Chapitre 81
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Traductrice/éditrice : Natty
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◈ Black Badger ◈
Chapitre 81 : La Vieille Araignée et l’expiation (1)
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Walker avait bel et bien arrêté des dizaines de bénéficiaires d’améliorations illégales.
Shu et moi en avions attrapé à peu près autant. Les policiers emmenèrent les bénéficiaires d’améliorations illégales les uns après les autres, leurs corps flasques à cause du Rêve Vert.
La plupart de ceux qu’on emmenait étaient dans un sale état.
Je regardai les voitures de police disparaître, le cœur mal à l’aise.
« Pas mal. »
Walker nous contempla sans rien laisser paraître.
« Je n’aurai pas honte de vous présenter à la Vieille Araignée. »
« Merci. »
On n’avait pourtant rien fait de particulièrement remarquable.
Sans ajouter un mot, Walker se mit en route.
Shu et moi comprîmes le message et le suivîmes. Toute cette histoire nous avait fait prendre beaucoup de retard. L’heure du dîner était passée depuis longtemps. J’avais faim et j’étais un peu fatiguée. Et ça m’ennuyait d’avoir fait tout ce chemin jusqu’à la boutique de jeux sans même pouvoir en acheter un seul.
Mais maintenant qu’on était là, il fallait rencontrer la Vieille Araignée.
Je me sentais un peu mal pour Shu, qui avait raté le dîner lui aussi.
Nous marchâmes sans beaucoup parler et arrivâmes bientôt à destination. La maison de la Vieille Araignée n’était pas loin. Elle se dressait plus profondément dans les bidonvilles, ses poutres d’acier rouillées à nu comme des os.
Walker ouvrit à la volée la porte d’une maison qui semblait n’avoir aucun lien avec les bruyantes festivités d’Halloween à l’extérieur.
« Waouh. »
Shu, qui se trouvait devant, jeta un coup d’œil à l’intérieur et s’exclama :
« C’est carrément luxueux, ici. »
Mon partenaire senior avait raison.
À peine la vieille porte de métal ouverte, un intérieur qui n’avait rien à voir avec l’extérieur apparut devant nous.
Un vestibule en marbre, des sculptures dorées suspendues au plafond. Un miroir lisse de plus de deux mètres de haut. Un ours empaillé tenant un plateau en argent.
Tout semblait hors de prix.
La bouche grande ouverte, je pénétrai dans la maison, dont le sol était couvert de marbre ivoire.
Un doux parfum musqué flottait dans l’air.
Je suivis cette odeur agréable et emboîtai le pas à Walker. Nous arrivâmes bientôt dans un salon de réception tapissé de tapis persans aux couleurs chaudes.
Quelqu’un était déjà assis sur le canapé à nous attendre.
Elle était seule dans la vaste pièce, où des boissons avaient été préparées pour nous tous. Ce ne pouvait être que la fameuse Vieille Araignée.
Je baissai les yeux vers la petite vieille dame en cardigan à torsades, une tasse de chocolat chaud à la main.
Elle avait l’air… petite et gentille.
« Walker, te voilà. »
Sa façon de parler lui donnait même des airs de grand-mère bienveillante.
« Ces idiots ont encore dû faire des histoires. C’est sûrement pour ça que tu es en retard. »
Je dus revoir mon premier jugement.
Malgré son sourire, ses paroles étaient venimeuses.
Elle dégageait quand même une impression de grand-mère adorable et chaleureuse. Si je la croisais dans la rue, je me sentirais sûrement obligée de lui venir en aide.
Walker ne répondit pas. Il resta dans un coin du salon.
La Vieille Araignée sourit et tourna les yeux vers nous.
« Monsieur Hildebert. »
Ah, elle connaissait mon nom.
« Et la jeune Blaireau. Vous n’avez sûrement pas dîné, alors asseyez-vous et partagez quelques paninis avec moi. »
« Dites-nous ce que vous voulez et finissons-en. »
« Vous n’avez peut-être pas faim, mais c’est peut-être le cas des deux autres. »
Elle parla en prenant une gorgée de chocolat chaud, toujours aussi grand-mère bienveillante.
« Asseyez-vous. Ce n’est pas empoisonné. Eh bien, regardez-moi comme vous êtes maigres, tous les deux. »
Shu s’avança en silence et s’assit à côté de la Vieille Araignée.
C’est ainsi que nous nous retrouvâmes à dîner à l’improviste. La table était décorée de jolies citrouilles-lanternes.
Tout en avalant le fromage qui s’étirait, j’observai la Vieille Araignée assise non loin de moi.
Elle disait me connaître.
Je ne me souvenais pas d’elle. Contrairement à Lee Seung-hyeon, elle ne m’évoquait même pas un vague souvenir. C’était une parfaite inconnue.
Le temps avait-il creusé trop profondément les traits de son visage ?
Dans le salon de réception impeccable, seul résonnait le bruit de nos repas.
Alors que je me disais que la Vieille Araignée devrait bientôt se mettre à parler, elle regarda Walker et Shu.
« Pourriez-vous nous laisser un instant ? »
Shu et Walker échangèrent un regard entre moi et l’informatrice.
« J’ai quelque chose de personnel à dire à cette nouvelle Blaireau. »
« Ne tentez rien contre ma partenaire. »
Walker se leva sans hésiter.
Toujours les yeux baissés vers la Vieille Araignée, il ajouta :
« Je n’ai pas envie de me faire engueuler parce que je n’ai pas surveillé une subordonnée qui compte aux yeux du commandant en chef. »
Après cet avertissement appuyé, mon partenaire senior quitta le salon d’un pas assuré.
Shu le suivit sans un mot. Juste avant de sortir, Shu articula même : « Contacte-moi s’il se passe quelque chose. »
Je hochai la tête.
La porte se referma devant moi.
Dès que les pas de l’homme et de la femme se furent éloignés, la Vieille Araignée prit la parole.
« Vous souvenez-vous de moi ? »
Oh non.
Je regardai d’un air embarrassé la Vieille Araignée, qui s’était tournée vers moi avec un sourire bienveillant.
« … Je suis désolée. Pas du tout… »
« Ah, c’est compréhensible. »
La Vieille Araignée ne sembla pas vexée.
Au contraire, elle eut un petit rire chaleureux en tenant sa tasse de chocolat chaud. On aurait dit qu’elle s’attendait à cette réponse.
Embarrassée, je m’excusai tandis qu’elle buvait son chocolat.
« Je suis désolée. »
« Mais non. C’est vraiment compréhensible. Je ne faisais que vous admirer de loin. On ne peut pas vraiment dire qu’on se connaissait. »
« Vous m’admiriez ? »
Pourquoi ?
Mes pensées devaient se lire sur mon visage.
La Vieille Araignée rit de nouveau et reposa sa tasse.
« Il semble que ce soit vrai, vous avez perdu tous vos souvenirs. »
« Oui… »
« Vous étiez le genre de personne qu’une petite fille aurait admirée. »
Elle plongea son regard dans le mien et sourit doucement.
« Vous portiez vos longs cheveux blancs en piques, avec beaucoup de style, et vous étiez toujours au centre des autres, souriant avec aisance. Chaque fois que mes parents m’emmenaient au Laboratoire, je vous observais de loin. »
« Le Laboratoire ? »
J’avais déjà entendu plusieurs fois que j’avais eu les cheveux longs, ça ne me surprit donc pas.
Je me rappelais un sol blanc immaculé. Je me rappelais m’y être assise pour jouer avec Ray. Avais-je vraiment vécu dans un endroit qui ressemblait à un laboratoire ?
Avais-je vraiment offert l’éternelle jeunesse aux humains, là-bas ?
La nausée me prit quand je rencontrai quelqu’un qui me connaissait de cette époque. Moi, qui avais passé du temps sur ces sols parfaitement lisses.
Ye-hyeon ne me connaissait pas à cette époque, et Colton n’avait aucune intention de me parler de cette version de moi.
Cette femme pourrait-elle me répondre ?
La Vieille Araignée avala une guimauve qui flottait dans son chocolat chaud.
« Mes parents étaient des scientifiques brillants et, même à cet âge-là, on me reconnaissait déjà comme une scientifique à part entière. »
Elle avait dû être une enfant prodige.
« Grâce à cela, on me laissait parfois entrer dans le salon de réception du Laboratoire, qui était étroitement surveillé. Contrairement aux scientifiques autorisés, je ne pouvais pas aller plus loin. »
« Il y avait un salon de réception dans le Laboratoire ? »
« Bien sûr. Vous veniez toujours les représenter. Vous ne vous en souvenez pas ? »
L’informatrice du milieu interlope venait de dire quelque chose d’étrange.
« Vous et Kyle étiez leurs représentants, n’est-ce pas ? »
Quoi ?
Je me penchai vers la Vieille Araignée.
« J’étais quoi ? »
« Leur chef. »
L’informatrice me fixa de ses yeux vifs et perçants.
« Vous étiez leur chef, monsieur Hildebert. »
Mon corps se raidit.
Pendant un long moment, j’oubliai comment bouger. Sans même me rendre compte de l’expression que j’affichais, je restai là, à fixer le vide.
Puis des voix éclatèrent quelque part dans mon esprit.
Plusieurs voix s’adressaient à moi. Elles étaient si nombreuses, chacune sur un ton différent. Je les reconnus toutes.
Deltei, Noll, Ibon, You, Rin…
Et tant d’autres.
Les personnes que j’avais juré de protéger jusqu’à mon dernier souffle.
Le moment où j’avais posé le pied sur Terre à leurs côtés.
Une autre masse de souvenirs s’abattit sur moi d’un seul coup.
La nausée remonta.
« Où sont les toilettes ? »
« Sortez du salon et allez tout droit jusqu’au bout du couloir. »
La Vieille Araignée ne sembla pas surprise lorsque je me levai brusquement pour lui poser la question.
« Si vous avez besoin d’un sédatif, dites-le-moi. »
Sans me retourner, je partis aux toilettes.
J’ouvris la porte à la volée. Je n’avais pas la force de la refermer.
À peine arrivée devant la cuvette, je vomis tout ce que j’avais mangé au dîner.
Même après avoir tout rendu, mon estomac ne se calma pas. Je continuai à avoir des haut-le-cœur jusqu’à vomir de la bile.
L’odeur aigre me piqua le nez. Mes larmes brouillèrent ma vue.
Après avoir eu des haut-le-cœur pendant un long moment, je m’affalai contre le mur.
Je réussis à grand-peine à réprimer mon envie de pleurer. Un souvenir de moi, il y a très, très longtemps, jurant sur une épée de consacrer ma vie à mon peuple, me transperçait le cœur. Ce souvenir n’était plus qu’une forme floue, comme un rêve éveillé. Chaque fois que j’essayais de le préciser, il s’effaçait davantage.
Avec l’épée que j’avais juré d’utiliser pour protéger mon peuple, j’avais ordonné qu’on tue Ray.
En disant qu’il fallait espérer qu’il lui reste encore un brin de sentiment.
Et cette épée était désormais entre les mains de Ye-hyeon.
« Pas étonnant qu’ils grincent des dents et essaient de me tuer. »
Je me rappelai les paroles de Jin et laissai échapper un rire vide.
« Même s’ils broyaient mon cadavre et le buvaient, ça ne calmerait pas leur rage. »
Pourquoi les avais-je trahis ?
Pourquoi… avais-je tourné le dos à Kyle et pointé ma lame sur Ray ? Pourquoi avais-je abandonné ceux que j’avais juré de protéger pour me ranger du côté des humains ?
Je savais que la guerre approchait. Je savais que le jour où je devrais affronter Ray finirait par arriver. J’avais forcément pris cette décision après mûre réflexion.
Mais quelle qu’en soit la raison, cela ne changeait rien au fait que j’avais abandonné mon peuple.
Ce péché ne s’effacerait jamais, même si j’y consacrais toute ma vie à expier. Même si je récupérais l’épée auprès de Ye-hyeon et m’ouvrais la gorge avec. Même si Colton, dont j’avais autrefois tenu la main, me massacrait sans pitié.
« Et en plus, j’avais tout oublié si facilement. »
Je laissai échapper un rire vide et me tournai en dérision.
« N’étais-je pas le pire chef de toute l’histoire ? »
Je n’avais même pas le droit de pleurer en disant que j’étais désolée.
Je restai longtemps accroupie dans les toilettes, où persistait l’odeur aigre de la bile. Jusqu’à ce que Walker et Shu viennent me chercher, m’attrapent par les bras et me tirent dehors.
* * *
Je n’avais plus la force de rester là.
La Vieille Araignée me dit de rentrer me reposer. Elle ajouta qu’elle n’avait de toute façon pas grand-chose d’autre à me raconter.
À l’époque, elle était brillante, mais encore jeune, et venait au Laboratoire comme invitée. Elle pouvait m’observer de loin, mais avait rarement l’occasion de s’approcher et de me parler. J’étais toujours entouré de monde et occupé à avoir des conversations importantes.
Elle dit que nous n’avions échangé que quelques mots à deux reprises.
« À chaque fois, vous m’avez donné du chocolat. »
La Vieille Araignée se couvrit la bouche d’une main et rit.
« Vous m’avez dit que mes parents vous avaient appris que j’aimais le chocolat. Vous aviez l’air tellement cool en glissant une tablette dans ma main alors que je boudais. »
« J’ai vraiment fait ça ? »
Je souris faiblement.
Je ne m’en souvenais vraiment pas.
Et je n’avais pas non plus la force de me rappeler quoi que ce soit d’autre, pour l’instant.
Je lui adressai un sourire contrit.
« Je suis désolée. Je ne m’en souviens pas. »
« Ce serait étonnant que vous vous en souveniez. Vous avez rencontré tant de gens, à l’époque. Je n’étais qu’une enfant immature qui voulait désespérément faire partie de leur groupe. Mes parents vous appréciaient beaucoup, eux aussi. »
« Comment s’appelaient vos parents ? »
Quand je posai la question à voix basse, un étrange sourire apparut sur les lèvres de la Vieille Araignée.
« Si je vous le dis, vous connaîtrez aussi mon nom. »
J’avais complètement oublié que cette femme était une figure puissante du milieu interlope.
Notre brève rencontre prit fin. La Vieille Araignée me confia aux partenaires seniors qui attendaient dehors. En grommelant, Walker soutint mon corps tout mou.
L’informatrice nous accompagna jusqu’à l’entrée avec un sourire bienveillant.
« Rentrez bien, monsieur Hildebert. Revenez me voir quand vous voulez. »
« Vous avez mis cette gamine dans un état lamentable et maintenant, vous lui faites vos adieux avec tant de manières. »
Walker parla d’un ton bourru.
« Effacez-moi ce sourire. Il m’agace. »
Walker me porta presque hors de la maison de la Vieille Araignée.
Je ne pus pas lui demander comment elle était passée d’une jeune scientifique prometteuse à une célèbre informatrice du milieu interlope, comment elle connaissait Walker ni pourquoi une femme aussi riche vivait dans un quartier aussi miteux.
Je n’avais pas la force de poser ces questions.
Shu ne cessait de me regarder avec une légère inquiétude dans ses yeux bleus impassibles, mais je n’arrivais même pas à réagir. Une seule phrase de l’informatrice m’avait complètement mise en pièces. Sans Walker, j’aurais sans doute été incapable de marcher correctement.
L’âme en miettes, je me laissai entraîner par mon partenaire senior.
Je ne sais comment, Walker eut le réflexe de me déposer dans la cabane plutôt qu’au dortoir.
« Contacte-nous s’il se passe quelque chose. »
Les yeux bleus froids de Shu exprimaient son inquiétude.
« On préviendra le partenaire senior Yoon. »
« Merci. »
Je saluai mes deux partenaires seniors d’une voix complètement rauque.
« Je vous ai causé beaucoup trop de soucis. »
« Dors. »
Walker lâcha ces mots d’un ton sinistre en quittant la cabane.
« On finira cette conversation plus tard. »
La porte se referma doucement. La maison en face de moi, décorée de citrouilles suspendues et habitée par Ami et Yoon, disparut de mon champ de vision.
Je me retrouvai seule.
À mesure que les pas de mes partenaires seniors s’éloignaient, le silence s’installa peu à peu.
Même lorsque je ne sentis plus leur présence, je restai longtemps immobile.
Ce ne fut que lorsque mes jambes commencèrent à me faire atrocement mal que je me retournai et me dirigeai vers le lit.
Après ça, je ne me souvins de rien.
Peut-être que je ne voulais pas m’en souvenir.
* * *
Le lendemain, Yoon me réveilla.
Il entra dans la cabane et secoua doucement mon corps, étalé par terre.
« Ah. »
« J’ai entendu ce qui s’est passé. »
Fidèle à lui-même, mon partenaire senior alla droit au but.
« Tu peux te lever ? Regardons d’abord ce jeu. »
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