il savait exactement quelle distance il devait couvrir aujourd'hui, tout comme ses compagnons. S'il ne parcourait pas la même distance qu'eux, la ligne invisible qui les reliait deviendrait inégale et le risque qu'un détail leur échappe augmenterait. Cela n'en valait pas la peine.
Il courut le long de la pente, toujours vigilant, silencieux comme un spectre et encore plus difficile à repérer.
Finalement, il sortit complètement des montagnes, les vastes plaines de Granin s'étendant devant lui. Un immense désert. Rien de vivant ne s'y trouvait à perte de vue, et Vien pouvait voir très loin. Une légère tache à l'horizon pouvait éventuellement être des ruines, mais à part cela, il ne voyait que des flèches de cristal, une tempête de magie tourbillonnant au-dessus de lui, et la mort.
Il n'y avait pratiquement aucune couverture. L'éclaireur trouva une flèche de cristal particulièrement grande qui avait retourné la terre en poussant, créant un amas de terre durcie et de roche où il put se glisser. Jusqu'à présent, il n'avait rien vu bouger, aucun animal, et certainement aucun être humain.
Les survivants de la Province de l'Ouest étaient-ils vraiment venus ici ? S'ils l'avaient fait, ils étaient sûrement morts. Comment auraient-ils pu espérer survivre ? Vien leva la main et laissa l'air circuler entre ses doigts.
La magie était abondante, ce qui pouvait accomplir beaucoup de choses, certes.
Il abaissa cette même main et fit traîner ses doigts dans le sol, en soulevant un peu et en le laissant s'écouler entre ses phalanges sous ses yeux. Sableux, rempli d'éclats de cristal et totalement stérile. La terre ici était dépourvue de toute vie. Même les vers avaient abandonné Granin.
Un mouvement près de ses pieds fut le premier signal d'alarme. Lorsque la petite créature semblable à un lézard jaillit du sol, Vien l'attendait. Son poignard transperça la chose, juste entre les yeux. En faisant pivoter la lame, l'éclaireur l'observa pendant plusieurs secondes.
Ne semble pas empoisonné, pas d'épines ni de couleurs vives.
Il fit à nouveau pivoter la lame, s'assurant que le lézard était mort, avant de le rapprocher de son visage pour l'examiner. À la peau sombre, avec de petites excroissances de cristal perçant le long de son dos, il ne ressemblait certainement à aucune créature vivante qu'il eût vue auparavant. Le reposant au sol, il retira son couteau et découpa soigneusement la peau du monstre. Effectivement, il trouva un petit éclat de noyau à l'intérieur.
C'était un kin.
Vien le fixa, son expression impassible, puis reporta son regard vers l'horizon. Il devait rester ici encore quelques heures, puis retourner rejoindre le capitaine avant la tombée de la nuit.
Caché, immobile, respirant à peine, il resta sur place, suivant la course du soleil. Aucun autre kin ne vint l'attaquer, mais il restait sur ses gardes. À mesure que les ombres s'allongeaient et que le soleil continuait de décliner, il sut que le moment était venu. Rassemblant ses forces, Vien se prépara à bondir et à courir.
C'est précisément à ce moment-là qu'ils attaquèrent.
Le premier surgit de sous le sol, traversant la terre imprégnée de cristal pour le saisir. Tout ce que l'éclaireur ressentit fut un froid perçant, plus profond et plus vicieux que tout ce qu'il avait connu durant les longues nuits dans les montagnes. Cela lui transperça les os, mais seulement pour une fraction de seconde. Avec des réflexes inhumains, il bondit vers le haut, tournant son regard vers le bas pour voir un spectre émerger, le visage tordu par la haine.
Le second l'attendait.
Le froid lui transperça les poumons et Vien eut un hoquet de douleur. Il s'était caché dans le pilier de cristal, n'émergeant que lorsque son allié l'avait attaqué par le bas. Il était en lui, un froid si profond qu'il lui brûlait la chair. Le cœur battant la chamade, l'éclaireur réagit à nouveau rapidement, son pied fouettant l'air pour s'écraser contre l'éclat de cristal et propulser son corps dans les airs.
Il y en avait d'autres qui l'attendaient lorsqu'il atterrit. Un assaut coordonné par des spectres ? Non, il y avait un esprit qui les contrôlait, c'était obligé.
Maintenant qu'il savait quoi chercher, il pouvait les voir plus facilement, leurs formes éthérées et déchiquetées dérivant dans l'air, leurs vêtements agités par un vent qu'il ne pouvait sentir. Ils tendaient la main vers lui, joyeux, vicieux, remplis de malice et de haine pour les vivants.
S'il ne faisait rien, il atterrirait au milieu d'eux. Ils étaient si nombreux que cela pourrait suffire à paralyser ses muscles et à le ralentir. S'il perdait sa vitesse, ses chances de s'échapper deviendraient minces.
Pas une seule fois il ne pensa à les combattre ; ce n'était pas sa mission. Il devait voir, et revenir vivant pour faire son rapport, c'était donc ce qu'il ferait.
La lame de Vien racla son fourreau alors qu'il la dégainait en plein vol. Il fit tournoyer l'arme dans sa main, saisit la poignée, puis la projeta en avant. Avec un timing parfait, il poignarda le sol, laissant l'arme et son bras absorber le choc de l'atterrissage. Des spectres tendaient la main vers lui depuis le sol, émergeant toujours de la terre.
L'éclaireur contracta son bras et se propulsa, effectuant une pirouette à trois mètres de là. La lame toujours en main, il retomba sur ses pieds et s'élança, courant comme le vent. Plus aucune tentative de furtivité, Vien mit tout ce qu'il avait dans sa vitesse, et il était rapide.
Ils avaient donc raison, le Nécromancien était bien quelque part par ici. Peut-être avec des survivants, peut-être seul. Peu importait. Ils l'avaient trouvé maintenant, et il n'avait aucune chance de s'échapper.
Il courut, sans pause, jusqu'à ce qu'il entende enfin le chant du merle bleu. Vien se précipita, respirant lourdement, la sueur perlant sur son front alors qu'il finit par glisser jusqu'à l'arrêt, tirant sa cape sur lui.
« Vien ? Que s'est-il passé ? » siffla le Capitaine tout près.
« J'ai été attaqué par des spectres », répondit-il entre deux respirations profondes et lentes. « Un assaut coordonné. Le Nécromancien est quelque part en bas. »
« Maudit soit-il », cracha le Capitaine. « Cela n'a aucun sens. »
« Qu'est-ce que c'est ? »
« Nous avons reçu l'ordre de nous retirer. Quelqu'un a enfin gagné ce concours de bite. »
« Quoi ? » marmonna Vien en secouant la tête. Ils l'avaient trouvé. C'était pour cela qu'ils étaient venus !
« Quand les deux autres seront revenus, nous nous replierons pour nous regrouper avec la force principale, puis nous nous retirerons au camp de l'autre côté des montagnes. Ce sont mes ordres. »
Bien qu'il ne pût guère apprécier la chose, Vien ne remettrait jamais ses ordres en question. Au moins, la politique avait suivi son cours sans trop de dégâts. N'ayant rien d'autre à faire, il s'installa pour attendre le retour de ses camarades.
Alors que les heures s'égrenaient, il devint de plus en plus évident qu'ils ne reviendraient jamais.
Au loin, Tyron se renversa dans sa chaise et leva les yeux vers le plafond, le front plissé.
« Hein », dit-il pour lui-même.