Chapitre 76
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Traductrice/éditrice : Natty
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◈ Black Badger ◈
Chapitre 76 : L’épée héritée (3)
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À quelques minutes de marche de la cabane se dressait une immense salle d’entraînement.
Nous nous y rendîmes pour nous échauffer. Mes supérieurs me tendirent une épée lisse, dont la forme était presque identique à celle de la mienne.
Nous échangeâmes à peine quelques mots. Une fois prêts à nous entraîner au combat, Ye-hyeon se plaça face à moi, son épée à la main.
Yoon assista à l’affrontement en observateur.
La lumière matinale baignait le sol de la salle d’un éclat blanc. L’air frais du matin imprégnait cette vaste pièce.
Ye-hyeon abaissa sa lame vers le sol.
« Je n’utiliserai que mon épée. »
Il voulait dire qu’il n’utiliserait pas l’arme argentée qui se trouvait dans son oreille et pouvait changer de forme.
« Tu as dit que tu n’avais pas encore complètement retrouvé tes capacités. »
« Oui. »
Je devrais tout de même faire meilleure figure que lorsque j’avais massacré ces champignons.
Je hochai la tête, l’épée à la main. Ye-hyeon me fixa de ses yeux d’un noir de jais.
L’atmosphère changea aussitôt, la tension s’installant en un instant.
Mon adversaire fondit sur moi sans un bruit.
Clang !
Nos épées s’entrechoquèrent dans un éclair.
Nos lames se croisèrent en X.
Je sentis la force qui se cachait derrière l’épée de Ye-hyeon.
Nos lames tremblèrent légèrement. Quand un adversaire poussait aussi fort, mieux valait ne pas résister. Je devais faire remonter mon épée le long de la sienne, puis viser sa gorge.
Je fis glisser ma lame le long de la sienne et abaissai la pointe.
Puis je visai l’ouverture au niveau de sa gorge…
Clang !
Ye-hyeon avait fait remonter son épée de la même manière.
Nos pointes abaissées formèrent un X. Nous écartâmes presque simultanément nos épées et prîmes nos distances.
… Non.
J’avais une seconde de retard.
Quand Ye-hyeon repoussa l’épée qu’il avait fait remonter, il s’était brièvement ouvert la voie pour viser ma gorge. S’il l’avait voulu, il m’aurait transpercé le cou de la pointe de sa lame pendant cette seconde.
« J’ai perdu. »
À ces mots, Ye-hyeon eut un petit rire.
« Ce n’est pas encore fini, Hilde. »
« Oui. »
Quand nos épées s’étaient rencontrées, j’avais absorbé les souvenirs de mon maniement de l’épée, qui déferlaient sur moi comme une marée.
Cette épée m’était étrangère, mais elle ne me semblait pas inconfortable. Je la tenais en main et souris légèrement.
« Continuons, s’il vous plaît. »
Ye-hyeon ne répondit pas. Il empoigna son épée et chargea.
Le sifflement de la lame fendant l’air me frappa les oreilles.
* * *
Quelques dizaines de minutes plus tard.
J’étais étalée par terre, rongée par le dégoût de moi-même.
« Tu récupères vraiment lentement… On n’aurait pas dû utiliser de vraies lames. Yoon, va chercher la trousse de secours. »
« Tu as quand même beaucoup progressé. »
Yoon fit cette remarque d’un ton désinvolte, à côté de Ye-hyeon qui me regardait, l’air inquiet.
L’entraînement était terminé. Il avait pris fin assez vite et ne m’avait laissé qu’un profond dégoût de moi-même.
Je ne m’attendais pas à gagner, mais voir la réalité de mes propres yeux n’en fut pas moins brutal.
Comment avais-je pu en arriver là ?
Mes deux supérieurs se rassemblèrent autour de moi, toujours étalée au sol.
En tournant les yeux, je vis mon partenaire senior se frotter le menton en me dévisageant.
« Tu as fait des progrès fulgurants depuis la dernière fois. Ramper dans le métro a dû t’aider. »
« Yoon, je t’ai dit d’aller chercher la trousse de secours… Non, j’y vais. »
« J’y vais. »
Aux paroles de mon supérieur, je me redressai d’un bond par réflexe.
Mais Ye-hyeon m’arrêta aussitôt en posant la main sur moi. Après son ferme « Ne bouge pas », mon corps refusa de réagir. Mon supérieur se leva et disparut de mon champ de vision. Il passa une porte au fond de la salle.
Je n’avais pas réussi à infliger la moindre blessure à cet homme pâle et élancé.
M’entraîner contre Ye-hyeon me donnait étrangement l’impression d’affronter mon ancien moi. C’était une sensation singulière. Son style d’escrime était incroyablement semblable au mien. Je connaissais chacune de ses techniques.
Mais j’avais une seconde de retard à chaque fois.
C’était encore pire. Un style d’escrime familier s’abattait sur moi comme si je me battais contre mon reflet, mais mon corps était trop lent pour réagir. Je savais comment contrer efficacement, mais mon corps ne suivait pas.
Ça m’avait plus choquée que lorsque Richard m’avait traitée de recrue inutile, incapable de maîtriser les bases du tir.
La réalité était trop cruelle.
Alors que je restais assise, incapable de surmonter mon dégoût de moi-même, Yoon plia les genoux et chercha mon regard.
« Je ne crois pas avoir encore besoin de t’apprendre à manier l’épée. »
« Quoi ? Tu as vu à quel point je me suis fait battre. »
« C’est une question de vitesse. Pour ça, il n’y a qu’une solution : le temps. »
Mon partenaire senior se plongea dans ses pensées.
J’attendis, abattue, que Yoon tire une conclusion. Même quand Ye-hyeon revint et confirma l’avis de Yoon, en disant qu’avec le temps je retrouverais mes capacités, je ne me sentis pas mieux.
Ye-hyeon soigna mes coupures, l’air contrarié.
« Je ne savais pas que tu récupérais aussi lentement. Tu as dû en baver tout ce temps. »
« Pas du tout. »
Ceux qui avaient souffert, c’étaient les gens autour de moi.
Je n’avais qu’à faire le vide dans mon esprit. À mon réveil, un médecin particulièrement compétent me soignait aux frais de l’entreprise, et je bénéficiais d’un congé maladie tout à fait légitime. Quelles épreuves avais-je donc traversées ? J’étais simplement reconnaissante chaque fois que mes supérieurs me portaient jusqu’à ma chambre d’hôpital.
Quand je le lui dis, Ye-hyeon soupira.
« Alors, les histoires comme quoi tu ne prends pas soin de toi sont vraies. »
« Je m’aime bien. Je ne sais pas pourquoi tout le monde dit ça. »
« Ne fais pas fi des conseils de Yoon et ne te pousse pas trop à bout pour retrouver tes capacités. Seul le temps peut arranger les choses. »
Mon supérieur balaya mon objection d’un geste.
Je ne pus que hocher la tête, amère. Je savais bien qu’ils avaient raison.
Mais l’accepter me laissait tout de même un goût amer.
Yoon, qui était resté plongé dans ses pensées, releva la tête.
« On ne devrait pas bientôt commencer à faire des missions par rotation dans la périphérie du Noyau central ? »
« Ouais. »
Ye-hyeon acquiesça sans hésiter.
« Faites comme ça. »
Au moins, il y avait du progrès.
Je devais me consoler en me disant que je m’étais améliorée.
Nous rassemblâmes nos affaires et quittâmes la salle d’entraînement. Ye-hyeon m’expliqua qu’il avait posé sa journée. Depuis son hospitalisation, il n’avait pas pu prendre beaucoup de congés, mais il comptait régler quelques affaires personnelles avant de reprendre le travail le lendemain.
En descendant un chemin d’automne qui s’était légèrement réchauffé, je le remerciai d’avoir consacré sa matinée à m’entraîner. Vu sa position, même prendre une journée de congé n’avait pas dû être facile.
Yoon me décrivit le programme à venir.
Nous continuerions l’entraînement physique comme avant, commencerions le tir, et Ricardo serait mon partenaire senior pour la prochaine mission, à la place de Yoon.
Nous partirions dans la périphérie, le premier parcours à l’intérieur du Noyau central. Il me conseilla de demander les détails à Ricardo.
Quand nous eûmes fini de parler, nous étions arrivés à la cabane.
La séance du matin s’acheva sur une note agréable. Mes supérieurs prirent congé après m’avoir dit de me reposer.
Je les regardai s’éloigner vers chez eux et hésitai.
Puis je rassemblai mon courage.
« Ye-hyeon. »
Yoon et Ye-hyeon se retournèrent à une vitesse incroyable.
Ils avaient tous les deux l’air surpris. C’était drôle de les voir figés sur place, les yeux écarquillés, à me regarder.
Mais je n’étais pas assez à l’aise pour sourire.
Je restai là, muette, devant ceux qui attendaient ma réponse. À vrai dire, je ne savais toujours pas si c’était une bonne idée de dire ça.
Après une longue hésitation, j’ouvris la bouche.
« Je me mêle peut-être de ce qui ne me regarde pas en disant ça… »
« Qu’est-ce qu’il y a ? Vas-y. »
Ye-hyeon ouvrit grand les yeux et se pencha vers moi.
« Qu’est-ce qui ne va pas ? »
Ces grands yeux bienveillants.
J’eus mal à la poitrine. Les souvenirs avaient quelque chose de si mystérieux. Dès que leur porte s’ouvrait, ils déferlaient sans pitié. Il me suffisait de voir ces yeux inquiets qui attendaient ma réponse pour presque suffoquer sous le flot de mes souvenirs.
La réponse ne vint pas facilement.
« J’ai rencontré la femme de Lee Seung-hyeon. Ta mère. »
Ye-hyeon eut l’air d’avoir reçu un coup sur la tête.
« J’hésite à aborder le sujet, mais je me suis dit que tu voudrais peut-être le savoir… Nous ne nous sommes vus qu’un bref instant, et je n’ai aucune photo. Mais si tu le souhaites, je te raconterai tout ce que je sais, du mieux que je peux. »
Lee Seung-hyeon ne l’aurait probablement pas permis.
Je terminai à voix basse, puis attendis sa réaction. Ye-hyeon resta figé un long moment.
Mal à l’aise, j’attendis qu’il se remette du choc.
Il se tenait sous la lumière limpide du soleil, qui réchauffait son corps.
Je ne savais pas si j’avais bien fait.
Peut-être avais-je inutilement bouleversé quelqu’un qui menait une vie paisible. Rien que d’entendre ça risquait de lui infliger une profonde blessure.
Je lui avais dit parce que j’espérais le réconforter, mais cette décision n’était peut-être que le fruit de ma propre arrogance.
Yoon et moi attendîmes en silence.
Ce n’est qu’après un long moment que Ye-hyeon rompit péniblement le silence.
« … Je peux te demander son nom ? »
« Quoi ? Je n’ai pas entendu. »
« Son nom. »
Sa réponse était chargée d’émotion.
« Le nom de ma mère. »
Il ne le lui avait même pas dit.
Quel péché cet enfant avait-il commis ?
Je parvins à peine à garder contenance avant que mon visage ne se déforme.
La guerre avait éclaté alors que Ye-hyeon était déjà adulte. J’avais transmis mon épée à un humain pendant la guerre. Ainsi, pendant que Ye-hyeon traversait l’enfance, l’adolescence et l’âge adulte, je devais moi aussi me trouver sur Terre.
Pourquoi n’avais-je pas su que Lee Seung-hyeon traitait son propre enfant de cette façon ?
Si je l’avais su, je lui aurais mis une gifle en lui disant de se ressaisir. Et si ça n’avait pas suffi, je serais allée donner de l’affection à cet enfant moi-même. J’aurais pu le faire. Si seulement j’avais prêté un peu plus attention à Lee Seung-hyeon.
J’avalai la culpabilité qui me remontait dans la gorge.
Puis je répondis.
« Sasha. »
Elle était orpheline, comme Lee Seung-hyeon.
« Elle n’avait pas de nom de famille. »
« Sasha. »
Ye-hyeon répéta le nom d’un air absent.
« Sasha… »
Mon ancien moi avait commis trop de fautes.
Je n’avais même pas encore retrouvé tous mes souvenirs, et pourtant, partout où je posais le pied, je tombais sur mes erreurs.
Je me souvins de Ray. Un compagnon qui avait perdu la vie par mon épée, à cause de l’affection qu’il me portait. Je me souvins de Kyle. Un compagnon qui avait braqué une lame sur moi, les yeux remplis de trahison et d’hostilité.
Et de Lee Seung-hyeon et Lee Ye-hyeon.
Mon Dieu. J’ignorais peut-être que Sasha était morte en couches. Lee Seung-hyeon ne me l’avait pas dit, et je ne lui avais même pas demandé si l’enfant était un garçon ou une fille.
À un moment, j’avais remarqué que Lee Seung-hyeon devenait encore plus sombre, mais j’avais cru que c’était simplement parce qu’il sentait la guerre approcher.
Quelle idiote…
« Merci. »
Le murmure étranglé de Ye-hyeon me ramena à la réalité.
« Vraiment. »
Je n’étais pas sûre de mériter ses remerciements.
Je hochai la tête, le visage bouleversé. Ye-hyeon resta à moitié hébété et ne reprit pleinement ses esprits qu’au bout d’un bon moment. Après m’avoir remerciée une nouvelle fois, il me demanda s’il pourrait me poser d’autres questions une fois qu’il aurait remis ses idées en ordre. Je sentais qu’il peinait à contenir ses émotions.
Bien sûr, je pouvais tout lui raconter.
Ye-hyeon sourit et me remercia.
Je fis semblant de ne pas voir les larmes qui lui montaient aux yeux.
* * *
Shu m’avait répondu.
[Je t’invite à manger un de ces jours. Tu es libre quand ?]
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