Chapitre 82
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Traducteur/éditeur : Natty
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◈ Black Badger ◈
Chapitre 82 : La Vieille Araignée et la rédemption (2)
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Je me redressai, le visage livide.
Dès que Yoon vit que j’étais réveillée, il se leva. Aujourd’hui encore, il portait un coupe-vent léger et un pantalon de jogging. On aurait dit qu’il s’apprêtait à sortir pour son entraînement matinal.
Il n’avait pas changé d’un poil.
Je m’efforçai d’ouvrir mes paupières lourdes et laissai échapper une voix rauque.
« Yoon. »
« Pour info, ces deux-là m’ont posé toutes sortes de questions, alors j’ai inventé une histoire. »
Il me l’annonça aussi platement que s’il me donnait le programme de la journée.
Puis, sur le même ton, il ajouta :
« Je leur ai dit que tu avais été à la tête d’un parti politique. »
« Quoi ? »
Quoi ?
L’absurdité de ses paroles me fit aussitôt retrouver ma voix enrouée.
Le sommeil s’évapora sur-le-champ. J’ouvris grand mes yeux gonflés.
« Qu’est-ce que tu racontes ? Un parti… un parti politique ? Pourquoi est-ce que j’aurais dirigé un parti ? »
« Il te fallait une raison de connaître un grand courtier en informations. »
Yoon me regarda comme si j’avais posé une question évidente.
Comme d’habitude, ses yeux froids ne laissaient transparaître aucune émotion particulière.
« Retiens l’histoire de base. Avant de perdre la mémoire, tu dirigeais un parti politique qui n’existe plus. Tous ses membres sont morts et tu as eu un flash-back à cause d’eux. Ensuite, tu es allée aux toilettes et tu as vomi. »
« De toutes les professions possibles, pourquoi fallait-il que ce soit la politique ? »
« Tu aurais préféré être avocate ou médecin ? »
« Et le jeu dans lequel j’apparais ? »
« J’ai brodé dans le même sens. J’ai dit que les membres de ton parti avaient dû te l’offrir. »
« Ils y ont cru ? »
« Probablement pas. Mais qu’est-ce qu’ils vont faire s’ils n’y croient pas ? »
Mon partenaire senior le fit remarquer avec froideur.
Je m’apprêtai à répondre, puis refermai la bouche. Il avait raison. Qu’est-ce qu’ils pouvaient faire, s’ils ne me croyaient pas… ? La Vieille Araignée ne révélerait rien de plus et il n’y avait rien d’autre à creuser.
Colton était mêlé à tout ça. Ce vieil ami dangereux avait sûrement éliminé tous ceux qui savaient ce qui s’était passé à l’époque.
Walker se méfiait sans doute de moi et mènerait ses propres recherches, mais même un fixeur aussi doué que lui ne trouverait rien. Découvrir quelque chose que les Anciens tenaient absolument à cacher relevait de l’impossible.
Je poussai un profond soupir.
Une fois de plus, j’avais échappé à une crise grâce à une excuse invraisemblable. Les mensonges s’accumulaient, mais je n’avais pas le choix.
Tout ce qui touchait aux Anciens et aux Titans faisait partie de ces vérités qu’il valait mieux laisser enterrées.
J’étais un peu déconcertée, parce que je n’aurais jamais imaginé une excuse pareille.
Si mes deux supérieurs m’interrogeaient séparément, il faudrait que je garde mon calme et que je m’en tienne à cette version.
Après m’être préparée mentalement, je mis de côté la question de mes supérieurs pour le moment.
Puis je baissai les yeux et repensai à ce que j’avais appris la veille.
Le dégoût de moi-même m’envahit.
« Jusqu’ici, je pensais que j’avais dû les trahir pour une raison. »
Les yeux baissés, je ris doucement de moi-même.
« Mais j’étais une dirigeante qui avait abandonné les siens… Quelle qu’ait été ma raison, je ne crois pas que ça puisse justifier ce que j’ai fait. »
« Montre-moi d’abord le jeu. »
Sans tenir compte de mes sombres marmonnements, Yoon me tendit la paume.
Ce type, sérieusement…
Je relevai la tête et fixai mon partenaire senior d’un air absent.
« Console ta partenaire junior qui est au fond du désespoir, s’il te plaît. »
« Pourquoi ? »
Yoon écarquilla les yeux.
La confusion s’y installa. J’entrouvris les lèvres en voyant le doute dans son regard.
Bon sang.
Il ne comprenait vraiment pas.
Je regardai mon partenaire senior aux yeux ronds, incrédule.
« Non… Il se trouve que je suis une vraie ordure. »
« Pourquoi ? »
« J’étais une dirigeante, et pourtant j’ai trahi les miens. Au lieu de les protéger au péril de ma vie. »
« Comment les as-tu trahis ? »
…Bonne question.
Je gardai le silence un instant, puis répondis d’un air stupide :
« Je ne connais pas les détails exacts. »
« Alors pourquoi tu restes là à geindre pour quelque chose que tu ne connais même pas correctement ? »
« Mais j’ai bel et bien pris le parti des humains. J’ai moi-même mis une épée entre les mains des humains et je leur ai dit de tuer Ray. C’est comme si Ye-hyeon avait vendu les Blaireaux placés sous ses ordres. »
« Tu te souviens de qui a déclenché la guerre en premier ? »
Yoon posa la question d’un ton objectif.
Toujours assise sur le plancher de la cabine, je levai vers mon partenaire senior un regard vide.
Je repassai soigneusement mes souvenirs en revue, mais, comme prévu, rien d’important ne me revint. Seulement des fragments du souvenir qui avait ressurgi dans le métro en ruines. Je ne voyais que les regards pleins de trahison de Kyle et des miens.
J’arrêtai de fouiller ma mémoire et secouai la tête.
« Je ne m’en souviens pas. »
« Alors tu ne sais pas qui était en tort. Arrête de broyer du noir et lève-toi. »
Mon partenaire senior ne retira pas la main qu’il me tendait.
Une main aux jointures épaisses. Une longue cicatrice lui barrait la paume en diagonale.
Je voyais tout de suite qu’elle avait été faite par une lame. L’avait-il reçue sur le champ de bataille ou ailleurs ? Quoi qu’il en soit, sa main n’avait rien à voir avec celles, lisses et élégantes, de Colton Wiseman.
Pourquoi m’étais-je alliée à Colton Wiseman… ?
Alors que je m’apprêtais à me perdre dans mes pensées, la voix de Yoon tomba d’en haut.
« Si tu continues comme ça, je vais te livrer à Richard. »
Je me levai d’un bond.
Je me retrouvai face à mon partenaire senior, un sourcil arqué de travers.
En voyant son visage bien dessiné, je lui adressai un grand sourire.
« Le jeu est dans ma poche, cher supérieur. »
« Ah oui ? Donne-le-moi. »
« Ça t’irait si je te le donnais après l’avoir terminé ? »
Le sourire toujours plaqué aux lèvres, je tâtonnai autour de moi à l’aveuglette.
Je trouvai bientôt la boîte à cigares sur la table de chevet. Je la saisis et la déposai soigneusement dans la paume tendue de Yoon.
« Ce sont des cigares haut de gamme envoyés par Crache-feu, supérieur. Ils doivent être bons, alors prends-en un. »
« Tu fumais aussi des cigares ? »
Yoon baissa les yeux sur la boîte sans manifester le moindre intérêt.
« Fumer des cigares, c’est pire que fumer des cigarettes. »
« Si tu n’en fumes pas souvent, ce n’est pas aussi mauvais que tu le crois. »
« Qu’est-ce que tu comptes faire en terminant ce jeu ? »
Mon partenaire senior sortit un cigare en posant sa question.
J’acceptai la boîte qu’il me rendait et clignai des yeux. Je repensai au jeu que j’avais découvert la veille chez Shu, alors que tant de choses s’étaient produites à la fois.
From E.
From E.
Je reposai la boîte à cigares sur la table de chevet.
« Je me suis dit que j’apprendrais peut-être quelque chose en y jouant. »
Je tripotai distraitement la puce du jeu dans ma poche.
« Quelque chose… Avec ce titre, on dirait aussi une lettre laissée par quelqu’un… »
« Très bien, alors. Donne-le-moi quand tu l’auras terminé. »
Il accepta plus facilement que je ne l’aurais cru.
Quand je le regardai, les yeux écarquillés, mon partenaire senior me lança un regard qui semblait demander pourquoi j’étais si surprise.
« Je n’ai aucun intérêt à terminer un jeu. Je veux seulement en démonter la structure. Tu as fini de te morfondre ? »
« …Oui, enfin… Tu ne peux pas te dire que ta partenaire junior adorée est accablée par le chagrin pour une raison tout à fait valable ? Je ne te demandais même pas de me consoler. »
« Tu es assez grande pour savoir mieux que ça. Qu’est-ce que tu as d’adorable ? »
Yoon coupa court à ma plainte d’une voix froide comme le vent d’hiver.
Puis, sans la moindre chaleur, il enfonça le clou :
« N’as-tu pas tout choisi toi-même ? »
Les yeux de mon partenaire senior étaient aussi acérés qu’un scalpel pâle.
C’étaient des yeux qui n’avaient jamais connu la chaleur. Au cours de ma vie, qui n’avait pas été courte, j’avais rencontré bien des gens au regard semblable. Colton en faisait partie. Kyle avait tout de suite décelé la froideur de Colton, qu’il haïssait et méprisait.
Kyle n’aurait donc jamais pu imaginer que je m’allierais à Colton.
Des gens qui restaient étrangement impassibles, même sur un champ de bataille, et dont je ne voulais donc pas m’approcher.
Je regardai l’homme qui m’évoquait quelque chose d’inhumain et lui adressai un sourire amer.
« Oui. »
« Alors accepte-le. Personne ne va te féliciter parce que tu te laisses dévorer par la culpabilité, et rien ne changera. »
Après ces mots secs, mon partenaire senior glissa le cigare dans sa poche.
« Qu’est-ce que tu veux faire ? Te racheter ? »
« Si je pouvais me racheter, je broierais mon âme pour y parvenir. Mais ce n’est pas le genre de péché qu’on peut expier. Est-ce que je pourrais être pardonnée pour ce que j’ai fait ? »
« Alors tu n’as aucune raison de continuer comme ça. »
L’homme aux traits réguliers se tenait de biais, les mains toujours dans les poches. C’était toujours ainsi qu’il se tenait avant de sortir pour son entraînement matinal.
Debout devant moi, mon partenaire senior, incapable d’empathie, ajouta un verdict sans appel :
« À ta place, maintenant que tu en es là, je couperais même les derniers liens qui te rattachent au passé. Tu as choisi le camp des humains et tiré ton épée, non ? Si tu as dégainé, alors tranche tout ce que tu as décidé de trancher. »
Bon sang.
Je me souvins que Colton m’avait dit presque la même chose.
Je ne pus me retenir et éclatai de rire.
« Tu parles exactement comme Faucon ! »
« Tu dépasses les bornes. »
Yoon répondit sans changer d’expression.
« Mais je suis quand même mieux que cet enfoiré. »
« Ah, c’est vrai. Au moins, tu ne tues pas les gens. »
Colton avait tué sans pitié tous ceux qui faisaient obstacle à son ascension…
…Alors pourquoi n’y avait-il aucune réaction ?
Le silence était tombé dans la cabine.
Un silence absolu.
Mon sourire s’effaça peu à peu.
Non… Attends.
« Toi aussi, tu tues des gens ? »
« Qu’est-ce que tu racontes, tout à coup ? »
Yoon sourit avec nonchalance.
Son sourire lent et prolongé était glacial. Je fixai mon partenaire senior, debout devant moi, la bouche ouverte.
« Si j’avais tué des innocents, Ye-hyeon m’aurait laissée tranquille ? »
Je n’étais pas assez stupide pour ne pas comprendre ce qu’il sous-entendait.
Je le regardai, stupéfaite.
Puis je lâchai ce que je ressentais vraiment :
« Ye-hyeon me manque. »
« Arrête tes conneries. »
« La moi du passé a dû prendre le parti des humains à cause de gens comme Ye-hyeon et Ami. Si je n’avais rencontré que des gens comme toi et Faucon, j’aurais voulu exterminer l’humanité. »
« Ma partenaire junior débile est de retour. Allons nous entraîner. »
Comme s’il ne mesurait pas l’effet de ce qu’il venait de dire, ce fou désigna la porte derrière lui du pouce.
Yoon se détourna nonchalamment, puis ajouta même :
« Après avoir fait un tour de piste, passe à la maison prendre des citrouilles. Elles m’encombrent. Emporte-les toutes et mange-les, ou je te livre à Richard. »
« Si tu avais été mon partenaire senior à l’époque, je ne serais jamais devenue une traîtresse. »
Je lui répondis d’un ton maussade et le suivis en titubant.
« Parce que j’aurais mené la charge pour exterminer l’humanité. »
Une fois de plus, j’allais me faire mettre sur les rotules sous la direction de Yoon.
Au bout du compte, je me retrouvai avec les citrouilles dont personne ne voulait.
* * *
Walker et Shu ne vinrent pas me voir tout de suite.
Je reçus tout de même un message de Shu. Je gardai longtemps mon téléphone en main, à me demander quoi répondre à ma supérieure aux cheveux colorés.
Car Shu m’avait envoyé ce message :
[Shu Diamond : Tu faisais de la politique ?]
C’était quoi, cette histoire de présidente de parti… ?
Je me souvenais vaguement avoir rencontré toutes sortes de politiciens à l’époque et avoir souvent mangé avec eux, mais, au fond, la politique ne m’intéressait pas.
Je n’avais pas non plus l’impression d’être devenue dirigeante par le biais de la politique.
Je ne me rappelais pas exactement comment j’étais devenue la dirigeante des Titans. Peut-être que je refoulais inconsciemment ce souvenir, de peur de replonger dans la culpabilité si je m’en souvenais…
Quoi qu’il en soit, après avoir fixé mon écran et longuement réfléchi, je répondis :
[On m’a dit que oui, mais je ne m’en souviens pas très bienㅠ]
Heureusement, Shu ne posa pas d’autres questions.
À la place, elle me dit de jouer au jeu et de lui donner mon avis ensuite. C’était bien sûr ce que je comptais faire.
Même si je découvrais quelque chose en lien avec mon passé, je choisirais mes mots avec soin pour lui donner mon avis. Il ne serait pas difficile de rédiger une critique ordinaire. Je pourrais parler de ce que je pensais de l’histoire, de la musique, de la durée, de la difficulté du jeu, et ainsi de suite.
Pourtant, j’avais encore trop peur de lancer le jeu.
Ce jeu me faisait peur.
Malgré ce que j’avais dit à Yoon, je n’arrivais pas à l’allumer depuis des semaines.
« Tu as pourtant bien tout vomi, tellement tu étais rongée par la culpabilité, non ? »
Deux semaines après avoir reçu le jeu, Yoon vint me trouver après l’entraînement, alors que je m’apprêtais à aller retrouver Hessi et Tom.
Mon partenaire senior poursuivit, le visage étrangement impassible :
« Tu as dit que tu apprendrais peut-être quelque chose en y jouant, non ? Tu as dit que tu voulais te racheter, quitte à broyer ton âme, madame. Combien de temps comptes-tu encore repousser le moment de le lancer ? »
« …Pourquoi tu me fais ça ? »
Effrayée par la façon étrange dont Yoon parlait, je reculai.
J’avais vraiment peur.
« Tu es ivre ? »
« Si tu ne lances pas le jeu demain, je vais te découper. »
Il reprit soudain sa façon habituelle de parler.
Après m’avoir répondu froidement, il sortit quelque chose de sa poche. Je le reconnus aussitôt. J’en avais vu dans les bidonvilles, lorsque j’y étais allée avec Shu et Walker.
Un liquide vert dans une seringue transparente.
C’était du Rêve vert.
« C’est ce qu’on utilise quand on ouvre un corps amélioré. »
Mon partenaire senior agita la seringue de gauche à droite sous mes yeux.
« J’ai déjà réservé une table d’opération. »
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